La Nouvelle Revue Française N° 443

De
Maurice Polard, Le rat des champs
Georges Piroué, Le Wanderer (II)
Poètes des années 80 :
Michel Calonne, Un silex à la mer
Jean-Pierre Chambon, Cage de verre
Jean-Noël Chrisment, Dépôts
Philippe Delaveau, Témoignage de l'arbre
Guy Goffette, Lettre à mon voisin
Hédi Kaddour, Poèmes
Jean-Pierre Lemaire, L'Œuvre du temps
Paul de Roux, Le Corps rayonnant
Reconnaissances :
Roger Little, La planète en nous : L'atlas de Jean Follain
Philippe Jousset, La carriole et le peloton
L'air du mois :
Mario Andrea Rigoni, Brève confession
Sophie Basch, Salonique, onze heures trente-sept
Chronique : la poésie :
Lionel Ray, Chansons troglodytes de Jacques Dupin (Fata Morgana)
Didier Pobel, Pouvoir de l'ombre de Jean Pérol (La Différence)
Chronique : la littérature :
Richard Blin, La part manquante de Christian Bobin (Gallimard)
Chronique : le roman :
Max Alhau, Jours de colère de Sylvie Germain (Gallimard)
Laurand Kovacs, Le kapo d'Alexandre Tisma (Fallois/L'Âge d'Homme)
Chronique : les essais :
Hervé Cronel, Dieux en exil de Simonne Henry-Valmore (Gallimard)
Chronique : le théâtre :
Anouchka Vasak, Le bal de N'Dinga de Tchicaya U Tam'Si (Théâtre de l'Œuvre) - Une saison au Congo d'Aimé Césaire (Théâtre national de la Colline)
Chronique : les arts :
Didier Pobel, Jean Fautrier (Musée d'art moderne de la Ville de Paris)
Florence de Meredieu, Baselitz d'Andreas Franzkle (Cercle d'art)
Chronique :
Jacques Réda, Carnet [dont 'Çà et là : la question toponymique']
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072388033
Nombre de pages : 224
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LA NOUVELLE
REVUE FRANÇAISE
MAURICE POLARD
Le Rat des champs
i
Le petit Rat était libre encore. Ce sentiment le fit frissonner
quand il se réveilla dans la grande pièce glacée. Les draps
étaient moites de sa nuit. Il ne bougeait pas, n'ayant pu
réchauffer que tout juste la petite place de son corps débile.
Le soleil s'était levé depuis longtemps. Les murs blanchis à la
chaux éclairés par la fenêtre sans volets lui firent mal aux yeux.
Les tôles du toit craquaient et la gelée de la nuit avait fondu
en laissant tomber de petites flaques sur le ciment, sur le bois
de la table et sur l'édredon à moitié pourri de son grand lit
de fer.
Il se leva d'un bond, comme un lièvre sort de son gîte et
s'habilla en grelottant. Le froid mordit dans le gros furoncle
qui lui boursouflait le genou. Il serra les dents. Quand il eut
enfilé ses pantalons courts, il souffla sur ses doigts, puis sur ses
genoux.
Il fouilla le buffet, monta sur une chaise pour dénicher une
croûte sur les étagères. Mais il n'y avait plus rien à manger dansLa Nouvelle Revue Française
la maison. Il restait un peu de café dans la cafetière bleue,
tout moisi, avec de petits îlots blancs qui flottaient sur le
liquide noir comme des fleurs étranges. Il passa le café dans
le filtre de la cafetière, le recueillit dans une casserole puis le
réchauffa sur le réchaud à alcool.
Pendant qu'il buvait, assis sur les marches qui menaient à
la chambre, une charrette passa devant la maison, tirée par un
cheval de labour qui n'avait plus de fers. Une petite troupe
de soldats allemands suivait. Parmi eux, le Rat reconnut Fig,
un grand gaillard tout blond, les joues rougies par le froid.
Fig tenait la poignée d'une caisse dans sa main droite, un autre
soldat, qui avait le visage rond et qui était palefrenier, l'autre
poignée de la caisse. Ils marchaient en queue de la troupe. Ils
revenaient du tir. Le petit Rat continua de boire son café en
écoutant décroître le pas clouté des soldats sur la route. Puis
il enfila une grosse veste,. et tête nue, il sortit. Il était dix
heures.
Le soleil montait au-dessus des cyprès des collines et son
gros disque pâle aux contours nets regardait le village, la plaine,
la mer. C'était un vrai soleil d'hiver qui ne chauffait pas, mais
éclairait, nettoyait, décapait, accusait les reliefs des choses
familières et donnait à l'air une transparence hostile qui glaçait les
ailes des oiseaux posés sur les fils, et clouait les arbres sur
l'acier bleuté du ciel. Une mitrailleuse crépita au loin dans la
campagne. Celle de la Garenne Verte. Deux ou trois rafales,
espacées de quelques secondes, puis elle se tut.
Le petit Rat descendit la route. De temps en temps, il
s'arrêtait pour entendre la mer. Quand on marchait, même sur
l'herbe du fossé, elle se taisait. Dès qu'il s'arrêtait, elle se
remettait à murmurer. Devant les fermes silencieuses, quelques
poules picoraient sur des tas de fumier qui auraient tenu à
l'aise dans un seul tombereau. Les grandes pâtures n'avaient
plus que deux ou trois vaches. Derrière une haie d'ormes
dépouillés de leurs feuilles, il aperçut un tout petit enfant, les
joues et les cuisses bleuies par le froid, qui le regardait passer.
Il avait faim. Il avalait cet air glacé qui semblait geler et
se solidifier dans son estomac. Sa mère lui avait recommandéLe Rat des champs
de venir manger à la cantine où elle servait les Allemands.
Mais il avait décidé de ne pas y aller, ou plutôt décidé de ne
céder à sa faim que le plus tard possible. Il descendit vers la
mer, avec l'intention de manger des patelles puis de se coucher
dans un creux de dune, et d'aller passer l'après-midi avec Éric.
Éric ne serait là que vers trois heures. Il l'aiderait à décharger
son avoine. Ils cuiraient les coquillages et fumeraient jusqu'à
la nuit. Ainsi, il ne verrait pas sa mère de toute la journée.
Tôt ou tard, il la verrait cependant.
La route qu'il suivit était barrée aux abords de la grève et
de la dune par une énorme pancarte noire avec une tête de
mort et deux tibias entrecroisés surmontant deux mots «
Achtung Minen! » Derrière la pancarte, la route continuait toute
droite, belle et blanche, entre des haies de tamaris et d'oyats.
Les grandes marées avaient déposé des coquillages et du sable
d'or dans les fossés. À vingt mètres de la route, dans un enclos
cerné de tamaris, on voyait une carcasse de charrette, délavée
par la pluie, et plus loin, les cercles des roues. C'était la
charrette d'un paysan qui avait sauté sur une mine deux ans
plus tôt. Le petit Rat était là, sur le talus, pendant qu'on halait
le cheval mort avec des cordes. Le cheval avait les pattes en
l'air, à demi repliées comme s'il voulait jouer. Il y avait un
essaim de mouches sur le ventre. Le bruit de la carcasse traînée
sur le sable et le gravier était terrible à entendre. Les soldats
riaient, un officier criait. Finalement, un jeune soldat, le cuisinier
de la Kommandantur, vint et se mit à dépecer la bête. Le
petit Rat resta là, les yeux écarquillés, prêt à se protéger de
tout le sang qui allait gicler à une hauteur prodigieuse de cet
énorme ventre. Le couteau tailla dans la chair. Il ne vit que
boyaux blancs et bleus. Auprès de lui, la petite fille du forgeron,
venue pour « récupérer» les quatre fers du cheval, vomissait
des choses rouges sur le sable blanc. Chaque fois qu'il passait
là, le petit Rat revoyait la scène. Seulement, depuis deux ans,
les hommes avaient presque tous changé, et dans son souvenir,
il ne restait plus que la Rose et ses quatre pattes en l'air, ses
dents jaunes, et sur le fil électrique au-dessus d'eux, quelque
chose comme une chambre à air de bicyclette et quelqu'unLa Nouvelle Revue Française
disait que c'étaient les boyaux du père Le Dû. Depuis ce jour,
personne n'avait jamais remis les pieds sur ce chemin. Le Rat
y venait de temps en temps.
Une moto le dépassa. C'était un soldat allemand qui le
héla « Allô, Robert!» Le petit Rat ne détourna même pas la
tête. Il longea la route de la mer et, comme la faim lui déchirait
le ventre, il se décida à monter à la cantine.
Avant le château Dutemple, il rencontra la vieille Le Borgne
qui ramassait du crottin. Malgré sa bosse et ses quatre-vingts
ans, elle brossait allègrement les tas de crottin.
« C'est pas ta mère qui ferait cela!» grommela-t-elle quand
le Rat passa devant elle. « Oufre! oufre! oufre!sima-t-elle
quand il s'arrêta pour jeter un coup d'œil insolent sur le contenu
de la brouette.
Lui, pour la narguer, s'arrêta à deux pas d'elle, cracha par
terre et se mit à jurer. Puis il prit son élan et courut à cent
mètres de là. En crachant et en jurant de toutes ses forces, il
s'était tellement raclé le fond de la gorge qu'elle lui faisait
mal. Il respirait avec peine. Mais il riait encore d'une espèce
de grand rire intérieur qui le déchirait. La vieille avait repris
son balai.
Dans le bois de pins, il s'arrêta pour suivre un vol de ramiers
sur le bord d'une clairière. Les Allemands étaient cantonnés là,
dans une dizaine de baraques vertes, gaies, fleuries de géraniums
rouges. Les baraques du fond, blotties dans le profond des
arbres, étaient réservées aux officiers. On n'en voyait que les
cheminées et une hampe de drapeau toute blanche parmi les
troncs innombrables. Les autres, à la lisière de l'immense
clairière où se trouvait le Rat, servaient de magasins, de dépôts
de munitions, de cantine. Des femmes du village y travaillaient,
que les autres ne regardaient plus. Parmi elles, se trouvait la
mère du petit Rat, énorme femme de vingt-sept ans, dont le
mari avait disparu au début des hostilités. Elle racontait au
village qu'il était allé en Angleterre avec de Gaulle, mais elle
savait qu'il devait traîner à Paris avec la fille du boucher de
Lesneven. Elle n'avait jamais imaginé qu'il eût quitté cette
blonde édentée pour finir misérablement quarante-deux ansLe Rat des champs
d'une vie abjecte sur un pinardier de Marseille. Le petit Rat
avait à peine connu son père. Il le croyait en Angleterre, et le
vénérait comme un héros. Sa mère travaillait là tous les jours;
le soir, des baraques, s'élevaient des chants, des flonflons
d'accordéon, des cris. On dansait, on buvait, et le petit Rat couchait
seul dans la petite maison de sa mère.
Il s'approcha en clopinant d'une longue baraque, plus
délabrée, à la cheminée plus noire. Des bruits de vaisselle
s'échappaient par les fenêtres entrouvertes. Il reconnut la voix enrouée
de sa mère qui parlait allemand, puis un rire d'homme éclata.
Des femmes rirent aussi. Devant la baraque, un ruisseau roulait
des eaux grasses chargées de trognons de choux. Chassée par
le vent, une forte odeur de réfectoire et de chou fermenté lui
piqua les narines.
Le Rat grimpa les trois marches, s'arrêta devant la porte de
la cuisine. Une jeune fille en tablier bleu, les manches
retroussées, fredonnait Lily Marlen. Quand elle aperçut le Rat qui
n'avait pas fait de bruit, elle appela d'une voix nasillarde
« Annette! ton fils! »
La grosse femme, des perles de sueur sur le nez et le menton,
sortit de l'office.
« Regarde tes galoches!» dit-elle en souriant.
Un soldat allemand au visage espiègle passa la tête par la
porte de l'office.
« Ach so! die Ferret! Guten Tag!
Guten Tag!» répondit le Rat sans le regarder.
Soudain, le visage du soldat devint grave. Son regard s'était
posé sur le genou enflé du Rat. « Ach so!» Il hocha la tête,
parut réfléchir, plissa pensivement le front, pinça les fesses de
la jeune bonne et partit en s'esclaffant.
« Tu as mangé?
-Non.
Viens donc ici, vermine! appela une autre voix de femme,
du fond du réfectoire. Approche. Veux-tu du pain, du
mouton ?»
C'était Yvonne, la patronne, petite boulotte aux yeux de
feu, qui gâtait le Rat de toutes les friandises de la cantine. IlLa Nouvelle Revue Française
s'attabla sous le regard des trois femmes. Elles se taisaient
maintenant, souriaient toutes trois, vaguement attendries par
le garçon.
« Tu es un vrai sauvage », dit enfin Yvonne.
Le Rat mangeait. Il haussa les épaules.
« Tu verras, il changera, la guerre finie, dit Annette.
Dismoi, Rat, tu changeras? »
Le Rat la regarda de ses petits yeux verts.
« Changerai de culottes, dit-il.
Veux-tu être poli! »
Elles riaient. Le poivre lui brûlait le palais et il cracha par
terre. Avant de partir, elles le lavèrent, peignèrent ses cheveux
de lin, bandèrent son genou. Le Rat les laissait faire, indifférent,
l'estomac plein. On lui présenta une glace où il vit son petit
visage pointu, à peine rougi par le savon d'Annette, ses cheveux
lissés sur son crâne.
« Un vrai marle! grommela-t-il.
Polisson! »
Il se leva, balança sa jambe pansée et s'apprêta à repartir.
« Où vas-tu?» gémit Laure.
Il s'arrêta sur le seuil et répondit sans se retourner
« Voir Éric.
Éric est parti. En Russie. »
Il descendit lentement les marches.
« Dis merci quand tu pars! »
Elles se remirent à rire aux éclats et il entendit encore le
fracas de la vaisselle quand il fut de nouveau parmi les pins.
Il prit le pas de course
« Ce n'est pas vrai! murmurait-il en courant, ce n'est pas
vrai! »
II
À l'orée du bois, déchiqueté par le vent de la mer abreuvé
d'iode (qui tue même l'odeur de résine quand la mer est forte),Le Rat des champs
dans une vieille écurie de pierre, Éric, le palefrenier, vivait,
couchait et mangeait avec les deux chevaux du colonel. Il était
bête, gauche et lent. Au garde-à-vous, il ne se tenait jamais
droit.
Le Rat allait souvent le voir. Il lui apportait un fruit volé
dans un verger, un artichaut, un poisson, le plus souvent des
palourdes. Le Rat était le seul à connaître le chemin de la mer
à travers le champ de mines. Quelques paysans avaient bien
cru le voir revenir de la grève. Ils n'y crurent pas vraiment
pour la plupart, mais le petit était un peu sorcier.
Dans l'écurie, Éric sortait, de derrière un échafaudage de
harnais et de seaux de toile, un petit réchaud à alcool. On
faisait cuire les coquillages dans un vieux bidon. Le Rat montait
la garde devant la porte. Dès qu'un soldat peu familier
descendait entre les pins, le Rat criait « Achtung!» et Éric cachait
son réchaud derrière un collier ou une selle.
Ils mangeaient en silence, assis sur une botte de paille, Éric
disant « Gut!» deux ou trois fois. Le petit Rat était chargé
d'aller enterrer les coques vides dans le sable, sous les arbres.
Le Rat cachait un secret à Éric. Éric était allemand, donc
ennemi de sa race. S'il le recevait dans l'écurie, c'est qu'il ne
devait pas savoir que le père du Rat était en Angleterre. Pendant
deux ans, le Rat se tut.
Ils passaient là des heures, le cul sur les bottes de paille, à
fourbir étriers et éperons. L'odeur de la graisse, du cuir, du
tabac et des chevaux était lourde. Une espèce d'heureuse peur
les envahissait. Un soir d'automne, un orage si violent éclata
que le Rat fut obligé de coucher dans l'écurie.
Étendu derrière le tas de harnais, côte à côte, sous de grosses
couvertures sentant le poil et la sueur des chevaux, ils avaient
écouté la pluie crépiter sur les ardoises. Ils avaient fumé,
appuyés sur le coude. Vers le milieu de la nuit, Éric s'était
levé pour pisser sous les pattes du cheval noir. Puis le Noir
avait pissé aussi, et dans son sommeil, le Rat avait senti des
embruns chauds sur le visage. On était bien avec Éric. On ne
pensait à rien qu'à fumer, manger et dormir. Il y fût resté
toute sa vie.La Nouvelle Revue Française
Il connaissait cette écurie comme sa poche, et quand le
colonel était en permission, il y dormait.
On ne l'avait pas trompé. Éric était parti. Les deux chevaux
et les bottes de paille étaient là mais on avait changé de place
au tas de harnais et aux fourches. Le Rat s'arrêta devant la
porte. Un jeune soldat au visage poupin sortit et lui cria
« Heraus! Verboten! »
Un frisson parcourut l'échine du Rat, un frisson aux ondes
désordonnées et brutales. Il eut envie de courir, de crier, de
sauter à cette gorge rasée et serrée dans la chemise verte. Il
pivota sur les talons et en clopinant reprit le sentier du bois,
vers le village.
Il était presque midi. Le soleil était blanc, la campagne
silencieuse, tuée par le froid. Le bois disparu, la plaine fut
devant lui. La gelée de la nuit ne fondrait pas sur la terre. Sur
cette croûte argentée, les pensées des hommes et des enfants
rebondissaient et se brisaient comme des jouets de porcelaine.
Il y avait quelques corbeaux et quelques goélands au-dessus
des champs. Au loin, de temps en temps, un attelage allemand
passait. Les abris secs des garennes valaient presque la grange
d'Éric. Là-haut, c'était le vent qui tenait compagnie. Le Rat
erra jusqu'au crépuscule dans les garennes. Le soir le trouva au
sommet du Toupet. La mer était grise au fond du ciel. Des
fumées montaient çà et là à ses pieds, avec des rougeoiements
intermittents. Dans l'herbe verte de la garenne, il aperçut un
griffon jaune au poil crasseux le chien du père Goulard
qui courait comme un fou entre les touffes de genêts. Il
s'immobilisait soudain, tombant en arrêt, la patte levée, devant
de petites choses blanches qui glissaient dans l'herbe. Puis il
s'élançait, la gueule ouverte, saisissait entre ses crocs la petite
chose blanche, la croquait, arqué sur ses pattes, avec des
contorsions lentes et saccadées. Il actionnait ses crocs si
précautionneusement qu'on eût dit qu'il avait peur de se faire mal.
Du coin de l'œil, il voyait le Rat.
Celui-ci s'avança et se mit à fouiller dans l'herbe. Il découvrit
dans la garenne une couvée tardive de canetons sauvages, à
peine recouverts d'un duvet blanc, qui montaient de la mer.Le Rat des champs
Le chien était là à quelques pas, derrière immobile, du duvet
sur les babines. Le Rat écrasa tous les oisillons du pied.
« Vas-y, griffon! Bourre! »
Le chien le suivit dans la nuit et ils dormirent dans le tas
de foin du maître. Au milieu de la nuit, il sentit la langue
chaude du griffon sur son énorme furoncle purulent. Il se
rappela vaguement que la langue des chiens est un médecin,
et de sa paume, il caressa le crâne osseux de la bête.
On entendait la mer. Le foin était chaud. Le genou brûlait.
Le chien était là contre son flanc. Des voix semblaient monter
au-dessus du murmure ouaté de la nuit calme. Son père était
là, derrière ce frémissement.
Le lendemain, à l'aube, quand il se réveilla, le chien avait
disparu. Les vieux Goulard n'étaient pas encore réveillés, mais
un cheval piaffait dans l'écurie. Le Rat déguerpit en silence,
s'arrêta dans un chemin creux puis déjeuna de carottes glacées
qu'il déterra dans un champ à l'aide de son couteau. Le furoncle
s'était calmé dans la nuit et il marchait allègrement en s'ébrouant
pour chasser le foin de son cou.
À dix heures, il descendait la route défoncée sable et
feuilles mortes qui mène à la « gare ». Son genou saignait,
mais sa jambe ne lui paraissait que plus légère. Au début du
chemin, il ne croisa qu'un énorme tombereau allemand tiré
par deux chevaux noirs et conduit par un géant blond qu'il
avait souvent vu, à l'heure du rassemblement de midi, assis
sur une pierre, la gamelle fumante sur les genoux.
Un petit soleil blanc s'ébattait dans la campagne avec des
mouvements d'ailes. D'un chemin creux, on le héla. C'était
un jeune paysan au visage rubicond, noir de poil, aux mains
énormes. Il souriait d'un air finaud en regardant le Rat.
« Alors, petit Rat!» cria-t-il.
Derrière lui, assis sur le talus, le corps perdu dans la fougère
rousse, le Rat aperçut le cantonnier Fily, les deux mains posées
sur le manche de sa pioche. Les petits yeux verts de Fily riaient.

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