La Nouvelle Revue Française N° 397

De
Jacques Réda, Les Pommes de Jules Renard
Paul de Roux, Poèmes
William Humphrey, Les Pêcheurs de la Seine (Fin)
Noël Devaulx, Instruction civique
Chroniques :
Clément Rosset, Casanova
Michel Jarrety, Maurice Blanchot. Figures de la limite
Patrick Wald Lasowski, L'ardeur, la galanterie (Fin)
Henri Thomas, Amorces
Chroniques : les arts :
Jean Clair, Le silence et l'obscurité dans l'œuvre de Zoran Music
Notes : le roman :
Alain Clerval, Inès de Castro, de Madame de Genlis (Balland)
Francine de Martinoir, Naissance d'une passion, de Michel Braudeau (Le Seuil)
Claude Dis, Chômeuriade, de Stanislas Kocik (Gallimard)
Notes : la philosophie :
Jean Philippe Guinle, La puissance du rationnel, de Dominique Janicaud (Gallimard)
Notes : les essais :
Pierre-Louis Rey, Cahiers Marcel Proust n° 13 (Gallimard)
Janine Aeply, Paul Léautaud et le Mercure de France, d'Édith Silve (Mercure de France)
Thierry Cordellier, Généalogie de la psychanalyse, de Michel Henry (P.U.F.)
Notes : lettres étrangères :
Richard Millet, Béton de Thomas Bernhard (Gallimard)
Laurand Kovacs, Gullo Gullo de Miodrag Bulatovic (Belfond) - La poésie surréaliste de Yougoslavie, de Branko Aleksic (Poésie-Bis)
Notes : la musique :
Alain Suied, La musique des Lumières, de Béatrice Didier (P.U.F.)
Notes : la photographie :
Florence de Meredieu, Photo / Peinture (Revue Critique)
L'air du mois :
Jean-Maurice Monnoyer, Le musée Picasso de Roland Simounet
Pascal Quignard, Les reliques des grains
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072379239
Nombre de pages : 128
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
Les
JACQUESRÉDA PommesdeJules
1
Renard
LATROISIÈMEPOMME
Cetteodeurcapiteuse,quidepuistroisjoursremplitla chambre,n'estdéjàpluscelledelapommeque j'aiposée surmonbureau.Une modestepetitepommerougeet vertedefonddecampagne, commeonenramassedis-traitementparfoisaubordd'unchemin.Onlesgoûte, ellessemblenttropacidesouunpeufades,etonles rejettel'uneaprèsl'autreaprèsyavoirmordu.Ellesdépa-reraientunecorbeille,quinepourraitseglorifierdeleur seulesaveur.Ellesfournissentenrevanched'excellents projectiles.Onvisealorsunpetitpartidecorbeaux.La pommen'apasatteintlamoitiédesatrajectoire,qu'on lesvoitdéjàquisedéplientenlargesanssehâter,s'élèvent lourdementpourglisserd'unvolenrase-motteset,vingt
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mètresplusloin,horsd'atteinte,reprendreleurconférence d'état-major.Demapetitepommerougeetverte,j'ai faituneespècedebibelot.Elleestd'ailleurssivraiequ'elle al'airunpeuimitée.Ellenebougepas.Lestaluresqui rappellentsachuteontàpeinebruni.Jefiniraispar l'oublier,silaviequil'animenesemanifestaitpasd'une façonbeaucoupplusétonnanteetmystérieusequecelle duharicotmexicain.Sansdoute,jeseraissurprisde l'apercevoirsoudainàl'enversousurunrayondelivres, maispastantquecela.Alalongue,lesobjetsdetoute naturenousfamiliarisentaveccestoursd'escamoteur.On saitbienqu'onnelesretrouvejamaisàl'endroitoù on lesamislaveille,voireuneminuteplustôt,etl'onne tardepasàselasserd'unmerveilleuxtropmécanique. Bientôtonlejugeexaspérantet,endéfinitive,ons'y résigne,commeàtoutcequiressortitmoinsàl'occulte qu'àlafatalité.Orlecomportementdemapommen'a rienàvoiraveccettemagie ordinaire.Loindemepro-voquer,devouloirattirerl'attentionpardestrucsrelevant unpeuducirque,ellerestebienclosesursarondeur intime,satendrecompacité,etc'estvisiblementcomme malgréelle,peut-êtremêmeàsaconfusion,qu'ellelaisse filtrerdansl'airl'effluvedesaméditationde fruit.Carle processusquil'occupeaquelquechosedeplusque chimique.Onpenseàlapureetvéhémenteexhalaison devertusentraindesesublimer,quipardéfinitionne sauraientsecomplaireàelles-mêmes,ets'épanchentirré-sistiblementcommel'odeurdesainteté.Cettepomme tombéerestenonseulementvivante,mais,sansétape intermédiaire,exemptéedesubirlepourri,ellepasse directementdel'étatdematuritéàceluideprésenceidéale, querienneviendraflétrir.Sonapparenceintacten'est plusquelesupportd'unemétamorphosedelapomme enespritdepomme,oupourledireplusconcrètement
LesPommesdeJulesRenard
chaquefoisquejepénètredanscettechambre,j'ai l'impressionqu'onvientjusted'ycasseretd'yrépandre unepleinebouteilledecalvados.Ainsimodesteetsage-mentimmobile,lapetitepommecarbureetirradie,sature desavigueursecrètel'espacecommetouteunebatterie d'encensoirs.Ilfautouvrirlafenêtreet,mêmealors,on resteétourdiparl'arômeextraordinairementpuissantque dégagecetalambicdepoche,secondensentetse raffinentjusqu'àl'extaselessucs.Ellemefaitsongeraux poèmesqui,delamêmefaçondiscrète,nouspénètrent deleurparfumnatureletsubtil.Et,danscettecircons-tance,jevoudraissaluerlepoètequi,ensomme,m'a tenducettepommetoutepareilleàsesfruitsparfaitsde prosateur.Maisjedoisrevenirenarrière,carilyenavait trois.
II
LERÊVEDECHITRY
Personne.Lamaisonestfermée.J'aifranchifacilement lamurette quientourelejardin,unpeuencontrebas d'unegrandeprairiel'onaccèdeparquelquesmarches, etquetraverseenlongueurunemajestueusealléede marronniers.Ceux-làpourraientbienêtrecentenaires.Mais jen'endiraispasautantdupommier,prèsduquelje m'allongeausoleildansl'herbeavecLeVignerondanssa vigne,lisantunpeu,m'interrompantpourcontemplerce quirestedudomainedePoildeCarotte,oubienles champsquicommencentjusteaprès,dansladirectionoù, peut-être,avecsonpère,lepoète,chasseuraucœurtrouble,
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appritàleverlesperdrix.Puisdenouveaujem'attache àcettefaçademuette,auxvoletsclos,sauflafenêtrede lamansardedontunrideauintérieurdoublelesvitres,et lesretourneenmiroirsnebougentquedesrefletsdu ciel.Àcôtédelaported'entrée,onaclouéunferà chevalpourconjurerlessorts.Précautionlégitime,quand onsesouvientdesdramesquiontendeuillécettemaison. Unpeuenavantsurlapelouse,àrasdeterre,lamargelle dupuitssupportequatrefinsarceauxquiserejoignenten ogivesousunmotifdeferronnerie.L'effetpourraitenêtre charmant.Onimaginecestigesoffrantunepriseauxgais épanchementsd'unrosier,sespomponsbalancéssurce quidevintfautepeut-êtred'unetellearmaturela premièretombedelamalheureuseMmeLepic.Ilyaune pantoufle qu'onn'apasretrouvée,notesonfilslepoèteet, plusloinJ'aimeraismieuxêtreému.Commentmaintenant compatirais-je,danscematincalmeetdoucementradieux commel'oubli?Fatiguéparlevoyage,parunemauvaise nuitd'hôtel,peuàpeujesuccombemêmeàunesom-nolencedélicieuse.Surlafrangedusommeil,avantde glisserdansl'universmachinalettyranniquedesrêves,on rôdequelquefoislibrementdanscetterégioncirculent desombresquisemblentnaîtred'uneodeur,d'unfrô-lementd'herbe,d'unbruitvagueetlointaincommeun souvenirsoudainressuscité,etquinousrendtoutela fraîcheurd'uninstantperdudenotreexistence.Lanôtre, oucelled'uninconnu.Carnoslimitessefontalorsde plusenplusindistinctes;letempslui-mêmepeutvaciller. Toutdevientpossible.Pourtantriennes'accomplit. Commesiunrigoureuxprincipedecourtoisieetde prudenceréglaitlejeudecesombresquinousfrôlent,et nospropreseffortspourlessurprendreoulessaisir.Ainsi, auborddeladernièreglissade,cependantqu'unerumeur devoixs'élèvedelamaisonclaquentdesportes,
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àl'animaletàl'homme.Alorsnousnesupportionspastout àfaitl'étatdebêtedanslequelnousnaissions.Nousnommâmes sociétéslestroupeauxquenousformions,etcivilisationnotre bavesurlesol.Nousvantionsbeaucoupnospetitscrissous lenomdelangues.L'épopéedeGilgamesh,leromande Sinouhé,l'Iliadeàchaquefoisc'estungémissement,etune petitebriquetted'argilequiaséchésouslesoleil.Cefutaussi unboutdepeaud'unebêtedomestiquequ'onavaitécorchée. Cefutparfoisunmorceaud'écorcequ'onavaitdétachéd'un arbre.Onfaisaitdespetitsflûtiaux,notammentdeslivres.Je supposecettetendanceàséparerl'hommedelaclasseanimale àlaquelleilappartientplusancienneencore,quelqueirréaliste, etmêmesaugrenue,etsivivementhypocritequ'ellesoit.Au xviesiècleselonl'èrechrétienne,enFrance,Ronsard,Tahureau, Baïf,Belleauparlaientencoreducrindesfemmesetdes nymphesducrindeDaphné,ducrind'Apollon.Onréserva crinauxchevaux.JeanLemairedesBelges,traitantdelabeauté du«teintduvisagedesfemmes»,parladu«cuirdeleur face».D'Aubignéévoquale«fincuirtransparent»duvisage bouleversantdelafemmequ'ilaimaitCettefreslebeauté qu'unvermillondesguise.»).Auxvnesiècleonniaqueles hommesetlesfemmeseussentuncuir.Denosjourscependant àl'instard'unepierrefossilequelesocd'unecharruelève toutàcoupdansunchampl'expression«cuirchevelu»fait sonnerlevieilemploi.Braire,dans Marot, dansLasphrise,se disaitducrideshommesdansl'effortoudansladouleur.Le motsespécialisajusqu'àneplusconvenirqu'àl'âne.Les chevaux,leshommesetlesbœufsavaientdesnaseaux.Amyot etBelleaulesévoquent.Onvitdeshommesquiéchangeaient peuàpeu,surlesplacesdesmarchésetdesfoires,leursnaseaux contredesnarines.Repairier,c'étaitrevenirchezsoietse retrouversoi.Lerepaire,c'étaitlechez-soi.Ilserestreignitaux gîtesdesbêtesquisontplussauvagesquenous.Àsupposer qu'ilexistedesmammifèresplussauvagesquenous.Etmême desêtressansmamellesplussauvagesquenous.
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