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LANOUVELLE REVUEFrançaise
DANIÈLESALLENAVE
Roumanie,
octobre
1991
Chaquevoyageconvoqueetréveilleletempsd'avant,etles languesnekuiaetvoiciqu'auborddelafosselesmots etlesmortssepressentfaibles,pâles,impuissants.Enarrivant àBucarest,jepensaisjevoudraisvoirlastatued'Ovideà Constanza;jevoudraisrevoirlaColonneTrajane;jevoudrais relirelesTristesetlesPontiques;jevoudraisêtredanslaclasse delatin,parunetristeaprès-midid'hiver. DelaRoumanie,qu'ai-jesupendantlongtemps,quinefût sortid'Ovide?Jeneconnaissaispasla«merNoire»desRusses etdesmodernes,seulementle«pontEuxin»,la«merbien-veillante»,quisurunecarteaccrochéedanslasalledeclasse, brillaitdeladouceursecrètedesonnomgrecretraduiten latin.Pendantlongtempslemondeantiquefutpourmoiplus vraiquelemondecontemporain.L'histoirerécente etletemps présentmesemblaientalorsenveloppésdansunemêmeénigme impénétrable,etjenesuispassûrequ'enécoutantlesconfi-denceschuchotéesd'uneautrepensionnaire,dontlepèreà Bucarestétaitmortdans«descamps»dontjenesavaisrien, n'ayantentenduparlerquedesautres,les«campsdeprison-niers»,j'aieentenduautrechosequesadouleur.
LaNouvelleRevueFrançaise
Maistoutcelaestbalayédanslemomentdemonarrivée, parunmotanglaisquimehante,moiquisuissipeufamilière delalangueanglaise,dèsmapremièrepromenadedansles ruesdelaville.C'estlemotdecay»,jenedistinguepas «-lesenstragiquedusenstrivial.Déclinant, décadent,décati? Enl'occurrence,lestroisconviennent.Glasfunèbre,visionsans rémission,impératifprononcéparunevoixsansvisage,effon-drementenroute,destructionpersistante,décréationcontinuée. Decay!disentlesrueseffondrées,lesbalconsenruine,les tuyauxcrevés,lescamionsdéglingués,lesfaçadespourries,les chienserrants,lestsiganesassisauxcarrefours.Decay!Tombe! Lemondes'effriteettun'asencorerienvu!Decay!ditaussi ladouceurd'octobresuruneverrièreArtDécoquesoutiennent desplanchesencroix.Decay!Ceciestdéclinetdéclineraencore. Iln'estpluspermisd'espérer. Unmurpend,qu'orneunetreilleempoussiérée. (Baudelaire,Fusées«peut-êtremêmenousretourneronsàl'état sauvageetquenousirons,àtraverslesruinesherbuesdenotre civilisation,cherchernotrepâture,lefusilàlamain».)
Jeregardeencemomentdesphotographiesquej'aifaites, deuxagrandissementssurpapiersimple,deuxphotographies ordinairesprisesdurantcevoyaged'octobreenRoumanie,l'une àlacampagne,dansleMaramures,l'autreàBucarest,toutes deuxparunebellejournéed'automne,avecl'espoirincertain quelajuxtapositionferasurgircequ'aucuneneparvienttout àfaitàdireàelleseule,etqu'enlesfaisantpasserparun montagerudimentairel'uneàcôté,puisau-dessusdel'autre, j'enferaijaillirdusensparfrictioncommelefeudedeux pierres.Carjeprendsdesphotographiescommelevoleur maladroitetnovicequi,dansunPrisunic,lecœurbattant, s'empareauhasardnondel'objetqu'ilachoisimaisdecelui quiétaitàportéedesamain.Jenesuisdoncjamaiscontente duproduitfurtifdemeslarcins;jem'étonneseulementque, parfois,aucœurd'unsipurhasard,unpeuderéalitévraie soitsaisie.
Roumanie,octobre1991
Surlapremière,devantsamaisondeboiscouverted'une grandetôlequ'unepercheretient,une femmeestassisearra-chantdesgoussesdeharicotsauxramessurlesquellesellesont séché.Lesoleiléclairedefacesonvisageplatqu'élargitun sourire;toutefois,ellenemeregardepas.Elleesttoutennoir, probablementmoinsvieillequ'elleneleparaît;sesavant-bras sontbeaux,sesmainsfortes,maissapoitrineaffaissée.Sousle châlenoir,sonvisagesansridesfaitunrondlumineuxetgai. Si,enlaquittant,onl'embrassaitpourlaremercierdevous avoirdonnéunpeudefromagefrais,quelqueszinniasdu jardin,ondevinepourainsidirequelgoûtauraientsesjoues depaillesècheetdepain,avec,derrière,quelquechosed'antique etdefruité,unpeud'odeurdecheminéeetdepiècebassepas trèsloindesbêtes.Enamorceenbas,àgauche,unetable couverted'unplastiquesale,unecuvette,quelquesobjetsde fer,debois,etunsacbleu.Aupieddelatable,unpanierà bûches.Devantlafemme,unebellecorbeilletressée,ovaleet longue,déjàrempliedeharicotssecsdansleursgousses.À gauched'elle,doncaucentredel'image,aprèsnettoyagedes perches,lerestedesfeuillesjaunies.Lesramessontalignées surledevantdelacour,lissesetprêtespourleprintemps prochain.Auperrondelamaison,degrossespastèquesont roulé,jaunefoncé,jauneclair,vertes,àrayuresbrunes,fruits tropgros,sauvages,exotiques. Toutelamaisonestd'unecouleuradmirable,unedesces couleursqu'onn'apasvouluesetquisesontdéposéesavecle temps,l'usage,maisdéjàrefroidie,àpeineréchaufféesous l'haleined'uneviequis'éteintbrunrouille,presqueviolet, jauned'or,etsurlepourtourdesportesetdesfenêtres,creusées parlapluie,levent,lepassagedeshommes,definesrigoles bleues.Deuxfenêtreslaiteusesencadrentuneporteentrouverte; unquartdemétalémaillé,destorchonssales,une baignoire d'enfantaufondcrevésontaccrochésàdes clous.Onentrevoit confusémentdeshangars,unealléesombreet,passantgaiement entrelespiquetstordusd'unebarrière,levertpimpantd'une basse-coursouslesarbresfruitiers. L'autrephotographieaétépriseàBucarest,quelquesjours
LaNouvelleRevueFrançaise
plustard.Unhommeprèsd'unchantier(gravatsetterre meuble,pierresetpavéstaillés)activelefeusousunchaudron àfondrelegoudron;lachaleurlefaitreculer;unefuméetrès noiremonteetobscurcitlecielet,danslefonddel'imageet del'avenue,lamassearchitecturaledela«Maisondupeuple», plaquéesurlefondbleu. Parrapportàl'autre,cettephotographieestd'unesécheresse totale;obtuse,cousue,muréedanslesilence.Nonseulement elleneditrien,maisellefaittaire. Surleboulevard,personne; quelquesautos,toutesarrêtées;lesarbresencorevertsontl'air grisetmortsousunepoussièrejaune;lesinnombrablesfenêtres delagrandebâtissesontvoiléesdebrumebleuecommedes yeuxd'unetaie.Unsilencesansborneplanesurcetempilement massifd'étagesajourés,décord'unfilmqu'onaabandonné aprèstournage.Letrounoirdugoudronattirel'œil,quis'y colle.Etlaflammequibrûleneréchauffepas. Entrecesdeuximages,dansl'unecommedansl'autre,il n'yarienquidonneespoir.Dansl'une,toutlepassésans doute,mais commeconservéunpeuau-delàdesalimite;et dansl'autre,unavenirbarré,l'histoirefigéedanssacaricature. À lacampagne,lebonheurestd'avant,l'épaisseurdelavie stagnepartout,répandue,figée,riennes'endécolleninevaque librement.Decettesurvivance,decettetraced'uneviequifut bonnepeut-être,nulaujourd'huinepeutplusfaireusage.Vie absolumentpleineetcependantabsolumentvideetdémunie, commesisonsensenavaitétéexpulsé,misendéroutepar l'histoire,violemmentarraché,violemmentprojetéloinenarrière, ouinexplicablementsuspendu,remisàplustard,dansun avenirquin'aurajamaislieu.Dureste,quelquenostalgieque cetemps-làsuggère,elleestaussitôtbarréed'uneombrecelle d'unesouffrancesansâge,interminée. Etsurl'autreimage,legoudronfonduentrelespavéstrop neufsditlaruineanticipée;dituneespérancegrotesque;dit unavenirquinepouvaitpasavoirlieu. Lamortestdanslesdeux.
LaNouvelleRevueFrançaise
giques,disonsentermesplusmelvilliensquelepéchédelatraite,auquel DonBenitoparticipeindirectement,commeonparticipeau péchéoriginel, estauprincipedelavengeancerétributivequis'estabattuesurlenavire,le péchéappelantlepéché etproduisantsesfruitsdemort.» SiParisot,quisemblesepersuaderqueMelvillevoyaitl'esclavaged'un œilindifférent,abesoindetémoignagesdirects,qu'illise«Précédemment esclave»dansPoèmesdeguerre(Gallimard,1981) etle«Supplément»àces mêmespoèmes,Melvilleécritnotamment«Ceuxd'entrenousqui ont toujoursabhorrél'esclavage,cecrimeimpie,sejoignentvolontiersauchœur jubilantdel'humanitéquicélèbresonécrasement.» MaisselonParisot, «pourMelvillec'estl'autreobjectionàLeyrisiln'yapasdebonne causedecausejustequ'ilfaudraitrallierpourêtre danslecampdesbons etcombattrelemal».S'ilenestainsi,onsedemandecequia bienpului inspirerce«Supplément»sinoblementcritiqueetsigénéreuxàl'égarddes vaincus.TrompéparladémarchesouventdialectiquedeMelville, Parisot faitdelui unânedeBuridan,incapabledeprendreunepositionéthique. PourenveniràBillyBudd,lerecoursàcettemienneintroduction antédiluviennedonneraitàpenserqueParisotignoreBillyBuddmarin,suivi deDanielOrme(Gallimard,1980)quicomporteunepréfacetoutenouvelle et unetraductioncomplètementtransformée,puisquefondéesurletexteque HarrisonHayfordetMertonSealtsontétabliaprèsneufansdetravailsur lescouchessuccessivesdumanuscrit. CharlesOison,danssonCallmeIshmael,appelleBillyBudd(nonsans déplorerquel'auteurdeMobyDicketdePierreensoitvenulà)ethatmost Christiantale».J'aiévitéquantàmoinonseulementcesuperlatif,maisle termemêmede«chrétien»commetropconfessionnel,Melvillen'ayantjamais appartenuàaucuneÉgliseousecte.J'espéraisquelemot«christique»(dont jesuisrienmoinsquesûr)évoqueraitplusdiscrètementlesréférencesàla Passiondel'«AgneaudeDieu»sipatentesdansBillyBuddetdansDaniel Orme.Ilestvraiqu'ellesnecomptentguèrepourRogerParisot,selonlequel leBeauMarinnesauraitêtreunevictimeimmaculéeauxyeuxdeMelville. «D'abordparcequeBillyn'estpasl'agneausanstacheilapéché.Ila humainementfrappéClaggart,iln'apasdivinementpardonnélesoffenses, iladonnélamort.»Etc. Ilestimpossibled'allerplusviolemmentàl'encontredel'espritdurécit, quin'auraitvéritablementaucunsenssiBillyn'étaitpas,sansambiguïté aucune,l'innocencemême,commeClaggartestlaperversitéincarnée.Inno-cenceévidentenonseulementpourlecapitaineVereFrappéparunange deDieu!Etpourtantl'angedoitêtrependu!s'écrie-t-il),maispourtout unchacunàbord.L'aumôniervenuendoctrinerBillyàla veilledusupplice «sentitquel'innocenceétaitunmeilleurbagageencorequelareligionpour alleraujugement»etremplacesonprêcheparunbaiser. IlestvraiqueBilly,n'étantpasleChrist,maisseulementunhumble «serviteursouffrant»entièrementsoumisàsondestinDieubénissele capitaineVere!»clame-t-illorsdesonexécution),n'estpasexemptduPéché originel,commeMelvillelesignifie,jecrois,parsonbégaiement.Lequelest causequ'iln'apurépondreàl'infâmeaccusationdeClaggartqueparla détentespontanéedesonpoing.Fairede cetteréponseun«péché»,prétendre