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Lereliefdel'arrière-paysesttrèsescarpé;lanationale quipasseau-dessusdeLaDominièreestbordée,dansles tournants,deglissièresdemétal,etensepenchantdece côtéonnevoitquelesfeuillagesserrésdesarbres,des arbustes,desbroussailles,avecdestrousd'ombreaufond desquelsonaperçoitdescheminsdeterre,dessentiers,et quelquestoitsrouges,dans uncurieuxéloignement.Les glissièresdemétalontétéposéesrécemment,enmême tempsquelarouteétaitélargieetconsolidéedechaque côté.Lestravauxont duréprèsdecinqans,onconstruisait aussidesvillas,des«résidences»dominantlesvallées, maispresqueinvisiblesdelaroute.LaDominière,qui estplusancienne,estmoinsdiscrète,avecsatourcarrée, sestoitsdetuiles,sapiscine,quiestvideaujourd'hui,ou plutôtcesontlesfeuillesdeschênesenvironnantsqui vontlaremplirsicelacontinue. Ilyalongtempsquejeregardetoutcela.Jesuismonté souventjusqu'auxtravauxdelaroute,quis'éloignaient
LaNouvelleRevueFrançaise
deplusenplusduvillage,versletournantduhaut,après quoic'estunautrepaysage,quejen'aimepas,bienque j'ypensesouvent(c'estparcequejenel'aimepasquej'y penseetmêmequej'enrêve)celuidesmontagnes presquesansvégétationjusteunrideaud'arbresaprès letournantdelaroutemarquédeneigedenovembreà lafinmars,parfoisjusqu'enfind'avril. Jemesuistoujoursarrêtéavantletournant.Cen'est guèrequ'àcentmètresau-dessusduvillage,maiscomme c'estlalimitedesoliviers,c'étaitaussicelledemessorties dececôté.J'aipassémesannéesdeprofessoratdansles Ardennesquisontmonvraipays,maisdepuisquel'amitié deMmeChabert-Saint-Hubertafaitdemoilegérant onditmêmel'administrateur,c'estexagérédeLa Dominière,quiestentouréed'oliviers,jemesuismisà aimercesarbres;jenelesquittepasvolontiers;ilme sembleilmesemblaitdumoins,jusqu'àunedate récentequ'aumilieud'euxjesuisprotégé;lesoleily estmeilleur,etmêmelesnuitssontplustranquilles.Là-haut,devantlesmontagnesgrises,j'aibientôtfroid,quelque chosemeramèneenarrière,passeulementlapentedela route,maisuneespècedefrayeur.Jemelesuisreproché pendantlongtempscommeunefaiblesse,etpuisj'ai compris,unjour.Onmel'afaitcomprendre,etcomment! J'écriscecipourMmeChabert-Saint-Hubert.Magrande amieestmorteilyadeuxans,maisc'estuniquement pourellequej'écriraicequis'estpasséquelquesjours aprèsqu'elleeutquittéLaDominièrepours'enretourner àChouzdontelleétaitlemaire,etelleestmorteà l'hôpitalqu'elleavaitcréédanscettepetitevilleindus-trielle.Crééestbienlemotiln'yavaitpasavantelle d'hôpitaldignedecenom;elleaaussifinancélaconstruc-tiondemaisonsouvrièresetd'unfoyerpourlesimmigrés. EnquittantLaDominièrepourladernièrefois(nous
LeCrapauddanslatour
étionsloindelepressentir),ellem'adit,commelafois précédente«Cherami,nousnenousreverronspeut-être pas,voussavezcequej'attendsdevous.»Jelesavais, biensûr;j'avaisd'ailleurstoutcelaparécrit,desamain, dansmonpetitbureaudeLaDominière.Puisj'étais tellementcertaindelarevoiràNoël,commechaque annéedepuisdixans!Nousétionsàlami-septembre, quellemerveille!J'étaisunhommeheureux,unvieil homme,bonpied,bonœil,ettoutlereste.Marinette venaitd'accoucheràMézières.Aprèsmon grandfilsde vingt-sixans,professeurdephilosophie,j'avaisdoncune filledemajeunefemme,laquelleaquatreansdemoins quemonfils.D'autrepart,lamaternitédeMézières m'avaitinformécesontdesamis,certainsmesanciens élèvesqueMarinetteavaitcessédeselavertoutle tempslesmains,samanie.Lanaissancedenotrefille l'avaitguérie,définitivementpensais-je,decetteobsession desmicrobesquiluiétaitvenuequandelletravaillait danslabibliothèquepoussiéreusedeCharleroi,d'oùje l'aitirée. Cemoisdeseptembre,toutallaitbien.Marinettevien-draitàLaDominièreaveclapetitedèsqu'ellesseraienten mesuredevoyager.JedescendraisleschercheràCannes dansmaDeux-Chevaux.(LaLandRoverdeLaDominière estpourcherchernoshôtes,lesintellectuels,lespenseurs!) Nousn'avionspasgrandmondeencettemi-septembre, unejeunefemmeprofesseurd'université,uneautreartiste peintre,quisontarrivéesensemble,peut-êtreparhasard. Ellessontvenuesmesaluer,cequin'estpaslecasde tousnoshôtes.Lestroisautrespersonnes,lesmessieurs, sontallésdirectementtrouverMmeJeannequis'occupe desquestionspratiques.J'auraisbienvouluvoircedont ilsavaientl'air,cependant.Cesontdesécrivains;ilya plusieurslivresd'euxdanslabibliothèquedeLaDomi-
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nière,desromans.Jenesaispassijeleslirai.Monfils estaucourantdecettenouvellelittérature;ilm'enparlait, àl'époquenousétionsamis(moietmonfils!);ilme disaitcesontlespetitsdeGallimard,oucesontles petitsdeGrasset,duSeuil,etc.Ahoui,jel'écoutais,lui quiallaitmedétesterbientôt.Aprésent,j'écoutelesautres, noshôtes,lesécrivains,lesintellectuels.Jedevraisdire jelesécoutais,cardepuisunmois,qu'est-cequej'écoute, qui?Moi,personned'autre,etcequejemedismefait peur;jevoudraismetaire,neplussavoir,maisc'esten moi,commesic'étaitdéjàtoutdit,toutécrit,etqueje nefaisaisquerelire;celarevienttoujours,lesoir,lanuit, lematin,commeàcetteheure,jemesuismisàécrire pourm'aideràtenirenplace.Sijecontinuaisàm'enfuir sansmeretourner,etaveccelasansbouger,sansquitter LaDominière,jecraquerais;ilfaudraitquejequitte,aller où,moiquiaitoutemavieici?Marinettelogedans l'appartementdeMmeChabertaveclapetite.Ellenesait pascequis'estpasséquelquesjoursavantsonarrivée; chaquejourjemedisquejevaisluienparler,jen'y arrivepas,etlajournéepasse;seulementl'angoisseme reste,unecertaineagitation,etMarinettes'enaperçoit. Résultatelles'estremiseàselaverlesmainsvingtfois parjour.Ellem'aditavant-hier«L'eaudurobinetn'est pasbonne,ellenelestuepastous(lesmicrobes),j'y mettraidel'eaudeJavel.»Leplusinquiétant,c'estqu'elle s'estmiseàlaverlapetiteégalement.J'aidemandéà MmtJeannedeluienleverdoucementSophieàces moments.Ellelaveraitaussibiencetteenfantdetrois moisàl'eaudeJavel!J'enviensàcroirequeMarinette manifestel'angoissequejeréprimeàgrand-peine.Ilne fautplus.Ilfautd'abordquejemeretournesurcequi s'estpassé,quejel'affronte,quejelevoienettement. Après,jesauraiquefaire.
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longuesemaine,lescritiquespatentésquiavaientdissertésur lestylehardidujeuneModigliani,expliquèrentqu'onne pouvaitopposercettesimplephotoàuneœuvre,laquelle demeuraitl'uniqueréférenced'unecomparaisond'ailleurs impossible;etque,simanquaitlapreuvematerialiter,les professionnelsdel'expertiseétaientseulsresponsables(nonles critiques)del'attributionaujourd'huidouteusedelastatue, dontmêmeimitépardesgalopinslestyleétaitfortremar-quable.Lesapprentissculpteursprotestèrentvivementetconfir-mèrentleurdépositionilsavaientutilisélecanif;lesmysté-rieusestracesverdâtresétaientcellesdel'herbel'onavait traînélapierre;plusgraveencoreilss'étaientguidéssurdes photosdepiècesauthentiques.LestyledeModigliani,enfant déclassé,étaitsoudainattaquédanssapropriétéartistique.Ce n'étaitplusqu'unstylemollementgauchi,empruntéàdes schèmesdistordus.Au-delàduscandale,lefauxsemblaitadul-térerlevrail'artingénu,tropingénupourêtrerévolutionnaire, d'uneingénuitéunpeulouche,etquitrahissaitseulement l'incertainmétierdel'enfantmauditdeLivourne. Lacontre-épreuvedecetruccolamentable,certes,nes'im-posaitpas.MaislaRAI,soucieusedeseparerd'unedignité qu'onluicontestetropsouvent,eutalorsl'idéed'organiser publiquementunbislestroisfreluquetsfurentinvitésà recommencerendirect.Àune heuredegrandeécoute,lacaméra lesmontradansleurbesognehonteuse,l'unmarquantàla craiel'ovaleféminin,l'autrecreusantdansletufleslinéaments duvisage,ledernierincisantdescanulesexpressives,pour aboutirenquaranteminutesàlaproductiond'unepauvretête quiavaitbeaucoupdefamiliaritéaveclapremière,quoiquesa sœurjumelleretîntmalunsouriredepierrequiajoutait maintenantàl'infamie.L'huissierleconstata,lesinvitésétaient biencontrits,lesexpertsaussirepentantsquelesjeunesgens étaientgênés.Maislemalétaitfait;laquatrièmetête fut consignéeàtitrededocument.Surl'écran,dansl'intervalle, lesrèglementsdecompteavaientcommencé.D'uncôté,Clau-dioArgandisputaquelanon-paternitédesdeuxautrestêtes n'étaitpasavérée;ledragagen'avaitdoncpasétéinutile.De