La Nouvelle Revue Française N° 423

De
Roger Munier, La Nuit
Christian Bobin, La part manquante
Jean-Claude Valin, La Trouble Fête
Hans Christian Branner, Fin août
Michel Calonne, Les Loups
Jean Roudaut, Gemmes
Reconnaissances :
Jean Blot, Marguerite Yourcenar
Dominique Aury, Un éclair de génie (Journal de Catherine Pozzi)
Yves Peyré, Contemporain d'un désir (Le Peintre et le Livre de François Chapon)
Pierre Dubrunquez, Roger Munier le Clair Obscur
Jean Roudaut, Huit fragments sur le nom de René Char
Georges L. Godeau, Avec René Char
Jacques Réda, Trois laisses pour un gisant
Chronique : la poésie :
Pierre Chappuis, Là, respirant, sur le chemin qui nous reste, de Jean-Claude Schneider (Atelier de La Feugraie) - Lamento, de Jean-Claude Schneider (Flammarion)
Sophie Basch, Noces Noires, de Werner Lambersy (Éditions du Noroît)
Chronique : la littérature :
François Mary, Promenade avec Gustave Roud, de Mousse Boulanger (Calligrammes)
Chronique : le roman :
François Mary, Le jour que voici, de Paul Gadenne (Séquences)
Olivier Beetschen, L'Ennemi de Robert Pinget (Éditions de Minuit)
Nicole Quentin Maurer, Une femme d'Annie Ernaux (Gallimard)
Max Alhau, Un couple d'Emmanuèle Bernheim (Gallimard)
Chronique : les essais :
François Trémolières, La sexualité du Christ dans l'art de la Renaissance et son refoulement moderne, de Leo Steinberg (Gallimard)
Hervé Cronel, Carnets du Congo, de Marc Allégret (Presses du CNRS)
Chronique : lettres étrangères :
Jude Stéfan, Ce qui vit encore, de J. Bobrowski (L'Alphée)
Laurand Kovacs, La nuit sous le pont de pierre, de Léo Perutz (Fayard)
Chronique : le théâtre :
Anouchka Vasak, Onanisme avec troubles nerveux chez deux petites filles (Théâtre National de Chaillot)
Chronique :
Jacques Réda, Carnet [dont 'Sur l'"affaire Heidegger"']
Ouvertures :
Lou Dubois, Image
Christiane Dupuy, Vandale
Textes :
Johann Wolfgang von Goethe, Règles pour les acteurs (Fin)
Publié le : lundi 13 avril 2015
Lecture(s) : 1
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072379031
Nombre de pages : 128
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
ROGERMUNIER LaNuit
Ilpritsaveille,cesoir-là,commeàl'ordinaire. Lanuitallaittomber.Lerosefanédestoitsdelavilleàses pieds,lestachesencorevertesdesjardins,desarbres,quelques façadesisoléestouchéesparlecouchantsombraientlentement danslegris. Devantluis'étendaitlaplaine,étalejusqu'àlahautebarrière desmontagnes,àl'est.Lanuitmontaitdelà-bas,vastenappe d'obscur.Ill'aimait.C'étaitsonvraidomaine,lechampindis-tinct,sansforme,dontilauraitlagardejusqu'aumatin. Devantlui.Unefoissurlesremparts,ilnesauraitplus, nedevraitplussavoirquecedevantàscruterpourlasécurité delavilleendormie.Quielle,dèscemoment,nesauraitplus riendelui,n'enpourraitmêmeriensavoir,livréequ'elleserait ausommeil. «Jesuisseul,pensait-il.Parforce,leveilleurestseul.Celui quiveille,lesoucieux,l'attentifn'estpasavec.Êtreaveceux seraitêtrel'und'eux,danslacitépaisibleenbas,etnonici, danscelieusévère,pourveiller.Jesuisaveceuxsansdoute,
LaNouvelleRevueFrançaise
dansmamissionquilessert,maisseulpourl'accomplir.Hors d'eux,finalement,séparéd'eux,àl'écart. Monrôleestd'affronterlanuit.Nonseulementledehors, maisledehorsentantqu'ilestlanuit.Jel'inspecteautant qu'ilsepeut.Jeregarde.Jegardeetjeregarde.Monregard estre-gard,deuxfoisgarde.Ilfautunœilexercépourvoir danslanuit,enfonctiondudanger.Celafaitvoirautrement. Etd'abordcequin'apaslieulejour.Lepaysdevantmoiest lemême,maisils'ypassed'autreschoses.Lanuitasavie propre,ponctuéedebruitsétranges,crisouappels,demou-vementsfurtifs.Ilspourraientabuser.Maissurtout,ilfaut interrogerautrementcequ'onvoitouentend.Commese modeler,pourvoirouentendre,surlanuit.C'estuneapproche àtâtons,dontleprofitéchappeàceuxquin'ontquelavision dujour.Danslanuit,quiestcommeuneenvelopped'invisible, leschosesneselivrentpourainsidire quesuivantleurprofil d'invisible,ébauchéesseulement,nonrecouvertesencoredu sensquenousleurdonnons,quilesrévèlesansdoute,mais danslemêmetempslesvoile.Leschosessontplusieurs,dans lanuit.Unbuissonpeutêtreunhommeaccroupi,lesillage duventdanslesherbesunhommequirampe.C'estqu'elles sontplusieurs,eneffet.Onfinitbienparétablirlevrai correspondantàlavisiondujour,paridentifierlebuisson, maiscen'estqu'uneopérationdeconstat,nonlapleine connaissancequi,sielleexistait,seraitdansl'entre-deuxce momentl'onnesaitpasencoresic'estunhommequ'on voitousimplementunbuisson.Pourmoi,lanuitfaitcomme seleverl'invisibleduvisible,inapparentdejour.Ledouteux, l'ambiguouréputétel,cequ'onnesaurajamais,dufaitqu'on saitleschosesetparcequ'onlessaiteneffetparcequ'on finittoujoursparlessavoir. Maisleplussouvent,riennebouge.Etils'avère,laveille achevée,quen'ayantriendécouvert,jen'aiétéfinalementen gardequedel'inconnu.Jenesuislà,aufond,quepour affronterl'inconnu.Sinoniln'yauraitpasdeveille.Sinonil nes'agiraitquedereleverdesanomaliesrepérables,nonde veiller.Matâcheestnoble,enunsens,etd'uneportéequi
LaNuit
excèdemafonction.Jesuisaffectéàlasurveillancedudehors. Oui,pensait-il,dudehorspur,dudehorscommeinconnu.» Lanuitétaitmaintenantplénière.Unenuitnoire,veloutée, étale,commesansbords. «jesuis,sedit-il,reprenantlefildesespensées,on n'attenddemoiquecettevigilance.Onnemedemandepas deprendrepartauxaffairesdelacité,maisdelaprotégerdu dehors.J'ensuisd'ailleurspratiquementabsentetceuxd'en basmeconnaissentàpeine.Quesont-ilspourmoi,surce cheminderondeetàcetteheure?Lagardequej'assurene touchepasaufonctionnementquotidiendeleurvie,àson courspaisible,pourtoutdireàsonbonheur,maisàl'éventuel périlquipourraitempêchercefonctionnement,lerendresou-dainillusoirecommeill'esteneffetdupointdevuede l'inconnudontj'ailagarde.J'interroge,danscetinconnu, l'autredelacitéet,enunsens,soncontraire.Celaaussiest solitude,maisjen'aipaslechoix. Jen'aiguèred'autrecompagnon,pensait-il,quecetinconnu. D'unboutàl'autredelanuit,ilestmonseulobjet.Nonpas lointainetimprobable,commeilseraitdejour,maistoujours là,mêléàlasubstancedeschoses,inséparabled'elles.Caril n'estpas,danscetteombrepropice,différentduconnu,du visible.Ilenprendlesformesdanslaplaine,seconfondavec lesfourrés,lesmouvementsdeterrain.Toutesaruseestlà, quej'essaiedesurprendreparunevueseconde,unesorte d'intuitioncomplicequiestlaseulepossibledanslanuit.Mon rôleestdetenterdevoirdansl'informe,enépousantsubti-lementl'informe.J'aifiniparacquérirunpeudecesavoir aveugle,dontlesprisessontfaibles,ilestvrai,maisquime tientenrelationconstantedurantlaveilleaumoinspuis-je direcelaavecl'inconnucommeinconnu.Lesfruitsdecette vigilancesontconsignésdansmesrapports. Ah!mesrapports!Jereconnaisqu'ilssontsouventd'une espèceétrangeetneparlentqu'àdemiàceuxauxquelsilssont destinés.C'estqu'onn'enprendconnaissance,enbas,qu'une foislejourrevenuetqu'ilfaudrait,pourbienlesentendre,les replongerdansl'élémentdelanuitd'oùilsémanent.S'agissant
LaNouvelleRevueFrançaise
pourtantdumêmemonde,lejouretlanuitsontdesigne contrairedansl'approche.Lanuitinquièteoudumoinspose desquestionslejouraussitôtrassureetfaittoutoublier.Au surplus,lafrivolitéchezlaplupartoulesimpleaffairement quotidiendétournentdeporterattentionàmespropos.J'ai depuislongtempscomprisqu'onn'attenddemoiquedes constatsrassurantsetquerienn'estplusagréableàlacitéqui s'éveillequelaformulesansconséquenceàlaquellej'aideplus enplusrecours,aprèsunenuitpourtantdeveilleardenteet pleined'enseignementspourmoiRienàsignaler» Laville,enbas,faisaitunetachenoire,maisqu'onsentait vivante,piquéedelumièresencoreicietlà,etd'oùmontaient defaiblesbruits.Ilfitquelquespassurlecheminderonde, carlafraîcheurgagnait.Alentourlanuit,enveloppante,par-courued'unventfurtif,elleaussisemblaitvivante.Ilseprit àparlerseul,presqueàvoixhaute «Rienn'estplusexaltantquecettemainmisesurmoid'un inconnuquidébordemafonction,couvremonêtre,s'étend surtoutemavie,mêmelorsque,maveilleterminée,jereprends maplaceenbas,danslegrandjourrassurantdelaville.Je m'ysensdépaysé,malàl'aise,enporteàfaux.Mespensées sontsidifférentesdecelles,empreintesdedécisionconfianteet unanime,deceuxquiviennentdeselever,sicontrairespour l'essentielàl'ambiancecommune.Autrechosequ'euxm'habite, dontjenepeuxleurparlerqu'avecprudenceetdefaçon détournée,danslesmomentsaveceuxquimerestent,aprèsle tempsdonnéaurepos.Ilsdoiventmetrouverétrange,etplus étrangerparmieux,sicen'estmêmedistant,peufraternel dansleséchanges,oublieuxdessimplesjoies.Perdupoureux, ensomme.Etc'estvraiquejeprendsdemoinsenmoins partàleurvieméritante,souventdignederespect,quisemble heureuseàsesmoments.C'estvraiquel'humain,sesaffaires, sesplaisirs,sesamours,sesgrandstravaux,meparaît peuen comparaisonduvasteouvertquim'attendchaquesoir,quand jereprendsmonguet,enproieàl'autredimension.Ilsle sententets'enméfientunpeu.Ilsattendenttous,exigentsans ledireetparfoisenleproclamant,qu'onsoithumain,compré-
LaNouvelleRevueFrançaise
§76.Ilsegarderaparconséquentdesgestes,despositions etdesposesdesbrasetducorpsquiluisonthabituelles,car lorsquel'espritdoit,pendantlareprésentation,s'employerà éviterdetelleshabitudes,ilvadesoiqu'ilnepeutêtre,en grandepartie,queperdupourl'essentiel. §77.Ilestdoncnécessairepourl'acteur,inévitablement, d'êtreentièrementlibérédetoutesseshabitudes,afindepouvoir s'identifiercomplètementàsonrôlelorsdelareprésentation, etdefaçonquesonespritpuisseseconsacrerexclusivement au personnagequ'ilassume. §8.Enrevanche,etc'estunerègleimportante,l'acteur 7 s'efforceradedonneràsoncorps,àsesmanières,etmêmeà toutessesactions,unetournuretelle,danslavieordinaire, qu'ilsoitainsienquelquesorteentretenucommedansun exercicepermanent. §79.L'acteurquiaurachoisilepathétiqueseperfectionnera grandementencherchantàexprimertoutcequ'ilaàdireavec unecertainerigueur,pourletoncommepourladiction,eten cherchantàconserver,mêmedanstouslesautresgestes,une certainenoblefaçon.Celle-cinedoitcependantpasêtreexa-gérée,parcequ'ilpourraitprêterauridiculedevantsesproches; celadit,ceux-cipourronttoujoursreconnaîtreenluil'artiste entraindeseformerlui-même.Celaneluivaudrapasle moindredéshonneur,etilssouffrirontmêmevolontiersson comportementparticulier,s'ilsenviennentparàadmireren luiungrandartiste,surlascènemême. §80.Puisquel'onveutquetout,surscène,soitreprésenté nonseulementselonlevraimaisencoreselonlebeau,puisque l'oeilduspectateurveutêtreattiréaussiparla grâcedesgroupes etdesattitudes,l'acteurlarechercheraaussiendehorsdela scène;ildoittoujourss'imaginerqu'iladevantluiunparterre despectateurs. §81.Lorsqu'ilapprendsonrôleparcœur,ildoittoujoursse tournerversunparterre;oui,mêmelorsqu'ilestassisàtable entraindemanger,seulouencompagnie,ildoittoujours chercheràformeruntableau,àprendreouàposertoutechose
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

La Nouvelle Revue Française N° 557

de editions-gallimard-revues-nrf

La Nouvelle Revue Française N° 211

de editions-gallimard-revues-nrf

La Nouvelle Revue Française N° 265

de editions-gallimard-revues-nrf

suivant