La Nouvelle Revue Française N° 432

De
J. M. G. Le Clézio, La saison des pluies
Jean-Michel Frank, Poèmes
Thierry Fourneau, Ndiala
Hédi Kaddour, La salamandre
Léonide Borodine, Sergueï
Cioran, Le dernier Viennois
Francois Lurcat, Présentation d'Erwin Chargaff
Erwin Chargaff, Le Feu d'Héraclite
Reconnaissances :
Guy Goffette, Guilleviciennes
Olivier Barbarant, Pour Gustave Roud
Lorand Gaspar, Arpád Szenes
L'air du mois :
Jean-Marie Laclavetine, Port de la Lune
Jacques Borel, Journal ancien avec éclaircies
Chronique : la poésie :
Daniel Leuwers, Là où retombe la flèche d'Yves Bonnefoy (Mercure de France) - Une autre époque de l'écriture d'Yves Bonnefoy (Mercure de France)
René Jacquelin, Une fin d'après-midi à Marrakech, de James Sacré (Ryôan-ji)
Chronique : le roman :
Jean-Pierre H. Tétart, La Tour d'Amour de Rachilde (Le Tout sur le Tout)
Chronique : la philosophie :
Pierre Pachet, L'homme de génie et la mélancolie d'Aristote (Rivages)
Chronique : les essais :
Hervé Cronel, Le rêve mexicain ou La pensée interrompue, de J.M.G. Le Clézio (Gallimard) - Haï, de J.M.G. Le Clézio (Flammarion)
Michel Jarrety, Le principe de cruauté, de Clément Rosset (Éditions de Minuit)
Hervé Cronel, D'Edo à Tokyo, de Philippe Pons (Gallimard)
Chronique : lettres étrangères :
Sophie Basch, Trois étés de Marguerite Liberaki (Gallimard)
Laurand Kovacs, Lettres de Westerbork de Etty Hillesum (Le Seuil)
Chronqiue : les arts :
Yves Roullière, Les années cinquante (Centre Georges-Pompidou)
Chronique :
Jacques Réda, Carnet [dont 'Çà et là']
Ouvertures :
Dominique Dubuy, Que craignions-nous? (Fin)
Textes :
Louis Guilloux, Le buveur d'eau
Publié le : lundi 13 avril 2015
Lecture(s) : 5
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072382536
Nombre de pages : 128
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
La
J.M.G.LECLÉZIO
Saison
despluies
Est-cequ'ilpleuvaitsurlarade,cejourdefévrier1929, quandGabyKervernestmontéedanslapiroguequiemmenait lespassagersjusqu'auBritannia?Surlegrandnavire,déjàl'île semblaitlointaine,sespitonss'effaçaientdanslesnuages.Ily avaitdesgenssurlesquais,sousleursparapluiesnoirs.Partir étaitunedélivrance.Sursonvisage,sursoncorps,Gabysentait unelumièrenouvelle,violente,pareilleàsondésirdevivre. Déjàelleoubliait.Ellenepensaitplusà cequ'avaitétésavie jusque-là,sonenfance,lapauvretédanslamaisondeboisde Vacoas,lamortdesonpère. Est-cequ'ellepensaitàClaudePortal,Ticococommeon l'appelait,quandilsallaientvagabonderàtraverslescannes, oubiensouslapluiejusqu'àlagrandemareauxVacoas,pour épierlesIndiennesentraindeselaverlescheveux?Maintenant, elleestcommedevantlafenêtredutemps,ouvertesurunciel sanslimites,surunemersansfin.Ellenepeutplusentendre lebruitdestrainsquimanœuvrentdanslefossédelavoie
LaNouvelleRevueFrançaise
ferrée,nilescamionsquiroulentdanslarue,nicesrumeurs quimontentd'étageenétage,quientrecroisentleursliens insignifiants.Elleentendseulementlamusiquedelapluiesur lestoitsdetôle,lesruisseauxquicoulentsurlaterrerouge, ellesentlefrémissementdesfeuilles,levent,lefrissonqui avancesurleschampsdecanne. Ticoco,onluiavaitdonnécesobriquet,personnenesavait pourquoi, peut-êtreàcausedelaritournelle,tilasoif,ticoco, parcequ'ilétaitsipetitetsigentil,avecsonvisageépais,ses yeuxfendus,etcettedrôledefaçonqu'ilavaitdetrottiner derrièreGaby,commeunchien.Iln'avaitqu'unandemoins qu'elle,maiselleluiparlaitcommes'ilétaitlepluspetitde sesfrères.Ellel'emmenaitpartout.Elleluicommandait,etil faisaittoutcequ'elledisait,toutdesuite,sanshésiter.Un jour,elles'ensouvientpeut-être,elleluiavaitdit«Ticoco, vole-moidesmangues.»Ilavaitescaladélehautmurdela propriétéValens,surlaroutedePlainesWilhelms,etilavait rapportélesmangues.Leschiensavaientlacérésonpantalon etsajambesaignait,maissonvisageétaittoutéclairéetses yeuxbrillaientcommedeuxfentesnoires.C'étaitl'annéede sesdouzeans,jamaisGabyn'avaitvécuuneannéeaussilibre. Sonpèreétaitdéjàmalade,ilrestaittoutelajournéeàla maison, enfermédanssachambre,etGabycouraitlesroutes desQuinzeCantons. Etpuis,brusquement,aveclacruautébouleversantedes filles,Gabyn'avaitplusvouludelui.Ticoconecomprenait pas.Ilvenaittouslesjoursl'attendredanslarue,unpeuloin, commes'ilavaithonte.Gabyl'évitait,passaitpar-derrière,elle rusait,ellesesauvait.Ilyavaitunefilleétrangeavecelle,une Indienneensarirose,qu'elleavaitrencontréeensebaignantà larivière.Maintenant,c'étaitellesonamie.Ensembleelles partaientsurleschemins,jusqu'àlarivière,ellesparlaient,elles riaient.Lui,n'existaitplus.Celaduracinqannées,aulong desquellesTicocorestadansl'ombre,espérantun impossible retour.Toutlemondesavait.Sesamissemoquaientdelui, luijouaientdestours.Gabyneluiparlaitmêmeplus.Quand ellelecroisait,avecl'Indienneausarirosecen'étaitjamais
LaSaisondespluies
lehasardsurlarouteducollège,oubiendanslesruesde Curepipe,ellenedétournaitpaslatête.C'étaitbienpireelle leregardait,lebleudesesiristransparentd'indifférence. Ticocon'avaitpluslafigureaussilarge,nilesyeuxaussi fendusetbrillants.Ilétaitdevenuunadolescenttriste,avec uncorpschétifetunegrossetête,unealluredepauvre.Il travaillaitdanslemagasindetissusdesonpère. QuandlepèredeGabyestmort,Ticocoacruqueles chosesallaientchanger.C'étaitaprèslascèneterribledelamise enterre.Gabys'étaitappuyéecontrelui,sonvisagetoutgonflé parlechagrin.Ilavaitsentiànouveaul'odeursidoucedeses cheveux,lachaleurdesoncorps.Elles'appuyaitcontreson épaule,ellepleurait.Elleparlaitavecunedrôledevoix,en créolecommeautrefoisquandilsseperdaientdansleschamps decannebrûlants,enété,ducôtédesQuinzeCantons,une drôledevoixpresquegaie,commesielleavaitretrouvéson âmed'avant.Luin'osaitriendire.Soncœurbattaitàluifaire mal.Ilétaitplusmalheureuxqu'elle.Peut-êtrequ'ilavait devinéquec'étaitladernièrefois. Unmoisplustard,Gabys'estembarquéepourl'Europe. C'estcommecelaquejelavois,quandelleestarrivéeà Bordeauxpourlapremièrefois,endébarquantdupaquebot Britannia,aucoursdumoisdemars1929.Elleavaitdix-huit ans,elleneconnaissaitriendecepays.Toutallaitcommencer. Elleétaitambitieuse,ardente.Elleétaitéblouissantedebeauté, grande,avecleteinthalédescréoles,etcettemassedecheveux noirsquicontrastaitaveclebleudesesyeux. Àlamortdesonpère,ilneluirestaitrien.Samèreétait morteàsanaissance.SatanteEmma quil'avaitrecueillieà Curepipes'étaitfacilementlaisséconvaincrequeGabydevait partirpourl'Europe.Iln'yavaitpasdeplacepourGabydans cetteîle.Elledétestaittoutcequiluirappelaitsonenfance,la pauvreté,lasolitude,lamaladie.Elledétestaitlachaleurlourde deslagons,lavégétationquienvahissaitlesjardins,l'ondoie-mentlentdesIndiennesensari.Cequ'ellehaïssaitpar-dessus tout,c'étaientlesfièvres,etlescyclones.Plustard,quandelle enparlait,Gabylesconfondaitdansunmêmefrissond'horreur,
LaNouvelleRevueFrançaise
lapesanteurdel'air,lesilencequiprécédaitledéferlementdu ventetdelapluie,etletroubleglacéquienvahissaitsoncorps avantlamontéedelafièvre. GabyétaitmontéeàbordduBritannia,etellen'étaitsortie desacabinequelorsqu'elleavaitétésûrequel'îlen'étaitplus qu'unevaguebrumebleueaccrochéeàl'horizon,quelquepart àl'est,commençaitlanuit. SurleBritannia,Gabyavaitpasséunmoisextraordinaire, dansl'insoucianceetleluxedesgrandssalons,surlesponts lumineuxdepremière,regardantlescouchersdesoleilsurla côted'Afrique,lescintillementdelalunesurlamer,àl'Équa-teur.Elles'échappaitdelacabinedestroisièmesetàlagarde desdeuxvieillesjumellespimbêchesàquisatantel'avait confiée,pourallervisiterlespremières,grâceàlacomplicité d'unlieutenantenuniformeblanc. C'estcommecelaquejel'imagine,sibelle,attirante,dans sarobelégèreencotonbleuàcolblanc,qu'elleavaitagrémentée d'uneceintureachetéeencachetteaubazardePort-Louis,ses cheveuxnoirscoiffésenchignonsousunchapeaudepailleà largesbords.Parlantavectoutlemonde,danslessalonsqui tanguaientlentement,oubienassisesurunechaiselongueet regardantlesillagequis'écartaitsurlamer,danslabriselégère delafindel'après-midi. Rêvantpeut-êtreàcequ'allaitêtre savie,danscepaysmystérieuxdontellenesavaitrien,Bor-deaux,rêvantà cequil'attendait,Juliette,lacousinedesa mère,Paris,leChamp-de-Mars(levrai),lethéâtre,l'opéra,les grandsmagasins,lesvoyagesentrainauboutdumonde. C'estcommecelaquejeveuxlavoir,encore,tellequ'elle était,quandelleadescendulacoupéeduBritannia,dansle froiddel'hiverfrançais,apportantavecelle lalumièreet la douceurdesonîle,lebleumagiquedelamerdesIndes,l'éclat del'écumesurlesrécifs,lesforêts,leslamesbrillantesdes cannes,lechantdesoiseaux.Elledevaitavoircelaenelle, commeunegrâce,quiéblouissaittousleshommes.Alorspour ellelavieétaitunefête,unepromesse.C'étaitcelaquel'on cherchaiten elle,qu'onvoulaitlirelajeunessecommesielle étaitéternelle,lagaieté,lalibertécréoles,quitransparaissaient
LaNouvelleRevueFrançaise
Tun'aspasbesoind'argent?Non»,réponditlejeune « homme.Etc'était,commeprécédemment,un nonhonnête. Niplusnimoinsqu'honnête.«Biensûr?Non»avait encorerépondulejeunehomme,aveclemêmesérieux,et la mêmetranquillité.SibienqueM.Maillards'étaitsentipris d'unesortededécouragement.Lejeunehommenemontrait paslamoindreintentiondeseleveretdepartir.Sansdoute setrouvait-ilbienoun'avait-ilpasautrechoseàfaire,à moinsqu'iln'eûtquelquechoseàdirequ'ilnesavaitpas commentdire,M.Maillardseledemanda.Et,àsatrèsgrande surprisemaisest-ceencorebienlemot?ilentenditque lejeunehommeluidisait«C'estvraivouspourriezêtre monpère. » Onnedevaitpasprendreàlalégèrecettedéclarationdu jeunehomme, repritM.Maillard.Ahnon!Cen'étaitpasun jeunehommequelconquequecebuveurd'eau.Lui,quijusqu'à présentn'avaitréponduqueparouiouparnons'étaitmisà parlersoudain,àraconteretc'étaitM.Maillardquidésormais l'interrompitdetempsàautrepardepetitsoui, depetitsnon, oupartouteautreparole,ouexclamationsdestinéesàsoutenir lerécitqu'onluifaisait.Certesoui!EndisantàM.Maillard qu'ilauraitpuêtresonpère,lejeunehommeaucrânetondu neparlaitpasàlalégère,etd'autantmoinsqu'enfaitdepère iln'enavaitjamaiseu,ouques'ilenavaiteuun,ils'était agid'unpauvrehommequineméritaitguèrecenometqu'il avaitàpeineconnu.L'histoireétaitvulgaire,d'unetristesse sanslumière,sansrecours,désolée,honteuse.Maisquandàla misères'ajoute l'ivrognerie!Etquandlepèreivrogneoublie sesenfantssaufpourlesbattre,etqu'ilbatlamère,etqu'on croupitdansuntaudisetquelamèresemetàboireàson tourparcequ'elleenaassezd'êtrebattue,etd'êtreenceinte, etqu'ilyadéjàsixenfantsdanslapièceunique,alors,àce moment-là,biensûr,quandlesvoisinsnepeuventplusdormir tranquillesàcausedutapage,etqu'ilyadéjàunenfant d'estropié,alorsoui,ilfautfairequelquechose,supprimerce mauvaisexemple,sauverlesenfantsetdéclarerindignesles parents.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

suivant