La Nouvelle Revue Française N° 403

De
Yves Bonnefoy, Une écriture de notre temps : Louis-René des Forêts
Ludovic Janvier, La Mer à boire
Léon Tolstoï, Onze lettres
Jacques Réda, Nouvelles impressions parisiennes
Irène Stecyk, Les œufs peints
J. M. G. Le Clézio, Le Rêve barbare (II)
Chroniques :
Olivier Dumas, Mallarmé et l'auto-hypnotisme (Fin)
François Trémolières, Les progrès insensibles des commencements (II)
Henri Thomas, Amorces
Chroniques : les arts :
Jean Revol, Le Grand Midi des Dieux (Rasa, Grand-Palais – Masques et sculptures d'Afrique et d'Océanie, Musée d'art moderne de la ville de Paris – La sculpture africaine, Musée des arts décoratifs)
Notes : la poésie :
Jude Stéfan, Œuvres complètes de Louise Labé (Garnier-Flammarion)
Francis Wybrands, Le Miracle d'Amour, de Pierre de Marbeuf (Obsidiane)
Notes : la littérature :
Michel Mohrt, Avant mémoire, IV, de Jean Delay (Gallimard)
Notes : le roman :
Alain Clerval, Mère et fils, de Bruno Gay-Lussac (Gallimard)
Jean-Claude Dorrier, Les trois Rimbaud, de Dominique Noguez (Éditions de Minuit)
Notes : la philosophie :
Thierry Cordellier, Œuvres, I, de George Berkeley (P.U.F.)
Notes : les essais :
Vincent Wackenheim, André Gide et le premier groupe de la Nouvelle Revue Française, II, d'Auguste Anglès (Gallimard)
Jean Philippe Guinle, L'Imaginaire médiéval, de Jacques Le Goff (Gallimard)
Judith Le Hardi, L'homme Moïse et la religion monothéiste, de Sigmund Freud (Gallimard)
Notes : témoignages :
Janine Aeply, Franchise militaire, de Benjamin Simonet (Gallimard)
Notes : lettres étrangères :
Francine de Martinoir, Correspondance de Vita Sackville-West et Virginia Woolf (Stock) - Portrait d'un mariage, de Nigel Nicholson et Vita Sackville-West (Stock)
Jean Blot, Le moulin chinois et autres scénarios, par Isaac Babel (Gallimard)
Max Alhau, Otages du destin, de William Humphrey (Gallimard)
Hervé Cronel, La conjuration des imbéciles, de John Kennedy Toole (Laffont)
Notes : le théâtre :
Anouchka Vasak, Électre de Sophocle (Théâtre National de Chaillot)
Notes : les arts :
Florence de Meredieu, Louise Nevelson (Galerie Claude-Bernard)
L'air du mois :
Cyrille Fleischman, La bouillotte de la vie
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072383212
Nombre de pages : 208
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LA NOUVELLE
REVUE FRANÇAISE
YVES BONNEFOY
Une écriture de notre temps
Louis-René des Forêts
i
L'oeuvre de Louis-René des Forêts est quelquefois
présentée comme la défense et l'illustration de l'écriture, au
sens que ce dernier mot a pris dans la critique de notre
époque. Comme beaucoup des auteurs qui ont participé
en ce siècle au renouvellement, voire à la révolution de
la pensée poétique, cet écrivain se serait aperçu qu'aucune
parole ne peut être la représentation fidèle ou complète
d'une réalité qui lui préexiste, étant d'emblée l'élaboration
d'un univers autonome, aussi distinct du dehors qu'elle
prétend observer que les signes qu'elle utilise le sont déjà
des choses qu'ils nomment. La fiction et tout texte serait
fiction c'est ce qui n'expose qu'en se substituant à ce
qu'on évoque, qu'en inventant ce que l'on feint de redire.
Qu'on l'écoute, et elle nous leurre; qu'on l'assume, qu'on
se fixe au point où elle a pris forme, et elle va être notreLa Nouvelle Revue Française
mensonge. D'où suit que la littérature se doit, nous
diton, d'outrepasser tous ces points où l'on s'arrêtait naguère,
d'abdiquer tout désir de ces prétendues connaissances
qu'on pensait grâce à eux atteindre, tout rêve d'un objet
qu'elle éclairerait sans ambiguïtés ni mirages, pour au
moins témoigner, par une lucidité courageuse, de notre
vraie condition, qui est de ne pouvoir accéder à une
présence authentique, à une preuve de l'être sous le paraître.
Renonçant à l'introspection, qui ne sait pas cette loi, et
aux ontologies et théologies, qui ne bâtissent que sur la
fable; allant même aussi avant que possible dans
l'exploration et l'aveu de l'irréalité de son témoignage, l'écrivain
d'aujourd'hui et de l'avenir ne saurait être, en son travail
tout au moins, qu'un « nihiliste» ce qui semble
d'ailleurs difficilement compatible avec l'énergie et
l'obstination qu'on peut penser nécessaires à cette transgression
sans répit d'une illusion si intime à notre langage et si
mêlée à tant de nos actes. On comprendrait mieux que
la découverte de l'illusoire voue le prisonnier du signe
trompeur à la contemplation silencieuse, ou au suicide,
ou à l'humilité des quelques mots simples qui permettent
sans trop de rêve notre exister quotidien.
C'est pourtant cet attachement à l'écriture, que Maurice
Blanchot n'a pas hésité à reconnaître chez Louis-René des
Forêts, au sein même de la lucidité qui en dénonce les
rêves. Nihilisme, c'est le mot qu'il emploie, dans La
Parole vaine, sa présentation du Bavard, pour caractériser
le héros du livre, il parle même d'un « nihilisme presque
infini », du « nihilisme de la fiction réduite à son essence »,
mais il décrit d'autre part l'auteur de l'ouvrage comme
celui qui, dans « les mots obstinés à n'être que des mots »,
serait allé jusqu'au bout de son vertige, parlant sans
commencement ni fin, dissipant à mesure tout
vraisemblable qu'organiserait la parole, donnant « parole à ceUne écriture de notre temps
mouvement neutre qui est comme le tout de la parole ».
Au terme de ce mouvement, il est vrai, au tréfonds de
ce sassement et ressassement de nos signes, apparaîtrait ce
qui expliquerait cette obstination, et la justifierait, aux
yeux mêmes de qui a renoncé à tout espoir, à tout sens
la figure des choses comme d'ordinaire on ne la voit pas
parce qu'alors le sens, précisément, et l'espoir l'ont voilée
de l'idée qu'ils se font d'elle. « Quelque chose qui ne
parle pas mais qu'on voit », « la scène encore vide d'une
action qui ne sera rien de plus que le vide manifesté »,
tel serait le nouveau statut de l'apparition dans la nouvelle
écriture, et puisque dans l'existence ordinaire ce n'est que
quand la vie se défait que s'efface aussi, quelquefois,
l'interprétation du monde dont ont besoin nos projets, ce
serait donc, cette épiphanie du non-signifiant cette figure
sans être, ce pur « moment prodigieux sans prodiges »
« l'équivalent spectral du silence et peut-être de la mort »
« celle-ci, précise Blanchot, n'étant que la pure visibilité
de ce qui échappe à toute saisie, donc à toute vue, silence
parole et mort un instant réconciliés (.).»» Il est certain
qu'une telle approche de notre environnement, enfin
radicale bien que furtive, rendrait aux mots, au dernier
moment, le pouvoir de vérité qu'ils n'avaient pas eu dans
la pratique antérieure. Sauf qu'après ce « regard
d'Orphée» il ne faudrait pas moins, nous dit aussi La Parole
vaine, qu'une nouvelle « hécatombe de mots, ce que le
bavard appelle sa crise, pour perpétuer l'instant et aussitôt
l'annuler, en le réduisant au souvenir d'un incident
dérisoire, souvenir qui pour mieux se détruire se donne pour
inventé, porté et ruiné par l'invention ». Au bord de la
mort, dans l'accablement du néant, se souvenir de quelque
figure, en effet, rester auprès, eût-elle même été ainsi
rencontrée par ses pentes les plus désertes, n'est-ce pas
recommencer le vieil exister, aux naïvetés désuètes? UneLa Nouvelle Revue Française
contradiction se reformerait, à la dernière seconde, dans
l'extase qui demande que l'on ne cesse plus de comprendre
à cause de quel appel en avant de quel gouffre réel
dans le non-sens des repères l'écriture est plus vraie
que la parole.
Une contradiction se reformerait, Blanchot craint, on
le voit, que l'illusion ne nous ressaisisse et s'il y a, à
n'en pas douter, quelque chose de fascinant et même de
profondément véridique dans sa pensée de la parole
« vaine », vacante, je ne cacherai pas, cependant, qu'elle
me semble, malgré cela, incomplète, ne posant pas un
problème qui me paraît importer, aujourd'hui encore,
celui de la poésie, aux limites certes de l'écriture. Cette
« visibilité », notamment, que Blanchot repère dans
l'annulation du sens, dans l'emploi « neutre» des mots, ce
n'est assurément pas le rapport au monde que les poèmes
recherchent et souvent même désignent, un rapport qui
est fait de sens non pas dissipé mais accru, d'évidence
mais substantielle au-delà du simple visible, de plénitude,
en un mot, et de plénitude de l'existence, bien que la
mort reste là présente comme la lucidité nécessaire; et je
me demande donc si l'apparaître désert que dit La Parole
vaine ne serait pas seulement récurrent comme on nous
le montre dans les mots voués au vertige, et sans
profondeur mais peut-être surtout parce que ceux-ci vont alors
trop vite, et nous privent de vraies rencontres la part
de représentation spécifiquement visuelle qu'on trouve
attachée toujours à la notion ordinaire, celle qui gît dans
le dictionnaire, celle qui soutient la pensée abstraite ou
l'existence distraite, mais cède en poésie à ce que Rilke
nommait l'Ouvert. La « visibilité » que l'on nous annonce
dans l'extase de l'écriture, ce ne serait, dans cette
perspective plus large, que la pure verbalité, la simple trace
du monde qui, au plan du regard, subsiste dans uneUne écriture de notre temps
langue aux signifiés arrêtés et ne s'affirme en sa «
spectralité» quand on meurt que si on s'est laissé prendre
durant sa vie à ce réseau qui était déjà une illusion, une
absence. Louis-René des Forêts parle, quant à lui, à un
moment décisif du livre, nous y viendrons, d'un « vent
marin », d'une « bolée d'eau de source» comme
d'expériences plus vraies, comme de biens infiniment plus
tangibles, que ce que le regard du « bavard» avait rencontré
rues silencieuses, façades aux angles durs, « spectralité »
en effet quand il fuyait dans la honte. Et pour ce qui
est de cette œuvre aussi, et de la pensée qui l'anime, je
ne crois pas que la description de Blanchot en embrasse
tous les aspects. Ce dernier n'a analysé, par exemple, que
Le Bavard, qui n'est pourtant qu'un moment dans une
recherche plus vaste et peut-être plus dialectique. On peut
penser que des Forêts s'est approché dans ce livre de la
parole vaine et du « vide manifesté » mais pour un instant
seulement, et non sans que le récit ne garde sous sa surface
qui est troublée, semble-t-il, par la pulsion parodique
et par l'esprit de sarcasme une dimension autre, tout
autre, et peut-être même l'espoir qu'ont souvent si à vif
en eux ceux qui disent qu'ils désespèrent.
En d'autres mots, j'ai la conviction que ce Bavard, que
l'attention de Blanchot a contribué à placer au tout
premier plan d'une oeuvre qui reste trop méconnue, n'en est
pas pour autant le centre, n'y a pas eu la valeur d'un
manifeste; et je ne puis oublier que nous devons à
LouisRené des Forêts quelques textes qui me paraissent compter
parmi les plus grands de la poésie de ce que je nomme
la poésie et qu'il importe donc de questionner du point
de vue de cette dernière, pour voir si une autre expérience
que celle qu'évoque Le Bavard n'y réaffirme pas,
explicitement ou non, son droit propre. Je pense aux Grands
Moments d'un chanteur, à Une mémoire démentielle, et à ceLa Nouvelle Revue Française
passage que Les Mégères de la mer ont révélé, peu après,
entre récit et poème.
II
Que la question de l'écriture soit essentielle, pour
LouisRené des Forêts, cela va de soi, et il est même de ceux
qui aident, je voudrais le dire d'abord, non seulement à
l'entendre dans ce qu'elle est aujourd'hui, mais à en suivre
le développement dans l'histoire moderne de la conscience.
Dans Une mémoire démentielle, par exemple, apparaissent
tout un moment, au miroir du principal personnage, des
pensées, des rêveries et des attitudes qui restent solidaires
d'une conception du travail des mots que je vais dire
pour la commodité « antérieure », car elle se caractérise
par une relation de la personne à soi-même encore
inentamée par l'esprit de la nouvelle critique. Rappelons les
données premières de ce récit puisqu'une fiction qu'on
peut dire stable, malgré les variations que nous lui verrons
subir, y procure encore à notre attention des lieux
déterminés, des situations, des figures. Un enfant de treize ans,
bientôt quatorze cette précision est de la plus grande
importance, car elle fait percevoir le corps qui change, la
voix qui mue est pensionnaire d'un établissement
d'éducation en Bretagne, établissement religieux dont le trait
distinctif est une règle très stricte, sanctionnée par des
châtiments souvent corporels. Cet enfant et ses camarades
ressentent amèrement ces contraintes, qui entravent l'élan
de leurs forces et les obligent donc à des ruses, ce qui
crée entre eux des rapports d'anxiété et de tension
malheureuse, et d'eux aux maîtres qui les surveillent la rela-r
Une écriture de notre temps
tion ambiguë, aux virtualités perverses, que favorise le
fouet. Puis il advient qu'accusé par un de ces maîtres
d'une faute qu'il n'a pas commise, et porté par une
réaction instinctive à s'en défendre, aux dépens d'un autre,
le héros ne nous privons pas de ce mot, car celui qu'il
désigne ici ne cherche et trouve son sens que par référence
au mythe, et peut-être à la tragédie se voit condamné
par les écoliers au nom de l'autre règle, celle de la solidarité
des victimes et humilié, blessé, fait vœu de ne pas
répondre aux accusations, aux insultes, et s'enferme dans
le silence pour ce qui va être des semaines. Disputes,
criailleries des enfants, paroles doucereuses des maîtres;
et, au milieu, ce mutisme réminiscent d'un Christ aux
outrages, alors justement que la promesse du dieu d'amour
est la référence constante dans ce petit monde clos
d'emblée, c'est là le tableau du malheur de la parole comme
on peut l'observer dans l'existence de tous les jours de
notre société d'Occident qui substantialise la Loi et en
fait un absolu sans lumière, quitte à rêver de la Grâce.
Société du mensonge des signifiés, comme nous dirions
aujourd'hui, société du pouvoir confisqué par le discours
qui se dogmatise et de l'angoisse, en retour. Car nombre
d'esprits ont horreur de ces faux-semblants sans pour
autant savoir y frayer les voies d'une parole plus vraie.
Ils ressentent en eux une aspiration à l'intensité, à la
pureté, mais où porter ce désir? Et celui-ci n'est-il pas
quelle ambiguïté, dont ils souffrent que la réclamation
de l'orgueil?
C'est par ces nostalgies et ces inquiétudes que passe,
nous pouvons certes le croire, l'enfant qui se tait dans
Une mémoire démentielle; et voici en tout cas que se forme
en lui une des rêveries qui fleurissent dans la parole aliénée
et en ont nourri à travers l'histoire les contreparties
poétiques, mais sans pour autant s'en retrouver justifiéesLa Nouvelle Revue Française
aujourd'hui devant la poétique de l'écriture puisque ces
révoltes contre l'inauthenticité dans les mots ne furent
que trop souvent elles-mêmes des langues closes sur soi,
des fictions qui se méconnaissent. En vérité, par tout un
aspect du récit, l'enfant qu'on y voit en butte aux
tracasseries de la mauvaise parole n'est que l'exemple,
parfaitement dégagé, du poète tel qu'il pouvait se vouloir et
spontanément se comprendre, mais aussi bien se faire
illusion, avant la révolution critique. Nous pressentons
que Louis-René des Forêts a voulu remonter à un moment
du passé, en retraversant pour cela l'expérience des mots
qu'il a dû vivre lui-même en son propre commencement
de poète, très tôt dans l'adolescence; et, pour le suivre
plus loin, nous devons donc découvrir d'abord comment
il a perçu ce rapport à soi, fait d'enivrement et de leurre.
Première évidence, dans cette anamnèse des origines de
l'ambition, de la vocation poétiques l'importance du
« moicomme horizon et structure de la conscience du
monde, et comme certitude, longtemps vécue sans l'ombre
d'un doute. Le jeune garçon qui vient d'arriver au collège,
c'est, on le reconnaîtra tout de suite quand on a lu Les
Mendiants, le premier livre de Des Forêts, un proche de
ces Sani ou Guillaume qui, sans parents auprès d'eux,
surtout sans mère, étrangement libres de leurs journées,
de leurs nuits, ont vécu entre jeu et réalité toute une
saison où la nécessité et la vérité des adultes semblait
devoir s'effacer aux abords mal définis de leur rêve. Même
si un démenti doit venir de l'existence ultérieure, comme
en sera un ce collège où c'est le mensonge qui règne, dans
des mots que voici du coup à la fois opaques et vides,
ces adolescents habitués aux sensations fortes, aux
aspirations sans mesure, ne peuvent que garder en eux le
souvenir de ces heures où la figure des choses semble en
relation d'immédiateté et d'intensité partagées avec leLa Bouillotte de la vie
ans, une belle tête et le statut d'étudiant en médecine et en
confection. Dans le stand de ses parents au marché de
SaintOuen, il préparait les deux diplômes, ce qui ne lui laissait
pas beaucoup de temps pour Estelle. Ce peu de temps pour
l'amour arrangeait tout le monde car la mère d'Henri ne
voyait pas cette liaison d'un œil favorable. Il faillit de peu
à la fin de l'année rater son diplôme de confection. La
médecine étant plus facile à l'époque, sa mère n'avait pas
d'inquiétude à ce sujet. Mais en rendant trop souvent visite à
Estelle il compromettait ses chances de vendeur.
Dans ces années difficiles, si être médecin était à la portée
de tout enfant médiocre, il n'en allait pas de même du diplôme
de vendeur à Saint-Ouen où la sélection était sévère, même
quand on avait des protections familiales.
Henri racontait à Estelle, la nuit, quand il venait la retrouver
en cachette en traversant le palier en chaussettes, comme la vie
était difficile au marché. Elle n'osait pas prendre de notes et
nue sous les draps elle n'avait ni stylo ni bloc, mais dès qu'il
s'en retournait chez ses parents, elle se levait pour écrire dans
son journal. En sociologue amoureuse elle couchait sur le papier
à la fois ses pensées peu nombreuses et les faits sociaux
que sa fréquentation du fils Efemerbaum lui permettait de
collectionner chez ces Juifs si différents des gens du
17" arrondissement. Tantôt Henri lui racontait des histoires de
maladie au programme à une faculté, tantôt des de
clients et de vendeurs au programme de l'autre université.
C'était celle de Saint-Ouen qui la passionnait, car dans sa
famille de souche porte Champerret-rue de Tocqueville on
avait déjà eu des ancêtres étudiants en médecine. Mais peu ou
pas du tout de vendeur à Saint-Ouen, marché du neuf (à ne
pas confondre avec le marché d'occasion des Puces où elle avait
déjà été dans son enfance en compagnie de ses parents et qui
ne présente aucun intérêt particulier).
Il en faisait des cauchemars et elle redoutait qu'il ne
s'endorme après l'amour. C'était des cris déchirants
Pourquoi vous me demandez du 52 si je n'ai que du 46,
je vais rater mon examen à cause de vous! Même le 44 peutLa Nouvelle Revue Française
aller pour du 52 quand on est un client de bonne volonté!
Demandez au chef de clinique si c'est pas vrai, d'ailleurs une
veste 46 pour une taille 52 c'est meilleur pour la santé. et
ainsi de suite.
Elle lui avait conseillé de demander au Dr Ydnovski un
tranquillisant avant les examens; mais Henri connaissait le
goût du médecin pour le décryptage de la Bible au détriment
de la rigueur professionnelle et échappa à d'autres graves
ennuis de santé en s'abstenant de prendre rendez-vous avec
lui. En plus, il n'appréciait pas Solotov le pharmacien chez
qui Estelle passait trop de temps avec Ydnovski. Il ne
comprenait pas ce que cela pouvait apporter à la jeune fille
pour ses études
Mais pose-moi, à moi, des questions sur le yddish, sur
tout ce que tu veux. Moi aussi après tout j'en sais des choses,
disait-il, et je peux demander à mon père, à mon oncle, à
d'autres. Il n'y a pas que ce poseur de Solotov et ce fou
d'Ydnovski dans le quartier.
-Tu es sévère avec eux. Ce sont des spécialistes, des gens
consciencieux et bons.
Ce sont des « méshigués»Tu sais ce que c'est un
« méshigué »? C'est quelqu'un qui, quand on lui demande
l'heure, répond en montrant son zizi, et quand on lui
de montrer son zizi donne l'heure.
Ah ce que tu es bête!
Et leurs discussions n'allaient jamais plus loin. Les
discussions, elle continuait à les avoir avec le pharmacien, quand il
voulait bien lui offrir le thé. Et le Dr Ydnovski se résignait
pour passer le temps, à revenir. Même s'il savait qu'Estelle
risquait de lui gâcher la journée en lui posant des questions.
Il se demandait comment elle pouvait savoir à quelle heure il
serait là, alors qu'il s'efforçait maintenant de varier ses passages
mais à chaque fois, cinq minutes après, Estelle Pourdevrai
faisait son entrée dans l'officine et filait droit vers le fond où
Solotov faisait bouillir l'eau. Elle les laissait parler trente secondes
1. « Méshigué » fou, en yddish.

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