La Nouvelle Revue Française N° 441

De
Pierre Bergounioux, Le Bougayrou
Andre Davoust, Le dédevenir
Jean Biermez, La source noire
Jean-Paul Chavent, L'heure du coq (Fin)
Bernard Blangenois, L'oracle d'os
Pierre Minet, Portraits
Reconnaissances :
Francois Lurcat, Les trous noirs et la rigueur (Stephen Hawking)
Lorand Gaspar, Face à ce qui se dérobe (Henri Michaux)
L'air du mois :
Jean Clair, Trois nouvelles chansons puériles
Pascal Commère, Histoire de fous
Chronique : la poésie :
Philippe Di Meo, À la vieille Parque, de Jude Stéfan (Gallimard)
Chronique : la littérature :
Richard Blin, Lieu de composition de Jean Roudaut (Gallimard)
Pierre-Louis Rey, Correspondance de Marcel Proust et Gaston Gallimard (Gallimard)
Chronique : le roman :
Didier Pobel, Printemps et autres saisons, de J.M.G. Le Clézio (Gallimard)
Max Alhau, Le récit du scribe, de Sylvie Monange (Gallimard)
Jean Blot, Gologor de Léonide Borodine (Gallimard)
Chronique : les essais :
Jean Louis Jacob, Alban Berg de Theodor W. Adorno (Gallimard)
Bernard Leuilliot, La contre-Révolution ou L'histoire désespérante, de Gérard Gengembre (Imago)
Hervé Cronel, Les Mille et Une Nuits ou La parole prisonnière, de Jamel Eddine Bencheikh (Gallimard)
Chronique : le théâtre :
Anouchka Vasak, Festival d'Avignon 1989 : novlangue, pataquès et trapèze volant
Chronique :
Jacques Réda, Carnet
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072384578
Nombre de pages : 224
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LA NOUVELLE
REVUE Française
PIERRE BERGOUNIOUX
Le Bougayrou
l
Il est arrivé qu'au lieu de nous risquer par les hauteurs pour
surprendre d'autres visages de l'eau, nous nous enfoncions dans
le paysage, sur ses passées. C'est l'univers qu'elle dissimule
sous ses reflets que nous prétendions forcer lorsqu'elle se retirait
pour un temps au fond de son lit, abandonnant ses berges et
son réseau d'affluents. L'un d'entre eux, le Bougayrou, se
rapprochait brusquement de la falaise après avoir extravagué
dans les champs. Il rejoignait la Dordogne au pied même de
la muraille, à l'endroit où la rivière infléchissait sa course et
qu'il fallait s'élever pour suivre son dévalement (et qu'on n'y
parvenait pas, du moins pendant toute une période de notre
vie).
On descendait dans la rainure creusée à la jointure de la
plaine et des hautes tables de calcaire. Si j'ai jamais hésité à
l'entrée d'un chemin, c'est là, entre le brasillement du maïs et
le surplomb du rocher, même en plein midi alors qu'il se
diluait dans la lumière. Une double courtine d'aulnes, deLa Nouvelle Revue Française
charmes et de noisetiers isolait le lit à sec du Bougayrou. La
fraîcheur, l'ombre et le silence y régnaient mais ce n'est pas ce
dernier mot dont nous nous serions servis si nous avions
parlé, si nous avions osé. Il s'agissait d'autre chose, de la
brusque dépression que creusent les voix interrompues, les
gestes suspendus. Nous étions entrés dans un lieu mi-clos dont
l'occupant venait juste de s'absenter. Un ordre méticuleux
attestait partout sa présence, trahissait ses goûts secrets, des
penchants inquiétants, aussi, qu'on n'aurait pas soupçonnés.
Nous étions poussés par l'envie de savoir et retenus par la
réprobation, l'inaudible (pour nous) clameur de l'endroit. Celui
qui en était le maître devait l'entendre, lui, où qu'il fût et
peut-être même qu'il ne s'était pas absenté, comme
l'immobilité muette incitait à le croire. Qu'il était là. Si longtemps,
si loin que nous ayons avancé dans la rainure, c'est avec la
crainte et quand la tension, l'attente, trop prolongées n'étaient
plus supportables, le souhait qu'il ne se dresse à deux pas
de nous, tel que nous l'avions échafaudé à partir des traces de
sa présence.
Après le silence, quand les yeux s'étaient habitués, on
découvrait l'ornementation délicate du lit de sable fin alors que la
Dordogne, elle, était uniformément pavée" de galets brûlants
ou glissants et qu'on avait toujours l'impression de marcher
sur des œufs ou des charbons ardents. Une main patiente l'avait
gaufré, festonné jusque sous les affouillements de la berge,
derrière les tentures d'herbe et de mousse, où personne n'irait
jamais regarder. J'ai pensé et Michel aussi a dû le penser
mais nous n'avons rien dit, seulement échangé un regard un
adulte. Il n'y avait qu'eux pour épousseter les corniches des
meubles, l'arrière des cadres, laisser leur assiette aussi propre
à la fin du repas qu'avant le début, avec juste deux petits os
de poulet parfaitement polis ou une arête de poisson aussi nette
que si le poisson n'avait jamais comporté qu'une arête, sans la
chair qui y adhérait, ou bien plisser d'une main équanime une
lentille de sable large comme une soucoupe sous une
anfractuosité de la berge cachée par les scolopendres. À ceci près,
toutefois, qu'ils n'iraient jamais prodiguer la rigueur, laLe Bougayrou
constance, le métier d'adulte à quelque chose d'enfantin comme
le sable, que le vent, les vagues, le temps emportent aussitôt.
C'est pourquoi je pensais aussi, un peu un enfant. Quelqu'un
dont la taille n'excéderait pas sensiblement la nôtre, mais
pourvu de la patience, rigueur, etc., qui nous manquaient si
complètement, à Michel et à moi, qu'il nous arrivait parfois
d'arrêter pour hocher tristement la tête devant tout ce gâchis
qui était notre œuvre, à nous qui n'étions que des enfants.
Le premier coquillage, posé bien en évidence au milieu d'un
napperon de sable, Michel l'a désigné de loin, du doigt. On
s'est immobilisé. On a coulé un regard voilé, défiant, alentour,
scruté les cloisons de verdure criblées de lumière, la souche
renversée, gorgonesque dont le sommeil épais, maintenant,
semblait feint, les anfractuosités dans lesquelles un enfant ou
un adulte pas plus gros qu'un enfant (ça existait) aurait pu se
cacher. C'était moi le plus effrayé de nous deux que je me sois
avancé d'un air délibéré vers le bibelot brillant sur son
présentoir fragile. Il ressemblait à une moule mais en dix fois
plus grand, les deux valves largement ouvertes pour qu'on voie
bien la nacre dont elles étaient revêtues. Les doigts me cuisaient
quand je me suis penché pour le prendre. C'est quand je l'ai
touché que quelque chose aurait dû se produire. J'étais si bien
persuadé qu'une voix inouïe, grave, aux inflexions enfantines
ou bien enfantine, aiguë, à l'accent résolu d'adulte allait retentir,
tout près, m'apostropher, que je ne l'ai pas pris tout de suite.
Je suis resté penché sur la broderie de sable, le bout des doigts.
vibrant, touchant le coquillage, les paupières plissées. Peut-être
que le silence venait de changer, ainsi qu'il arrive quand l'adulte
qui allait parler, nous reprendre, s'est ravisé, a choisi de se
taire parce qu'on n'est que des enfants, voués à la désobéissance
et à l'erreur. Aucun mot cinglant n'est tombé des feuilles ou
sorti de terre et je suis revenu en trois bonds vers Michel, la
main en coupe avec le bibelot dedans. Il avait laissé une
dépression bien lisse dans le sable où s'imprimait aussi la
marque de mes pas.
Il y en avait d'autres, beaucoup. Nous en avons rempli nos
poches. Ensuite, nous les avons regroupés sur de grosses pierresLa Nouvelle Revue Française
plates afin de les retrouver facilement. Nous revenions sur nos
pas pour récupérer le tas précédent et l'ajouter à celui que nous
venions de constituer un peu plus loin. D'ailleurs, nous allions
arrêter. Il y en avait trop. À peine accordions-nous un regard
au monde irisé que chacun entrouvrait. Nous étions en nage.
Il ne faisait pas si frais que nous l'avions cru, dans l'ombre
verte. Nos chemisettes nous collaient à la peau. Nous nous
essuyions les yeux avec les épaules pour ne pas lâcher nos
poignées de coquillages. Il s'est produit autre chose à l'instant
précis où nous avions un peu cessé de craindre qu'une voix
brutale et fraîche ne nous intime l'ordre de lâcher notre butin,
nous menace d'on ne sait quel châtiment. Entre les langues de
sable, les bouquets d'épilobes et de verges d'or, s'ouvraient des
vasques d'une eau qui tirait de l'endroit des nuances insolites,
ici du bleu profond des flacons d'éther ou des bouteilles d'eau
de Seltz, là vert Nil. Si les nappes de sable aux plis inutiles
et savants, les grandes moules ne nous avaient tout de suite
absorbés, c'est la couleur des vasques, les liqueurs volatiles,
glacées, enivrantes peut-être que nous serions allés troubler,
interroger. Mais nous n'étions pas encore capables de diviser
notre attention en autant de parties qu'il y avait d'objets
susceptibles de la requérir ni, d'ailleurs, de la concentrer avec
la force voulue sur celui qui la réclamait parfois à l'exclusion
de tout le reste.
Michel s'avançait vers un coquillage qui me semblait plus
grand, plus beau que tous les autres. C'est ainsi qu'ils nous
apparaissaient d'abord, tels que la main étrangère, pareille à
la voix inouïe, les avait laissés, juste avant que notre main ne
les touche. Après quoi, ils devenaient exactement comme les
autres et rejoignaient le tas mobile que nous avions constitué.
Michel n'était pas tout à fait à la hauteur de la flaque que
bordait la langue de sable quand l'eau s'est tordue violemment
sur elle-même avec un bruit sourd. C'est là que j'ai remarqué
qu'elle était verte, je veux dire non seulement d'un vert qui
n'était celui d'aucune espèce d'arbre ou d'algue dont la
Dordogne, là-bas, prenait la teinte ou le reflet mais qu'elle était
colorée, en quelque sorte, dans la masse. Et que son bleu, dansLe Bougayrou
les flaques que nous avions dépassées, n'était pas celui du ciel,
une très mince pellicule, mais quelque chose de profond,
comme les acides, les remèdes ou les liqueurs. Mais il ne
m'était pas possible d'y appliquer mon attention quand, ayant
fini par y prendre garde, j'aurais voulu le faire, arrêter de ne
m'occuper que des grandes moules. Michel s'était figé, les
jambes fléchies, le buste penché, le pouce et l'index ouverts à
quelques centimètres du coquillage et moi aussi, en appui sur r
un pied, serrant contre mon ventre un tas de nacres.
Longtemps, nous avons attendu que le silence contenu éclate,
un grand mouvement de feuillage, un éclaboussement, je ne
sais pas. L'eau avait retrouvé l'immobilité pesante des philtres
ou des poisons. Par instants, une coquille s'échappait du lot
instable que je serrais contre moi. C'est bien plus tard, hors
de la rainure, que je me suis avoué à moi-même qu'il n'était
pas si instable que ça. Je devais espérer que toutes les coquilles
m'auraient échappé sans qu'il y paraisse et que j'aurais les
mains vides quand quelque chose ou quelqu'un jaillirait des
feuilles ou de l'eau pour nous demander de nous expliquer.
La pénombre, le semis de pastilles brillantes n'avaient pas varié.
Le silence était presque le même que l'instant d'avant, quand
l'eau ne s'était pas convulsée de fureur. J'ai dit, avec la voix
du dedans un poisson. Michel l'a murmuré ce n'est rien
qu'un poisson. Il s'était écarté du coquillage et il répétait, tout
bas, en désignant du menton l'étroit bassin d'eau verte, que
c'était un poisson, un grand.
Nous nous sommes rapprochés à pas comptés. Même de
près, on ne voyait pas. Le regard butait aussitôt sur le vert
vireux de la vasque et nous n'avons pas osé y plonger nos bras.
C'était probablement un poisson puisque nous l'avons trouvé.
Quoique ce ne fût pas le même jour ni la même année, qu'il
ait fallu s'immiscer une fois encore ou deux dans le corridor
du Bougayrou, c'était toujours un peu la première fois, la
même durée glauque, immobile, séparée par ses tentures d'arbres
de ce qui existe et passe sous la changeante lumière des plaines.
Nous nous étions munis de branches de noisetiers dont nous
avions durci la pointe au feu afin que la rencontre que nousLa Nouvelle Revue Française
souhaitions et redoutions, si elle était vraiment redoutable, ne
nous trouve pas désarmés. Nous ne nous étions pas demandé
explicitement si notre adversaire serait vulnérable à des perches
de noisetiers et cela me préoccupait si fort que je n'aurais rien
décelé, senti si Michel ne s'était brutalement immobilisé près
de moi en disant là, là. Je cherchais du regard celui dont
l'odeur était comme la voix, la main, à la fois douce et brutale,
révoltante et sucrée. Je serrais mon frêle javelot. J'essayais de
discerner une peau verte, fongueuse, des yeux pareils à des
braises dans la feuillée alors que c'était par terre, dans une
cuvette de sable. Même après l'avoir vu, j'ai continué à surveiller
les anfractuosités, les branchages et ce n'est que peu à peu que
j'ai commencé à le voir. Il était mort depuis longtemps. Il
avait les orbites vides, les branchies qu'on devinait sous les
ouïes dilatées, noircies, fondues, le cuir partout crevé sur la
chair putréfiée. Par endroits, on apercevait l'arête, comme si
un enfant aux appétits d'ogre avait pris là son repas, gobé les
yeux, picoré dans les larges filets dorsaux puis saccagé les ouïes
et le ventre avant d'abandonner ce gâchis. C'était comme nos
assiettes, comme nous, quand nous avions fini de manger, sauf
que les poissons qu'on nous servait étaient bien moins grands
et que sans la queue, la tête et la peau, ils ne ressemblaient
plus tellement à des poissons.
Mais je l'ai reconnu tout de suite. Je l'avais déjà rencontré
dans un livre de Louis Figuier. C'était la carpe miroir. Figuier
l'appelait la reine des carpes et j'étais en train de comprendre
pourquoi. C'était à cause de la double rangée de grandes écailles
dorées qu'elle portait au flanc et sur le dos. Il me semblait
même en distinguer une troisième, au bas du ventre, entre les
nageoires. Mais à cet endroit-là, on ne démêlait plus très bien
ce qui avait été les nageoires de ce qui avait été la chair ou
les écailles et les couleurs elles-mêmes n'étaient pas naturelles,
carmin, bleu roi, avec des moires répugnantes. J'ai dit, aussi,
que si on avait fouillé la cuvette quand elle était pleine d'eau,
on l'aurait prise, la carpe, vivante. On l'aurait rapportée à la
maison pour que les autres admettent qu'on était capable de
faire, de trouver quelque chose de grand, de brillant. On aLe Bougayrou
bien essayé, avec la pointe des perches, d'extraire au moins
l'arête mais on n'a fait qu'ajouter au gâchis, qu'exaspérer l'odeur
des bleus et du carmin.
Michel a dit, mais plus tard encore, l'année d'après ou la
suivante, qu'on aurait pu mettre des masques. Mais c'était
l'année d'après et il ne restait rien, même pas une écaille, à
l'endroit où l'été précédent nous avions découvert les reliefs
du sauvage repas. Nous cherchions toujours l'origine du
Bougayrou. Dans l'intervalle, nous avions aussi appris un certain
nombre de choses. On nous avait dit que c'étaient des
microorganismes, des algues invisibles qui donnaient à l'eau ses
couleurs magiques, que la carpe miroir était un poisson commun
et fade, qu'il n'existait pas de créature intermédiaire entre nous,
notre âge, avec la peur, l'espérance, les piques de noisetier,
l'inattention, le gâchis, tout ça, et ceux qui nous le répétaient.
N'empêche que c'étaient toujours des poisons et des philtres
qui sommeillaient dans la rainure lorsque-nous y sommes
revenus et rien n'était moins fortuit que l'ornementation
détaillée de chaque banc de sable, la présentation avantageuse des
bibelots de nacre et jusqu'aux plis des rideaux de feuilles
tombant du dais.
Nous avions atteint un petit pont. C'est ainsi que nous
l'avions appelé quoique, de notre point de vue, il fût tout le
contraire, un souterrain humide aux parois calfatées de mousse,
salies de rouille. Les ferrailles se trouvaient en aval. On en
rencontrait aussi à l'amont de l'ouvrage et même un peu partout
dans le lit du ruisseau, jusqu'à son embouchure. Mais elles
étaient comme les vasques, les couleurs. Nous les avions vues
sans vraiment les voir jusqu'à ce qu'il y en ait tellement qu'elles
nous barrent le chemin, que nous soyons obligés de les écarter
et que nous nous mettions à penser à de la ferraille au lieu de
ne songer qu'à des coquillages ou à des carpes ou à quelque
pique-niqueur inquiétant.
Nous avions contourné des socs de brabant dentelés par
l'usure, ajourés par la rouille, des arceaux de charrette, des
cylindres cannelés quand nous avons rencontré la voiture. Elle
était tournée vers nous, guère plus inclinée que si elle avait étéLa Nouvelle Revue Française
garée dans les petites rues bombées de la vieille ville. Le
parebrise était intact, la haute calandre à peu près revêtue de son
chrome d'origine. La peinture aurait pu laisser à désirer ailleurs
que dans la pénombre verte, l'espèce de verre de bouteille où
nous étions enfermés avec les philtres et les nacres. Enfin, elle
semblait prête à appareiller. Elle avait commencé, si peu que
ce fût, puisqu'on avait dû la basculer du haut du talus, là où
il était dégagé, tout contre le parapet du pont, et qu'avec le
temps, la poussée des eaux impétueuses mais toujours bleu
nuit ou vert Nil qui noyaient le Bougayrou dès l'automne, elle
avait réussi à s'éloigner de vingt mètres de l'endroit où on
l'avait précipitée. Et sûrement qu'un jour, comme toute chose,
elle rejoindrait la mer.
Elle était haute, anguleuse, flanquée de marchepieds et de
gros phares montés sur des tringles, comme toutes celles qui
finissaient de rouler quand nous avions commencé, Michel et
moi, à marcher, que les voitures avaient changé, pris des
rondeurs, poussé des coffres bombés, des ailes ampoulées mais
que ça nous avait complètement échappé, occupés que nous
étions à surveiller nos pieds en train de nous porter sur la terre.
C'est par le dedans que l'eau et le temps avaient fait leur
œuvre. Ils l'avaient nettoyée du cuir, des crins, de sa chair en
quelque sorte, comme la carpe, réduite à un squelette de
palonniers, de ressorts et de leviers ankylosés, de lames acérées.
Nous y avions passé ce qui restait de l'après-midi. Nous avions
réussi à dégripper la barre de direction et une des trois pédales.
C'est le lendemain, en cherchant à faire tourner l'aiguille du
compteur de vitesse que je m'étais entaillé profondément. Il
avait fallu rentrer. Je serrais la main ruisselante et brûlante
avec mon autre main. Les champs, les arbres familiers, le sentier
avaient changé. Ils étaient devenus indifférents. Ils ne me
faisaient plus escorte. Tout l'effort reposait sur moi et même
en poussant avec l'énergie du désespoir sur mes jambes, je ne
me rapprochais de la maison qu'avec une infinie lenteur.
Donc, c'est au moins trois ou quatre jours après nos essais
malheureux de conduite automobile, quand ma main avait
arrêté de battre et de peser, que nous avions repris notreLe Bougayrou
progression circonspecte vers l'endroit où déboucherait l'étrange
corridor. Nous avions contourné prudemment la carcasse désuète,
évité les membres épars d'une faucheuse encore plus antique
dont la barre de coupe hérissée de dents, les unes pointues,
coniques, les autres plates, triangulaires, défendait le passage.
Je me suis baissé pour ramasser une des bouillottes en fer
avec la main gauche qui suppléait provisoirement à tout. J'ai
demandé à Michel s'il en avait déjà vu qu'on porte en
bandoulière. Il a dit que non. Elle contenait quelque chose qui
n'était pas de l'eau. On l'aurait entendue clapoter. Je l'ai coincée
sous mon bras gauche et Michel s'est mis en devoir de tirer
le couvercle. On est resté perplexe à se demander quelle dépouille
macabre on en avait extraite, de quelle créature aux yeux
d'insecte, au groin de porc c'étaient les restes momifiés. Michel
l'avait posée, jetée, presque, à nos pieds. Nous avions reculé
d'un pas ou deux et nous regardions le regard vide, inexpressif,
qui nous fixait. Puis Michel l'a dit. Il s'est précipité dessus
pour déplisser l'épais tégument, la trachée noire, cartilagineuse
à laquelle pendait le groin et je l'ai dit à mon tour, compris.
Je me suis souvenu des images qui montraient des ferrailles
déchiquetées, des vasques circulaires pleines d'une eau
empoisonnée, des tas de boue. Et si on regardait attentivement, on
repérait, parmi les vapeurs, des tas de boue plus petits, avec
des ébauches de bras, de jambes et des faciès identiques
d'insecte, de monstre éberlué. Une des courroies a cassé mais l'autre
tenait bon. Michel a réussi à passer le masque. Il s'est mis à
ressembler non pas tant aux grossières figurines mal dégagées
du sol lunaire des photos qu'à la créature guère plus grande
qu'un enfant que nous imaginions auparavant et peut-être
même encore, quoique à un degré moindre, picorant de grands
poissons miroitants et moulurant de tores et d'armilles le lit
de sable du ruisseau.
On a ouvert un autre étui mais le caoutchouc, la toile,
dedans, avaient fondu et formaient une pâte noire. On est allé
en prendre un troisième en aval du pont, près de la faucheuse,
et j'ai pu, à mon tour, passer un masque, devenir quelque peu

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