La Nouvelle Revue Française N° 424

De
Pierre Michon, L'Origine du monde
Jean Luc Sarre, Les Nuages
Sandro Penna, Quelques proses
Richard Rognet, Passant fragile
Jean-Louis Terrade, Villa aux lapins
Ginette Dugand, Histoire ancienne
Reconnaissances :
Jean-Pierre Richard, Servitude et grandeur du minuscule (Vies minuscules de Pierre Michon)
Serge Filippini, Connaissance de la fureur
Jean Clair, H. C.-B. [Henri Cartier-Bresson]
L'air du mois :
Jean Dubacq, Les Apatrides
Olivier Perrelet, Colloque sentimental
Chronique : la poésie :
Daniel Leuwers, Au feu de Gaston Puel (Le dé bleu) - L'incessant, l'incertain de Gaston Puel (Sud-Poésie)
Chronique : la littérature :
Vincent Wackenheim, Portraits de famille, de Léon-Paul Fargue (Fata Morgana)
Chronique : le roman :
René Jacquelin, L'invitation de Claude Simon (Éditions de Minuit)
Philippe Nathaniel, Remise de peine, de Patrick Modiano (Le Seuil)
François Mary, Adieu de Danièle Sallenave (P.O.L.)
Christian Bobin, L'homme au car VW blanc de ma jeunesse, de Catherine Axelrad (Gallimard)
Chronique : les essais :
Claude-Pierre Perez, Gengis-Khan, de Franco Adravanti (Payot)
Jean Philippe Guinle, Sœur Benedetta entre sainte et lesbienne, de Judith C. Brown (Gallimard)
Chronique : lettres étrangères :
Ghislain Sartoris, Les formes du vent (Le Nyctalope)
Hervé Cronel, La femme aux liens, de Ferdinando Camon (Gallimard)
Gérard Macé, Pages sur la chambre, de Lokenath Bhattacharya (Fata Morgana) - Les marches du vide, de Lokenath Bhattacharya (Fata Morgana)
Laurand Kovacs, Le gars de Lvov, de Marian Pankowski (Actes Sud)
Chronique :
Jacques Réda, Carnet [dont 'Mémento']
Ouvertures :
Yolaine Simha, Un champ d'acier
Textes :
Tao Yuan-ming, Quelques poèmes de la fin
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072381812
Nombre de pages : 128
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LANOUVELLE REVUEFrançaise
PIERREMICHON
L'Origine
i
du
monde
EntreLesMartresetSaint-Amand-le-Petit,ilyalebourg deCastelnau,surlaGrandeBeune.C'estàCastelnauqueje fusnommé,en1961lesdiablessontnommésaussijesuppose, danslesCerclesduBas;etdegalipetteengalipetteilspro-gressentversletroudel'entonnoircommenousglissonsvers laretraite.Jen'étaispasencoretombétoutàfait,c'étaitmon premierposte,j'avaisvingtans.Iln'yapasdegareàCastelnau; c'estperdu;desautobuspartislematindeBriveoudePéri-gueuxvousylarguentforttard,enboutdetournée.J'yarrivai lanuit,passablement ahuri,aumilieud'ungalopdepluies deseptembrecabréescontrelesphares,danslebattementde grandsessuie-glaces;jenevisrienduvillage,lapluieétait noire.JeprispensionChezHélènequiestl'uniquehôtel,sur lalèvredelafalaiseenbasdequoicoulelaBeune,lagrande; jenevispasdavantagelaBeunecesoir-là,maisparlafenêtre demachambremepenchantsurdunoirplusopaquejedevinai derrièrel'aubergeuntrou.Ondescendaitpartroismarchesà
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lasallecommune;elleétaitenduitedecebadigeonsang-de-bœufqu'onappelaitnaguèrerougeantique;çasentaitle salpêtre;quelquesbuveursassisparlaienthautentredessilences, decoupsdefusiletdepêcheàlaligne;ilsbougeaientdans unpeudelumièrequileurfaisaitdesombressurlesmurs; vousleviezlesyeuxetau-dessusducomptoirunrenardempaillé vouscontemplait,satêteaiguëviolemmenttournéeversvous maisson corpscommecourantlelongdumur,fuyant.La nuit,l'œildelabête,lesmursrouges,leparlerrudedeces gens,leursproposarchaïques,toutmetransportadansunpassé indéfiniquinemedonnapasdeplaisir,maisun vagueeffroi quis'ajoutaitàceluidedevoirbientôtaffronterdesélèvesce passémeparutmonavenir,cespêcheurslouchesdespasseurs quim'embarquaientsurleméchantrafiotdelavieadulteet quiaumilieudel'eauallaientmedétrousseretmejeterpar lefond,ricanantdanslenoir,dansleurbarbesansâgeetleur mauvaispatois;puisaccroupisauborddel'eausansunmot ilsécaillaientdegrandspoissons.Leseauxconfusesdesep-tembrefrappaientauxcarreaux.Hélèneétaitvieilleetmassive commelasibylledeCumes,commeelleréfléchie,etdemême attiféedebellesguenilles,coifféed'unfichuroulé;songros brasàlamancherelevéeessuyaitlatabledevantmoi;ces gesteshumblesrayonnaientd'orgueil,d'unejoiesilencieuseje medemandaiquelleaventurel'avaitmiseàlatêtedecette tavernerougesurquoirégnaitau-dessusd'elleunrenard.Je luidemandaiàdîner;elles'excusamodestementdesesfour-neauxéteints,desongrandâge,etmeservitàprofusionde ceschosesfroidesquidanslesrécitstiennentaucorpsde pèlerinsetdegensd'armes,avantquedansleurcorpsnepasse lefild'uneépée,àlatraversed'unguétoutnoiretpleinde lames.Duvinlà-dessus,dansungrosverre,pouraffronter mieuxleslames.Jemangeaicescharcutaillesdehauteépoque; àlatablevoisinelespropossefaisaientrares,lestêtesse rapprochaient,alourdiesparlesommeiloulesouvenirdebêtes descenduesenpleinbond,mourant;ceshommesétaientjeunes; leursommeil,leurschasses,étaientvieuxcommelesfabliaux. Mesbrigandsvalaquesàlafincoiffèrentleursbonnets,ils
L'Originedumonde
furentdeboutet,dansdescirésd'unnoird'encredontlesplis cassésbrillaient,s'éloignèrentbravementversleurbesogneobs-curedepasseurs, dedormeurs;l'und'euxavaitpar-dessus cettecottenocturne,étoilée,unfinvisageaiguqu'iltourna versmoi;ilmefitunsourirecompliceouapitoyédanslequel jaillirentdesdentsblanches.Onentenditdémarrerdesmoby-lettes.Lanuitparlaporterestéeouverteétaittrouble,immo-bilelapluiegalopaitailleurs,ilyavaitdubrouillardmain-tenant.«C'estJeanlePêcheur»,ditHélène,avecunpetit mouvementdelatêteverscebrouillarddétalaientdes moteursgrêles;songesteétaitsivaguequ'elleauraitpuaussi biennommerlebrouillard.Ellesouriait.Sesridesdansce sourires'ordonnaientàmerveille.Ellefermasaporte,tripota desinterrupteurs,touts'éteignit,melevantjedormaisdéjà, j'étaisn'importeoù,dansdespayslesrenardspassentdans lesrêves,etaucoeurdubrouillarddespoissonsqu'onnevoit passautenthorsdel'eau,yretombentavecunbruitmat,au finfonddelaDordognec'est-à-direnullepart,enValachie. Ilplutpendanttoutseptembre. Mesélèvesn'étaientpasdesmonstresc'étaientdesenfants quiavaientpeurdetoutetriaientsansraison.Onm'avait confiélapetiteclasse,nonpaslapluspetitemaislecours élémentaire;çafaisaitbeaucoupdepetitscorpssemblables; j'apprenaisà lesnommer,à lesreconnaître,courantsousla pluieversletrouventeuxdespréaux,pendantlesrécréations, tandisquederrièreleshautesfenêtresjelesobservais,etpuis toutàcoupjenelesvoyaisplus,rencognéssouscetauvent, derrièrelecorpsmultipleetcavalierdelapluie.J'étaisseul danslasalled'école.Jeregardaissurtoutunrangdepatères leurscabanspendusquifumaientencoredespluiesdumatin, commesèchentdansunbivouaclespaletotsd'unearméenaine; jenommaisaussicespetitesdéfroques,jelesattribuais,avec unpeud'émoi.Etbiensûrilyavaitauxmursdegrands tableauxavecdeslettres,dessyllabes,desmotsetdesphrases flanquésdedessins,decoloriages,toutel'imagerienaïvequi flattelesespritsenfantins,lesferre,etleurfourguedesconju-gaisonsquifontpleurersousleleurredegarçonnetsobèsesqui
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fontrire,defillettesànattesetdepetitslapins.Lesenfants bougentlespiedsquandilspensent,quandilspleurentje voyaissouslestableslatracedecettedanseappliquée,triste, unpeudeboueenrond;etdegrospâtéssurleboisblanc témoignaientdumême rythme,delamêmepiété.Oui,cela m'émouvait;c'estquejen'enétaispassiloin,avecmesvingt ans;surtoutjem'enéloignais,jen'yétaisplus. Cequidormaitsouslapoussièredansunmeubleàvitrine, contrelemurdufond,venaitdebeaucoupplusloin.Cela venaitdusiècledernier,del'époquebarbichue,delaRépu-bliquedesJules,decestempsdescuréspérigourdins athlétiquesretroussantleursoutanerampaientdanslesgrottes verslesosd'Adam,etdesinstituteurs,périgourdinsaussi, demêmerampaientetsecrottaientavecquelquesmouflets versl'osprouvantquel'hommen'estpasd'Adam;çavenait delà,commel'attestaientlesétiquettescolléessurchaqueobjet desnomssavantsavaientétécalligraphiésdelabellemain quicaractérisecestemps,labelleécriturevaine,ronde,encom-brée,fervente,qu'ilspartageaientalors,lesnaïfs,lesmodestes desdeuxbords,ceuxquicroyaientauxÉcrituresetceuxqui croyaientaux lendemainsdel'homme;maisçavenaitaussi, quoiqueplusparcimonieusement,denotresiècle,de1920et alorslacalligraphieavaitdéjàlaissédebellesplumesàVerdun, de 1950etlacalligraphies'étaitàjamaisbrûlélesaileset étaitretombéeencendres,enpattesdemouches,danslesenfers delaPologneetdelaSlovaquie,lescampscélèbrespasloin ducampd'Attilamaisenregarddequoilecampd'Attila étaituneécoledephilosophie,lesplainesàbetteravesetà miradorsDieunil'hommeunefoispourtoutesn'eurent pluscours;etendépitdeVerdunetdesbrouillardsslovaques, lesinstituteurssanscalligraphiedenotresiècleavaientcontinué toutdemême,héroïquementdansunsens,àmettredesgrands nomssurdespetitespierres,aveclafoiquileurrestait,celle del'habitude,cequiestmieuxquerien;etpar-delàles instituteursdetoutpoil,celavenaitd'autreshommes,qui avaientfaitl'objetetnonpasl'étiquette,deshommesdonton nesaitpluss'ilscroyaientàquelquechoseenlesfaisantou
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Anthologiedelapoésiechinoiseclassique,p.80,etp.81).Lepeuplierou tremble(yang)estaussiunarbredecimetièrecommelecyprèsetlepin. 19.Lemoisd'octobre.Laneuvièmelunede426débutale17octobre, cellede427débutale7octobre(cf.P.Hoang,Concordancedeschronologies néoméniqueschinoiseeteuropéenne,p.160). 20.Lechevald'unprocessionnaire,ou unchevaloffert,selonlacoutume desfamillesriches,aumaîtredescérémonies(zhuren),normalementlefils aîné.Lecharfunèbreétaittirépardeshommes. 21.Youshilatombe. 22.Ladeuxièmepartieduseizainestmarquéeparunchangementdela rime,lui-mêmesoulignéparlarépétitiondecevers. 23.Shan-a;soitletumulusélevésurlatombe,soitunevraiecolline. Lescimetières,eneffet,occupaientsouventdescollines,lieuxapriorimoins favorablesàlaculture,cequiprouveuncertainpragmatismechinois. 24.Cepoèmecomportequatrerimesquimelefontdisposerenquatre parties;lederniervers(v.63)n'estqu'uneexclamationquiconclutaussila préface(épiphore).Cetteœuvreultime,datéed'octobre427danssapréface, n'apasd'exempleantérieur(cf.A.R.Davis,op.cit.,p.243),maissansdoute sonoriginalitétient-elleplusàsontitrequ'àsoncontenu.Cependantle poètevaplusloinquedansÀl'imitationdeschantsd'enterrement.Ilévoque savieetsaphilosophie;ilselouedesonchoixd'uneretraitepaysanne;il afaitcequ'ildevaitfaire;ilattendlamortcalmement. 25.Cf.Liji,chap.IV(S.Couvreur,Mémoiressurlesbienséancesetles cérémonies,t.I,p.384)«Autroisièmemoisdel'automne[.]letube [musical](lil)estwu-yi.»Letroisièmemoisdel'automneestleneuvième del'année.Encetteannéeding-mao(427)leneuvièmemoislunairedébuta le7octobre. 26.Cf.Liji,chap. IV(S.Couvreur,ibid.,p.389). 27.Benzhai;lefoyerétaitTaoYuan-mingavantd'êtrelogédans l'hôteldepassage(ni-liizhiguan)qu'estlavielamortestunretour. 28.Cebreuvage(zhuo)estduvin.TaoYuan-mingvapartir(mourir). Sesamisoffrentdoncunsacrificededépart(zu)audieudesroutes(lushen). Voilàdel'humour.Ces«pré-funérailles»sontaussiunbanquet.Aprèsavoir nourrietdésaltéréledieudesroutes,lessacrifiantsserégalentàleurtour. 29.Seule,laGrandeMotte[deterre](Dakuai)signifielanature;ici, elleestlependantdescieuxduverssuivant. 30.Ceverss'inspiredupremierversdelapremièrestrophedupoème198 duShijing. 31.Letexteportedixmilleêtres(wanwu),soitlatotalitédesêtresnés dutravailducieletdelaterre,duyinetduyang,duDao(Tao). 32.L'ermiteRongQi-qiconsidéraitcommeunbonheurdenaîtrehomme plutôtquefemme(cf.Lie-zi,chap.I;Philosophestaoïstes,p.371). 33.TaoYuan-mingcombineicideuxexpressionsdesEntretiensdeConfu-cius:YanHuiyestditn'avoireuqu'uneseulecorbeilledenourriture,une
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