La Nouvelle Revue Française N° 462

De
Jean-Paul Sartre, Piazza San Marco, musiques
Jean Tardieu, Un voyageur de l'Histoire : Emanuele Conegliano, dit Lorenzo Da Ponte
Jean Starobinski, Vrai corps de Pierre Jean Jouve
Jude Stéfan, Moment musical
Philippe Sollers, Le lieu et la formule
Yves Roullière, La musique tacite
Jean Roudaut, Pourquoi je chante faux
Marcelin Pleynet, L'énergie en principe
Jacques Réda, Ad lib
Robert Marteau, Célébration
Catherine Lépront, La répétition
Hédi Kaddour, Mémoire de Dadelsen
Philippe Jaccottet, Extraits du Notenbüchlein
Jean Grosjean, On peut
Guy Goffette, L'ami du jars
Lorand Gaspar, Mouvements
Jacques Chessex, Dans les ruines de Miles Davis
Christian Bobin, L'Irrésistible
Jean Blot, Le silence du pauvre
Sophie Basch, La musique en couleur
Philippe Beaussant, L'opéra imaginaire
Six poètes :
Albarède, Poèmes
François de Cornière, Le versant d'en face
Étienne Faure, Le poids du verre
Béatrice de Jurquet, N'y allez pas
Lucien Noullez, Sainte Marthe dans l'escalier
Jacques Sinclair, Images
Maryline Desbiolles, Le prince
Reconnaissances :
Richard Blin, Le corps barbare (Augustin Thierry)
David Marie, Pour une Rythmesthétique
Camille Dumoulie, Le Poète et la Méduse
L'air du mois :
Pierre Alechinsky, Visites d'atelier
Luc Decaunes, Ma ville
Gilles Ortlieb, Gibraltar du Nord
Chronique : la poésie :
Lionel Ray, Le Temps les Villes d'Adonis (Mercure de France)
Jean-Pierre Colombi, Le Livre des anges de Lydie Dattas (Arfuyen)
Gérard Bocholier, Pierre et ciel de Juan Ramón Jiménez (José Corti)
Chronique : la littérature :
Jean Pierre Vallotton, Le partage des mots de Claude Esteban (Gallimard)
Chronique : le roman :
Laurand Kovacs, Chienne de vie! de Ma Jian (Actes Sud)
Chronique : les essais :
Jean Louis Jacob, La face cachée du Moyen Âge, d'Isaac Johsua (La Brèche)
Hervé Cronel, Chroniques de guerre de Raymond Aron (Gallimard) - Les noces de Cadmos et d'Harmonie de Roberto Calasso (Gallimard)
Chronqiue : le théâtre :
Anouchka Vasak, Les Bacchantes, d'Euripide (Théâtre Gérard-Philipe, Saint-Denis)
Jacques Réda, Carnet [dont 'Courrier : Sur "Le Chemin"']
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072383274
Nombre de pages : 256
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LA NOUVELLE
REVUE FRANÇAISE
JEAN-PAUL SARTRE
Piazza San Marco, musiques
Dimanche La Biennale a passé par là, laissé des traces, ce
cube, l'Hôtel Bauer Grumwald, quelques GI's bars, quelques
dancings. Étalages exquis, magasins illuminés, portes closes.
Voici un magasin d'étoffes ce n'est pas assez de monter des
étoffes à la devanture; les vendeurs, en s'en allant, dans un
mouvement de ce lyrisme fou des Italiens, ont négligemment
laissé derrière eux sur le plancher des bouillonnés de soie rose
et bleue. Ce n'est pas la générosité, c'est la comédie passionnée
de la générosité voyez ces étoffes, j'en regorge, je la jette par
terre, pensez à quels prezzi disastrosï je vous la vendrai.
Café n'est plus cette liqueur, ce caramel liquide qu'on boit
à Rome. Plus le café est élégant, plus il est mauvais. Dans les
petits bars, compromis entre le liquide aqueux et plat de
l'Europe du Nord et le minuscule bijou du Sud.
Il faut dire aussi ce qui entre dans les oreilles et les narines
du touriste. Cette année mes oreilles entendent un air italien
dont j'ignore le nom, September Song et la Vie en rose. En
1. Est-ce le soir du même dimanche, jour de l'arrivée du touriste, que l'auteur
veut aborder autrement?La Nouvelle Revue Française
quatrième position vient le Beau Danube bleu. Tous les orchestres
jouent ces airs et souvent même plusieurs fois dans la soirée.
Lente décomposition de September Song que j'ai entendu à Rome
au saxo et que je finis par entendre au violon sur la place
Saint-Marc, douce plainte résignée d'un gondolier amoureux.
Deux orchestres, le Quadri et son voisin, jouent le même air
mais dans un ordre différent pour conserver la cacophonie.
L'odeur café chaud.
Il y a d'excellents jazz d'amateurs. Comment font-ils? Le
jazz est hostile à l'esprit italien. La répétition presque gauche
d'une forme musicale, ce n'est plus de la mélodie, c'est un
objet qu'on vous montre vingt fois et qui finit par vous
envoûter. Saine barbarie. Si l'on s'amuse à développer, ce n'est
point le thème et puis on revient à cet objet sonore aux arêtes
dures. Mais l'Italien développe; à peine a-t-il fait voir les six
mesures de son thème, faussement acide, faussement aigu, il
le répète en le sucrant, en l'arrondissant, nous sommes rassurés.
Le thème du jazz reste en l'air. Si nous finissons par voir la
dernière note comme une fin, c'est parce qu'à force de la répéter
nous n'attendons plus rien au-delà. Cet objet sonore décide
hors des règles classiques de sa propre fin. Et Miles Davis, lui,
finit tout simplement à l'instant où il n'a plus d'inspiration.
L'esprit italien aime les développements, l'inquiétude originelle
n'est qu'une feinte pour attirer l'attention, c'est un point
d'interrogation dont voici la réponse, c'est une difficulté qu'on
aplanira par des accommodements graduels et finalement tout
finit (passion cruelle, désespoir ou gaîté) par l'accord de
résolution classique. On n'en parle plus, on passe à autre chose.
Au lieu que le thème du jazz ne veut pas qu'on le termine
il reste ce qu'il est, interrogation, reproche ou cri et il ne passe
pas plus qu'une douleur entrevue ne passe, ne finit bien.
Pupitre de musique du Quadri, un panneau sur le dos du
pupitre, deux pin-up de Varga, habilement masquées par des
papillons de manière à les rendre plus nues. Et une reproduction
d'un tableau de Chirico, bonne époque.Piazza San Marco, musiques
Les pigeons, morceaux de marbre fous. Ces grands nerveux
à quelle épreuve soumis. Photographiés, nourris par des
touristes eux-mêmes énervés, ils ont l'égarement des êtres vivants
astreints à faire couleur locale. Ils marchent entre les jambes
des Anglaises mais à chaque sonnerie de cloche, s'envolent en
ronds fous, une grande étoffe claquante. Je suis sûr qu'ils jouent
la peur pensez, ça fait un siècle que ça dure. Ils sont divisés
en deux sections, l'une mime l'affolement pour faire rire les
étrangers, et l'autre moitié picore tranquillement les miettes de
pain ou les grains de maïs qu'on leur jette. Ce soir c'est l'autre
équipe qui travaille, la première bouffe et se repose.
JEAN-PAUL SARTREJEAN TARDIEU
Un voyageur de l'Histoire
Emanuele Conegliano, dit Lorenzo Da Ponte
C'est dans un domaine de Haute-Provence, lieu préservé où
règnent l'intelligence, le goût et l'érudition, que j'ai découvert
les Mémoires du fameux Emanuele Conegliano, dit Lorenzo
Da Ponte, le plus célèbre librettiste de Mozart.
Je connaissais l'existence de cet ouvrage, mais je ne l'avais
encore jamais lu. Quel plaisir rare de trouver, dans une
bibliothèque pleine de merveilles et de surprises, en plein hiver
provençal, c'est-à-dire devant un horizon immense fait de ciel,
de soleil, de pins et d'oliviers, cet in-8° recouvert d'une simple
reliure cartonnée et qui datait de plus d'un siècle!
C'était la première édition, traduite en français, de ce
récit passionnant. Le traducteur d'alors orthographiait
« M. d'Aponte ». Sans doute, il valait mieux, en ce temps-là,
anoblir un nom, même déjà célèbre! Mais la véritable graphie
a moins de prétention et plus de sens « Da Ponte ». On peut
supposer que l'auteur, issu d'une famille juive fixée en Vénétie,
ait choisi ce modeste pseudonyme (quelque chose comme « du
pont »), en l'honneur de Venise, où il passa une partie de sa
jeunesse. Quoi d'étonnant? Il faut, pour aller et venir à travers
les canaux et les îles de la Lagune, tant de ponts à Venise!
Quant au préfacier de cette première édition française, datée
de 1860, ce n'était rien de moins que le poète de Graziella,
amateur d'Italie s'il en fut, Alphonse de Lamartine lui-même.
Si je me permets, aujourd'hui, d'ajouter quelques lignes auUn voyageur de l'Histoire
texte de Lamartine, écrit d'une plume alerte et sensible, ce
n'est pas avec l'intention outrecuidante de « coiffer» mon illustre
prédécesseur. C'est seulement pour ajouter à la glose romantique
le point de vue d'un écrivain du xxe siècle finissant et surtout
d'un fervent des Nozze di Figaro et de Don Giovanni.
Est-ce à dire que les Mémoires de Da Ponte ne valent que
pour cette collaboration bien connue avec le dieu des dieux de
la musique?
Certes non. Car, s'il est bien vrai qu'un tel titre de gloire
ajoute une auréole impérissable à la figure du scénariste vénitien,
les confidences de celui-ci sur les péripéties de son existence
offrent bien d'autres attraits, bien d'autres sujets d'étonnement.
On croirait lire à la fois un roman picaresque à la mode
espagnole, un conte satirique de Voltaire et un « roman
d'apprentissage»à la manière allemande.
Mais, dans le cas qui nous occupe, le personnage dont les
aventures sont racontées dépasse largement le cadre temporel
des « années de formation» d'un jeune homme de qualité. S'il
eut besoin de plus d'une expérience avant de parvenir à la
sagesse, c'est toute une longue vie qu'il fallut, pour cela, au
malheureux Da Ponte il ne connut la tranquillité et l'aisance
que dans son extrême vieillesse.
Il naît en plein milieu du XVIIIe siècle (1749). Voué d'abord
à la prêtrise, puis exilé de Venise, il concourt, par son talent de
dramaturge adroit et diligent, aux fastes de la cour du « despote
éclairé », l'empereur Joseph II, dans ce milieu truffé d'Italiens
de grand talent (poètes, peintres, compositeurs, instrumentistes,
chanteurs et cantatrices, décorateurs de théâtres, etc.), au moment
où la fête baroque bat son plein.
Il traverse l'Europe en tous sens, de l'Autriche à la Prusse,
de l'Italie à l'Angleterre, s'essaie à tous les métiers et meurt
en Amérique, en 1838, âgé de quatre-vingt-neuf ans, au début
de l'ère industrielle des États-Unis, après avoir exercé les
professions les plus diverses.
Da Ponte! Un pont, voilà ce qu'il est bien, ce diable d'homme,
avec son obstination à vivre, à voyager, à inventer, un pontLa Nouvelle Revue Française
entre deux siècles, le XVIIIe et le xixe, un pont entre deux
mondes, l'Ancien et le Nouveau.
Pendant cette longue période de l'Histoire qui est aussi une
charnière entre deux conceptions de l'homme et de la société,
il mène la plus folle existence d'aventurier. Écrivain, homme
de théâtre certes (et des plus doués), habile à s'inspirer des
auteurs à succès, comme Beaumarchais ou de la légende du
Trompeur de Séville qui avait déjà fait couler tant d'encre et
permis à Molière d'écrire un de ses grands chefs-d'œuvre, Da
Ponte est aussi une sorte de séducteur, amoureux des femmes
et du jeu.
Il est lui-même, à la fois, un peu Figaro et un peu Don
Juan, un charmeur ambigu, parfois inquiétant qui, en plus
modeste, en plus prudent peut-être, n'est pas sans rappeler son
compatriote Casanova (il le rencontrera plusieurs fois sur sa
route), pas loin non plus de l'abbé Prévost et de son personnage
Lescaut, le frère de Manon, qui court les tripots et va de dette
en dette.
C'est tout juste si Lamartine dans sa préface, ne fait pas de
Da Ponte une sorte de scélérat. Je n'irai pas jusque-là, car je
ne voudrais pas, pour rien au monde, ternir la renommée d'un
homme à qui la musique si je puis dire par personne
interposée doit tant et pour toujours.
Je ne suis pas non plus assez documenté sur les mœurs
bancaires de ce temps-là pour lui « reprocher» tel ou tel
agissement (ou « agiotage »).
C'est que Da Ponte se considère ingénument lui-même, en
plus d'une occasion, comme la victime de sa propre générosité
et de sa bonne foi. Cela porte à sourire, car les affaires où il
s'embrouille et qui attirent contre lui des cabales furibondes,
ces attaques-là se répètent de façon presque mécanique et selon
un « scénario» identique. Elles lui valent d'être expulsé de telle
ville ou de tel pays, au moment même où, paradoxalement,
il vole de succès en succès. Que ce soit en Autriche, en
Angleterre ou en Amérique, il commence par plaire et par
gagner pas mal d'argent, mais cela tourne mal il y a toujours,
au coin de la rue, un « prévôt» ou un « exempt» qui le guette,Un voyageur de l'Histoire
au nom des créanciers, pour le « saisir », à propos de je ne sais
quelles traites imprudemment « endossées », puis « protestées »!
D'après lui, tout se passe comme si ses talents et son esprit
devaient lui attirer nécessairement la haine de ses rivaux et la
persécution. Après tout, c'est peut-être vrai. Il se pourrait que
sa supériorité, son intelligence, son amitié avec un musicien de
génie, l'appui et la bienveillance de Joseph II, tout cela ait
déplu à des lourdauds, voire à d'autres gens de talent mais
aveuglés par la jalousie.
C'est sans doute ce qui valut au malchanceux Da Ponte tant
de déboires et tant de déceptions. Croyons-le sur parole,
plaignons-le et suivons allègrement, quelles qu'en soient les causes,
ses pérégrinations à travers le monde. Portons à son crédit les
ressources inépuisables de sa cervelle inventive, cette chance
prodigieuse d'avoir rencontré Mozart et d'avoir su travailler
avec lui, sa faculté d'adaptation, son indomptable énergie. Il
ne se laisse jamais abattre, toujours il repart du bon pied.
Parmi ses mérites personnels, il convient de signaler aussi
son attachement pour les siens. Au cours de cette vie
mouvementée, alors qu'il côtoie le luxe des cours brillantes de l'Europe
centrale, il n'est jamais assez grisé par le succès pour oublier
sa famille du Veneto, où l'on est resté pauvre et même
misérable. C'est, chez lui, un trait de caractère sympathique, à la
fois bien italien et bien israélite. Lorsqu'il est dans la prospérité,
il ne cesse (c'est lui qui le dit, mais pourquoi ne pas le croire?)
d'envoyer des secours à ses parents, à son vieux père, à ses
frères et à ses sœurs. Rien de plus touchant (voir Greuze et sa
fameuse gravure de l'Enfant prodigue, destinée à faire pleurer
les âmes sensibles) que son retour au pays, à Ceneda, après un
de ses longs séjours à l'étranger. La fête que lui font les siens,
par affection et par gratitude, on sent bien qu'il ne l'invente
pas, car, avec modestie, il n'insiste pas. Il peint, il raconte, en
toute simplicité.
D'ailleurs, c'est un fait il n'insiste jamais. Son récit va bon
train comme lui-même, à travers maints pays du globe. Sorte
de juif errant en habit de velours, il ne s'arrête pas, il ne
s'arrête jamais et l'on est stupéfait de le voir jusqu'à un âgeLa Nouvelle Revue Française
avancé, tirer de nouveaux plans sur l'avenir, concevoir les projets
les plus divers, étant devenu tour à tour libraire en Angleterre,
professeur d'italien, cultivateur et meunier en Amérique. Qui
sait s'il ne vit pas, maintenant encore, comme il se peut que
circulent parmi nous, sous des traits méconnaissables, peut-être
en blouson et en blue-jeans, Ahasvérus, Cagliostro ou le comte
de Saint-Germain?
C'est là, dans cette marge de l'histoire qui confine au
fantastique, c'est là que se situe la pierre de touche de ce qui me
passionne dans le personnage de Da Ponte.
A travers son récit, je vois s'agiter toutes sortes d'ombres et
toutes sortes de flammes qui font l'envers secret, profond,
l'envers démoniaque de ce xviiie siècle encore trop souvent
représenté sous son aspect facile, affreusement conventionnel.
Déjà Charles Nodier après Cazotte, puis Nerval, prenant à son
tour le relais, ont réussi à re-mythifier cette époque à facettes
et nous ont habitués à ces « illuminés », à ces mages poudrés,
à ces démons fascinants cachés sous les sofas.
Da Ponte, comme mon cher E.T.A. Hoffmann dans ses Contes
où la musique donne la main au merveilleux, comme le Diable
amoureux (au féminin), comme (au masculin) le terrible
tombeur fardé du film de Fellini, flamboyant dans une Venise de
carton aux vagues de satin, Da Ponte, lui aussi, sent un petit
peu le soufre et superpose curieusement le picaresque et le
fantasque, le comique et le terrible, le plaisir et la souffrance,
l'artificiel et le surnaturel. Tant pis s'il prend l'apparence
débonnaire d'un conteur ingénu. Sous la table du fameux Joueur
d' échecs (auquel il fait allusion) se cache « quelque chose » qui
n'est peut-être ni un enfant ni un automate, chose qui
ne nous rassure pas.
Voilà où le tableau cesse d'être frivole et prend soudain une
autre dimension. Ce n'est pas par hasard si, dans la période la
plus glorieuse de son existence, il échoit à Da Ponte le
redoutable honneur de bâtir pour Mozart deux canevas dont les
sujets, l'un et l'autre, « font mouche» et frappent aux points
sensibles de l'époque sur le valet de comédie qui annonce en
riant la Révolution, sur le grand seigneur sceptique et téméraireUn voyageur de l'Histoire
qui défie son dieu et son destin. Ce n'est pas par hasard si la
poigne du Commandeur nous saisit de sa main de marbre et
veut nous entraîner, sur ses pas, dans les feux souterrains.
Si le sublime complice d'Emanuele Conegliano n'avait pas
été un initié, soucieux de ce qui se passe « derrière le décor »,
nous ne serions pas, nous-mêmes, encore aujourd'hui, terrifiés
et ravis comme nous le sommes par les fameuses notes répétées
du dernier acte de Don Juan, annonçant la venue du justicier,
justicier qui est à la fois l'envoyé du Ciel et le messager des
Enfers.
Lamartine a raison quand il dit, admirablement, de Da
Ponte, dans son avant-propos
« C'est par un tel homme que Don Juan pouvait être écrit;
par un aventurier, un amant, un poète inspiré du vin, de
l'amour et de la gloire; entre les tentations de la débauche et
le respect divin de l'innocence; homme sans scrupule, mais
non sans terreur des vengeances du ciel, Da Ponte, à
l'impénitence près, écrivait le drame de sa propre vie dans le drame
de Don Juan. »
J'ajouterai qu'il écrivait le drame de l'ambiguïté, ce drame
qui nous concerne plus que jamais et qui déjà se préparait au
Siècle des Lumières. Les Lumières, parce qu'elles étaient les
lumières, enfantaient, autour de leur halo, de nouvelles ténèbres
et Mozart, l'intercesseur, si peu d'années avant sa mort, flanqué
d'un homme de la légende et d'un voyageur de l'histoire, nous
ouvre, grâce à Da Ponte, le rideau du théâtre sur un des
premiers grands « mystères» des temps modernes, où se
rencontrent le Bien et le Mal, la Fable et le Réel, le Hasard et
la Fatalité.
JEAN TARDIEUJEAN STAROBINSKI
« Vrai corps » de Pierre Jean Jouve
Au moment du recommencement de son œuvre poétique,
en 1925, Pierre Jean Jouve cherche des « valeurs spirituelles
de poésie ». Il reconnaîtra, bien plus tard, que la « vita nuova »
qu'il souhaitait lui est restée inaccessible. L'opération du langage
poétique avait pour fonction de préfigurer et d'induire, assez
précairement, les mouvements de l'âme. Jouve n'a pas caché,
dans En miroir (1954), qu'une partie de son travail poétique de
l'époque des Mystérieuses Noces (1925) se laissait guider par de
grands modèles, prenait appui sur des œuvres lues dont il se
faisait le continuateur, ou qu'il se bornait à accueillir, au titre
d'interprète, en faisant œuvre de traducteur. C'est ainsi que, dans les
Nouvelles Noces de 1926, Jouve donne pour conclusion à son
recueil la traduction du Cantique du Soleil de François d'Assise.
Le poète laisse entendre qu'il s'efface afin que parle une voix plus
pure que la sienne. Il veut se faire précéder. Alors que le cœur
hésite, que le sentiment reste encore enténébré, la parole poétique
va par-devant. Et peu importe qu'elle soit inventée ou
empruntée. Fût-elle hésitante, elle s'avance dans une autre lumière
Je lisais François d'Assise dans le Speculum perfectionis; je
traduisais le Cantique du Soleil, et plus tard Catherine de Sienne, Thérèse
d'Avila; un peu plus tard je m'approchai avec respect de Jean de
la Croix, qui ne se peut traduire. Ces lectures me firent aspirer à
des contacts essentiels. Avec une extrême timidité je désirai ressentirChronique
serait bien caricatural, pourtant, de réduire la mise en scène à ce
conflit de deux esthétiques. Car dans la voix d'Agavé par exemple
(Claude Degliame), « mère coupableàson insu d'un infanticide
conçu par le dieu, les accents de folie mal maîtrisée résolvent à leur
manière le conflit « gavée ?, dit le texte, Agavé vient sur scène en
Bacchante pour se ressaisir en femme; alors, il lui faudra quitter
l'espace tragique. « Telle s'en est allée cette chose.» Fin de la tragédie
que le chœur célèbre en un chant apaisé. Fin d'un tragique impur
dont le regard « intrigué de Philippe Adrien a su éclairer l'étrangeté
un peu monstrueuse, et dont, ce soir-là, la traduction simultanée en
« langue des signes à l'intention du public sourdsoulignait encore
le mystère.
ANOUCHKA VASAK
CARNET
Le texte de Jean-Paul Sartre est extrait d'un ensemble de fragments à
paraître en octobre aux éditions Gallimard, sous le titre la Reine Albemarle
ou Le dernier touriste.
Courrier
À M. Régis B.-M., de La Châtre Vous nous avez demandé un certain
nombre de renseignements concernant la collection Le Chemin publiée par
les éditions Gallimard et dirigée par Georges Lambrichs. Nous pensons ne
pouvoir mieux faire qu'en communiquant votre lettre à Georges Lambrichs
lui-même. Mais, connaissant sa discrétion, qui prend parfois des formes
exagérées, nous nous empressons de vous fournir quelques éléments, et sans
outrepasser nos attributions puisqu'il s'agit de faits qui appartiennent
désormais à l'histoire littéraire.
Non, la collection Le Chemin n'a pas, comme vous le supposez, commencé
avec l'excellent ouvrage de Christian Bobin, la Part manquante. Son premier
volume a paru en 1959 et il s'agissait des Fils de Rois de Jacques Serguine.
Oui, à quelques exceptions près (citons entre autres Michel Butor, Michel
Foucault, Pierre Klossowski, André Pieyre de Mandiargues, Nathalie Sarraute,
Jean Starobinski, Henri Thomas), la collection Le Chemin a publié et publie
généralement des auteurs encore peu connus ou dont c'est le premier livre.
Ainsi par exemple Philippe Beaussant, Jacques Borel, Frantz André Burguet,
Patrick Cahuzac, Michel Chaillou, Michel Deguy, Pierre Guyotat, Ludovic
Janvier, Jean Lahougue, Jean-Marie Laclavetine, Pascal Lainé, Roger Laporte,
J.M.G. Le Clézio, Gérard Macé, Henri Meschonnic, Roger Munier, Pierre
Pachet, Georges Perros, René Pons, Henri Raczymow, Jean Ristat, Jean
Roudaut, Paul de Roux, Jean-Philippe Salabreuil, Jude Stéfan, Jean-LoupLa Nouvelle Revue F~M~~
Trassard et beaucoup d'autres. Vous nous excuserez de ne pas les citer tous.
Vous les trouverez d'ailleurs en consultant chez votre libraire le nouveau
catalogue illustré que viennent de faire paraître les éditions Gallimard.
En effet il a existé une revue intitulée Le.f C~ef.f du Chemin et qui, à
raison de trois numéros par an, a paru de 1967 à 1977. En plus des auteurs
déjà mentionnés, on a pu y lire des textes de Samuel Beckett, Yves Bonnefoy,
Gérard Genette, Gérard Granel, Guillevic, Eugène Ionesco, Henri Michaux,
Patrick Modiano, Octavio Paz, Georges Perec, Francis Ponge, Raymond
Queneau, Pascal Quignard, Jacques Roubaud, René de Solier, etc.
Cet ouvrage a été composé et achevé d'imprimer
le 17 juin 1991
par l'Imprimerie Floch à Mayenne (30684)
Dépôt légal juillet 1991 Imprimé en France
N" de commission paritaire 59245
GÉRANT ROBERT GALLIMARD
52835

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