La Nouvelle Revue Française N° 406

De
Henri Thomas, Le crapaud dans la tour
Michel Deguy, Aux heures d'affluence
Yves Bonnefoy, Une écriture de notre temps : Louis-René des Forêts (IV)
Lord Byron, L'histoire de Calil
Chroniques :
Christine Jordis, Muriel Spark
Henri Thomas, Amorces
Jean Clair, Vienne : Journal d'une exposition, II : Une pensée déprimée
Chroniques : les arts :
Jean Revol, La sculpture : état des lieux : Hommage à Louise Bourgeois
Notes : la littérature :
Richard Millet, Correspondance avec Francis Vielé-Griffin, d'André Gide (Presses Universitaires de Lyon)
Willy de Spens, Entretiens avec Robert Mallet, de Paul Léautaud (Mercure de France)
Daniel Leuwers, Feuilles d'observation, de Lorand Gaspar (Gallimard)
Ghislain Sartoris, Dictionnaire du français non conventionnel, de Jacques Cellard et Alain Rey (Hachette) - Anthologie de la littérature argotique des origines à nos jours, de Jacques Cellard (Mazarine)
Notes : le roman :
Willy de Spens, Le piège, d'Emmanuel Bove (La Table Ronde)
Alain Clerval, Arrêt sur image, de Francine de Martinoir (Gallimard)
Notes : les essais :
Thierry Cordellier, La pensée du dehors, de Michel Foucault (Fata Morgana)
Hervé Cronel, Jeux, modes et masses, de Paul Yonnet (Gallimard)
Michel Jarrety, La mort de Marat (Flammarion)
Notes : lettres étrangères :
Janine Aeply, Correspondance à trois, de Rilke, Pasternak et Tsvétaïeva (Gallimard)
Francine de Martinoir, Fumée de Djuna Barnes (Flammarion) - Djuna Barnes d'Andrew Field (Éditions Rivages)
Laurand Kovacs, La première femme, de Nedim Gürsel (Le Seuil)
L'air du mois :
Michel Schneider, Pour Martin Flinker
Mario Andrea Rigoni, Contre Sénèque
Jean-Maurice Monnoyer, La farce de Livourne
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072387791
Nombre de pages : 128
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
Le
HENRITHOMAS Crapauddansla
tour
ÀGérardLeCouic
Lereliefdel'arrière-paysesttrèsescarpé;lanationale quipasseau-dessusdeLaDominièreestbordée,dansles tournants,deglissièresdemétal,etensepenchantdece côtéonnevoitquelesfeuillagesserrésdesarbres,des arbustes,desbroussailles,avecdestrousd'ombreaufond desquelsonaperçoitdescheminsdeterre,dessentiers,et quelquestoitsrouges,dans uncurieuxéloignement.Les glissièresdemétalontétéposéesrécemment,enmême tempsquelarouteétaitélargieetconsolidéedechaque côté.Lestravauxont duréprèsdecinqans,onconstruisait aussidesvillas,des«résidences»dominantlesvallées, maispresqueinvisiblesdelaroute.LaDominière,qui estplusancienne,estmoinsdiscrète,avecsatourcarrée, sestoitsdetuiles,sapiscine,quiestvideaujourd'hui,ou plutôtcesontlesfeuillesdeschênesenvironnantsqui vontlaremplirsicelacontinue. Ilyalongtempsquejeregardetoutcela.Jesuismonté souventjusqu'auxtravauxdelaroute,quis'éloignaient
LaNouvelleRevueFrançaise
deplusenplusduvillage,versletournantduhaut,après quoic'estunautrepaysage,quejen'aimepas,bienque j'ypensesouvent(c'estparcequejenel'aimepasquej'y penseetmêmequej'enrêve)celuidesmontagnes presquesansvégétationjusteunrideaud'arbresaprès letournantdelaroutemarquédeneigedenovembreà lafinmars,parfoisjusqu'enfind'avril. Jemesuistoujoursarrêtéavantletournant.Cen'est guèrequ'àcentmètresau-dessusduvillage,maiscomme c'estlalimitedesoliviers,c'étaitaussicelledemessorties dececôté.J'aipassémesannéesdeprofessoratdansles Ardennesquisontmonvraipays,maisdepuisquel'amitié deMmeChabert-Saint-Hubertafaitdemoilegérant onditmêmel'administrateur,c'estexagérédeLa Dominière,quiestentouréed'oliviers,jemesuismisà aimercesarbres;jenelesquittepasvolontiers;ilme sembleilmesemblaitdumoins,jusqu'àunedate récentequ'aumilieud'euxjesuisprotégé;lesoleily estmeilleur,etmêmelesnuitssontplustranquilles.Là-haut,devantlesmontagnesgrises,j'aibientôtfroid,quelque chosemeramèneenarrière,passeulementlapentedela route,maisuneespècedefrayeur.Jemelesuisreproché pendantlongtempscommeunefaiblesse,etpuisj'ai compris,unjour.Onmel'afaitcomprendre,etcomment! J'écriscecipourMmeChabert-Saint-Hubert.Magrande amieestmorteilyadeuxans,maisc'estuniquement pourellequej'écriraicequis'estpasséquelquesjours aprèsqu'elleeutquittéLaDominièrepours'enretourner àChouzdontelleétaitlemaire,etelleestmorteà l'hôpitalqu'elleavaitcréédanscettepetitevilleindus-trielle.Crééestbienlemotiln'yavaitpasavantelle d'hôpitaldignedecenom;elleaaussifinancélaconstruc-tiondemaisonsouvrièresetd'unfoyerpourlesimmigrés. EnquittantLaDominièrepourladernièrefois(nous
LeCrapauddanslatour
étionsloindelepressentir),ellem'adit,commelafois précédente«Cherami,nousnenousreverronspeut-être pas,voussavezcequej'attendsdevous.»Jelesavais, biensûr;j'avaisd'ailleurstoutcelaparécrit,desamain, dansmonpetitbureaudeLaDominière.Puisj'étais tellementcertaindelarevoiràNoël,commechaque annéedepuisdixans!Nousétionsàlami-septembre, quellemerveille!J'étaisunhommeheureux,unvieil homme,bonpied,bonœil,ettoutlereste.Marinette venaitd'accoucheràMézières.Aprèsmon grandfilsde vingt-sixans,professeurdephilosophie,j'avaisdoncune filledemajeunefemme,laquelleaquatreansdemoins quemonfils.D'autrepart,lamaternitédeMézières m'avaitinformécesontdesamis,certainsmesanciens élèvesqueMarinetteavaitcessédeselavertoutle tempslesmains,samanie.Lanaissancedenotrefille l'avaitguérie,définitivementpensais-je,decetteobsession desmicrobesquiluiétaitvenuequandelletravaillait danslabibliothèquepoussiéreusedeCharleroi,d'oùje l'aitirée. Cemoisdeseptembre,toutallaitbien.Marinettevien-draitàLaDominièreaveclapetitedèsqu'ellesseraienten mesuredevoyager.JedescendraisleschercheràCannes dansmaDeux-Chevaux.(LaLandRoverdeLaDominière estpourcherchernoshôtes,lesintellectuels,lespenseurs!) Nousn'avionspasgrandmondeencettemi-septembre, unejeunefemmeprofesseurd'université,uneautreartiste peintre,quisontarrivéesensemble,peut-êtreparhasard. Ellessontvenuesmesaluer,cequin'estpaslecasde tousnoshôtes.Lestroisautrespersonnes,lesmessieurs, sontallésdirectementtrouverMmeJeannequis'occupe desquestionspratiques.J'auraisbienvouluvoircedont ilsavaientl'air,cependant.Cesontdesécrivains;ilya plusieurslivresd'euxdanslabibliothèquedeLaDomi-
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nière,desromans.Jenesaispassijeleslirai.Monfils estaucourantdecettenouvellelittérature;ilm'enparlait, àl'époquenousétionsamis(moietmonfils!);ilme disaitcesontlespetitsdeGallimard,oucesontles petitsdeGrasset,duSeuil,etc.Ahoui,jel'écoutais,lui quiallaitmedétesterbientôt.Aprésent,j'écoutelesautres, noshôtes,lesécrivains,lesintellectuels.Jedevraisdire jelesécoutais,cardepuisunmois,qu'est-cequej'écoute, qui?Moi,personned'autre,etcequejemedismefait peur;jevoudraismetaire,neplussavoir,maisc'esten moi,commesic'étaitdéjàtoutdit,toutécrit,etqueje nefaisaisquerelire;celarevienttoujours,lesoir,lanuit, lematin,commeàcetteheure,jemesuismisàécrire pourm'aideràtenirenplace.Sijecontinuaisàm'enfuir sansmeretourner,etaveccelasansbouger,sansquitter LaDominière,jecraquerais;ilfaudraitquejequitte,aller où,moiquiaitoutemavieici?Marinettelogedans l'appartementdeMmeChabertaveclapetite.Ellenesait pascequis'estpasséquelquesjoursavantsonarrivée; chaquejourjemedisquejevaisluienparler,jen'y arrivepas,etlajournéepasse;seulementl'angoisseme reste,unecertaineagitation,etMarinettes'enaperçoit. Résultatelles'estremiseàselaverlesmainsvingtfois parjour.Ellem'aditavant-hier«L'eaudurobinetn'est pasbonne,ellenelestuepastous(lesmicrobes),j'y mettraidel'eaudeJavel.»Leplusinquiétant,c'estqu'elle s'estmiseàlaverlapetiteégalement.J'aidemandéà MmtJeannedeluienleverdoucementSophieàces moments.Ellelaveraitaussibiencetteenfantdetrois moisàl'eaudeJavel!J'enviensàcroirequeMarinette manifestel'angoissequejeréprimeàgrand-peine.Ilne fautplus.Ilfautd'abordquejemeretournesurcequi s'estpassé,quejel'affronte,quejelevoienettement. Après,jesauraiquefaire.
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longuesemaine,lescritiquespatentésquiavaientdissertésur lestylehardidujeuneModigliani,expliquèrentqu'onne pouvaitopposercettesimplephotoàuneœuvre,laquelle demeuraitl'uniqueréférenced'unecomparaisond'ailleurs impossible;etque,simanquaitlapreuvematerialiter,les professionnelsdel'expertiseétaientseulsresponsables(nonles critiques)del'attributionaujourd'huidouteusedelastatue, dontmêmeimitépardesgalopinslestyleétaitfortremar-quable.Lesapprentissculpteursprotestèrentvivementetconfir-mèrentleurdépositionilsavaientutilisélecanif;lesmysté-rieusestracesverdâtresétaientcellesdel'herbel'onavait traînélapierre;plusgraveencoreilss'étaientguidéssurdes photosdepiècesauthentiques.LestyledeModigliani,enfant déclassé,étaitsoudainattaquédanssapropriétéartistique.Ce n'étaitplusqu'unstylemollementgauchi,empruntéàdes schèmesdistordus.Au-delàduscandale,lefauxsemblaitadul-térerlevrail'artingénu,tropingénupourêtrerévolutionnaire, d'uneingénuitéunpeulouche,etquitrahissaitseulement l'incertainmétierdel'enfantmauditdeLivourne. Lacontre-épreuvedecetruccolamentable,certes,nes'im-posaitpas.MaislaRAI,soucieusedeseparerd'unedignité qu'onluicontestetropsouvent,eutalorsl'idéed'organiser publiquementunbislestroisfreluquetsfurentinvitésà recommencerendirect.Àune heuredegrandeécoute,lacaméra lesmontradansleurbesognehonteuse,l'unmarquantàla craiel'ovaleféminin,l'autrecreusantdansletufleslinéaments duvisage,ledernierincisantdescanulesexpressives,pour aboutirenquaranteminutesàlaproductiond'unepauvretête quiavaitbeaucoupdefamiliaritéaveclapremière,quoiquesa sœurjumelleretîntmalunsouriredepierrequiajoutait maintenantàl'infamie.L'huissierleconstata,lesinvitésétaient biencontrits,lesexpertsaussirepentantsquelesjeunesgens étaientgênés.Maislemalétaitfait;laquatrièmetête fut consignéeàtitrededocument.Surl'écran,dansl'intervalle, lesrèglementsdecompteavaientcommencé.D'uncôté,Clau-dioArgandisputaquelanon-paternitédesdeuxautrestêtes n'étaitpasavérée;ledragagen'avaitdoncpasétéinutile.De
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