La Nouvelle Revue Française N° 472

De
Danièle Sallenave, Roumanie, octobre 1991
Jean-Yves Masson, Onzains de la nuit et du désir
Jean-Pierre H. Tétart, Vingt ans après...
Paul Gellings, Poèmes
Lorand Gaspar, Un voyage d'hiver
Hervé Micolet, Poèmes
Nathaniel Hawthorne, L'Esprit hanté
Reconnaissances :
Henri Thomas, Arthur Rimbaud, le point du jour
Jean-Michel Maulpoix, Paul Valéry, le chant et la chimère
Olivier Houbert, André Hardellet le grand stupéfiant
L'air du mois :
Harry Mathews, L'Amélioration
Guy Goffette, Tacatam Blues
Léon Robel, Je traverse
Jean-Pierre Martin, L'écrivain et la cuisininière ou Apologie de Felice
Chronique : la littérature :
Gérard Bocholier, La joie de cette vie d'Henri Thomas (Gallimard)
Jean Blot, Le crépuscule des pensées de Cioran (L'Herne)
Yves Leclair, Les fleurs et les saisons de Gustave Roud (La Dogana)
Édith de La Héronnière, Journal du réel gravé sur un bâton de Michel Jourdan (Criterion)
Chronique : le roman :
Max Alhau, Cortège de démons d'Ernst Weiss (Amiot-Lenganey)
Richard Blin, L'écrivain Sirieix de Richard Millet (POL)
Chronique : les essais :
Michel Jarrety, Julien Gracq de Michel Murat (Belfond)
Didier Pobel, Roger Vailland ou Un libertin au regard froid d'Yves Courrière (Plon)
Jean Blot, L'État culturel de Marc Fumaroli (Éditions de Fallois)
Hervé Cronel, L'impureté de Dieu de Stéphane Zagdanski (Éditions du Félin)
Pierre Leyris, Lettre à Jacques Réda
Jacques Réda, Carnet [dont 'La question monétaire']
Publié le : lundi 13 avril 2015
Lecture(s) : 3
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072382239
Nombre de pages : 128
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
LANOUVELLE REVUEFrançaise
DANIÈLESALLENAVE
Roumanie,
octobre
1991
Chaquevoyageconvoqueetréveilleletempsd'avant,etles languesnekuiaetvoiciqu'auborddelafosselesmots etlesmortssepressentfaibles,pâles,impuissants.Enarrivant àBucarest,jepensaisjevoudraisvoirlastatued'Ovideà Constanza;jevoudraisrevoirlaColonneTrajane;jevoudrais relirelesTristesetlesPontiques;jevoudraisêtredanslaclasse delatin,parunetristeaprès-midid'hiver. DelaRoumanie,qu'ai-jesupendantlongtemps,quinefût sortid'Ovide?Jeneconnaissaispasla«merNoire»desRusses etdesmodernes,seulementle«pontEuxin»,la«merbien-veillante»,quisurunecarteaccrochéedanslasalledeclasse, brillaitdeladouceursecrètedesonnomgrecretraduiten latin.Pendantlongtempslemondeantiquefutpourmoiplus vraiquelemondecontemporain.L'histoirerécente etletemps présentmesemblaientalorsenveloppésdansunemêmeénigme impénétrable,etjenesuispassûrequ'enécoutantlesconfi-denceschuchotéesd'uneautrepensionnaire,dontlepèreà Bucarestétaitmortdans«descamps»dontjenesavaisrien, n'ayantentenduparlerquedesautres,les«campsdeprison-niers»,j'aieentenduautrechosequesadouleur.
LaNouvelleRevueFrançaise
Maistoutcelaestbalayédanslemomentdemonarrivée, parunmotanglaisquimehante,moiquisuissipeufamilière delalangueanglaise,dèsmapremièrepromenadedansles ruesdelaville.C'estlemotdecay»,jenedistinguepas «-lesenstragiquedusenstrivial.Déclinant, décadent,décati? Enl'occurrence,lestroisconviennent.Glasfunèbre,visionsans rémission,impératifprononcéparunevoixsansvisage,effon-drementenroute,destructionpersistante,décréationcontinuée. Decay!disentlesrueseffondrées,lesbalconsenruine,les tuyauxcrevés,lescamionsdéglingués,lesfaçadespourries,les chienserrants,lestsiganesassisauxcarrefours.Decay!Tombe! Lemondes'effriteettun'asencorerienvu!Decay!ditaussi ladouceurd'octobresuruneverrièreArtDécoquesoutiennent desplanchesencroix.Decay!Ceciestdéclinetdéclineraencore. Iln'estpluspermisd'espérer. Unmurpend,qu'orneunetreilleempoussiérée. (Baudelaire,Fusées«peut-êtremêmenousretourneronsàl'état sauvageetquenousirons,àtraverslesruinesherbuesdenotre civilisation,cherchernotrepâture,lefusilàlamain».)
Jeregardeencemomentdesphotographiesquej'aifaites, deuxagrandissementssurpapiersimple,deuxphotographies ordinairesprisesdurantcevoyaged'octobreenRoumanie,l'une àlacampagne,dansleMaramures,l'autreàBucarest,toutes deuxparunebellejournéed'automne,avecl'espoirincertain quelajuxtapositionferasurgircequ'aucuneneparvienttout àfaitàdireàelleseule,etqu'enlesfaisantpasserparun montagerudimentairel'uneàcôté,puisau-dessusdel'autre, j'enferaijaillirdusensparfrictioncommelefeudedeux pierres.Carjeprendsdesphotographiescommelevoleur maladroitetnovicequi,dansunPrisunic,lecœurbattant, s'empareauhasardnondel'objetqu'ilachoisimaisdecelui quiétaitàportéedesamain.Jenesuisdoncjamaiscontente duproduitfurtifdemeslarcins;jem'étonneseulementque, parfois,aucœurd'unsipurhasard,unpeuderéalitévraie soitsaisie.
Roumanie,octobre1991
Surlapremière,devantsamaisondeboiscouverted'une grandetôlequ'unepercheretient,une femmeestassisearra-chantdesgoussesdeharicotsauxramessurlesquellesellesont séché.Lesoleiléclairedefacesonvisageplatqu'élargitun sourire;toutefois,ellenemeregardepas.Elleesttoutennoir, probablementmoinsvieillequ'elleneleparaît;sesavant-bras sontbeaux,sesmainsfortes,maissapoitrineaffaissée.Sousle châlenoir,sonvisagesansridesfaitunrondlumineuxetgai. Si,enlaquittant,onl'embrassaitpourlaremercierdevous avoirdonnéunpeudefromagefrais,quelqueszinniasdu jardin,ondevinepourainsidirequelgoûtauraientsesjoues depaillesècheetdepain,avec,derrière,quelquechosed'antique etdefruité,unpeud'odeurdecheminéeetdepiècebassepas trèsloindesbêtes.Enamorceenbas,àgauche,unetable couverted'unplastiquesale,unecuvette,quelquesobjetsde fer,debois,etunsacbleu.Aupieddelatable,unpanierà bûches.Devantlafemme,unebellecorbeilletressée,ovaleet longue,déjàrempliedeharicotssecsdansleursgousses.À gauched'elle,doncaucentredel'image,aprèsnettoyagedes perches,lerestedesfeuillesjaunies.Lesramessontalignées surledevantdelacour,lissesetprêtespourleprintemps prochain.Auperrondelamaison,degrossespastèquesont roulé,jaunefoncé,jauneclair,vertes,àrayuresbrunes,fruits tropgros,sauvages,exotiques. Toutelamaisonestd'unecouleuradmirable,unedesces couleursqu'onn'apasvouluesetquisesontdéposéesavecle temps,l'usage,maisdéjàrefroidie,àpeineréchaufféesous l'haleined'uneviequis'éteintbrunrouille,presqueviolet, jauned'or,etsurlepourtourdesportesetdesfenêtres,creusées parlapluie,levent,lepassagedeshommes,definesrigoles bleues.Deuxfenêtreslaiteusesencadrentuneporteentrouverte; unquartdemétalémaillé,destorchonssales,une baignoire d'enfantaufondcrevésontaccrochésàdes clous.Onentrevoit confusémentdeshangars,unealléesombreet,passantgaiement entrelespiquetstordusd'unebarrière,levertpimpantd'une basse-coursouslesarbresfruitiers. L'autrephotographieaétépriseàBucarest,quelquesjours
LaNouvelleRevueFrançaise
plustard.Unhommeprèsd'unchantier(gravatsetterre meuble,pierresetpavéstaillés)activelefeusousunchaudron àfondrelegoudron;lachaleurlefaitreculer;unefuméetrès noiremonteetobscurcitlecielet,danslefonddel'imageet del'avenue,lamassearchitecturaledela«Maisondupeuple», plaquéesurlefondbleu. Parrapportàl'autre,cettephotographieestd'unesécheresse totale;obtuse,cousue,muréedanslesilence.Nonseulement elleneditrien,maisellefaittaire. Surleboulevard,personne; quelquesautos,toutesarrêtées;lesarbresencorevertsontl'air grisetmortsousunepoussièrejaune;lesinnombrablesfenêtres delagrandebâtissesontvoiléesdebrumebleuecommedes yeuxd'unetaie.Unsilencesansborneplanesurcetempilement massifd'étagesajourés,décord'unfilmqu'onaabandonné aprèstournage.Letrounoirdugoudronattirel'œil,quis'y colle.Etlaflammequibrûleneréchauffepas. Entrecesdeuximages,dansl'unecommedansl'autre,il n'yarienquidonneespoir.Dansl'une,toutlepassésans doute,mais commeconservéunpeuau-delàdesalimite;et dansl'autre,unavenirbarré,l'histoirefigéedanssacaricature. À lacampagne,lebonheurestd'avant,l'épaisseurdelavie stagnepartout,répandue,figée,riennes'endécolleninevaque librement.Decettesurvivance,decettetraced'uneviequifut bonnepeut-être,nulaujourd'huinepeutplusfaireusage.Vie absolumentpleineetcependantabsolumentvideetdémunie, commesisonsensenavaitétéexpulsé,misendéroutepar l'histoire,violemmentarraché,violemmentprojetéloinenarrière, ouinexplicablementsuspendu,remisàplustard,dansun avenirquin'aurajamaislieu.Dureste,quelquenostalgieque cetemps-làsuggère,elleestaussitôtbarréed'uneombrecelle d'unesouffrancesansâge,interminée. Etsurl'autreimage,legoudronfonduentrelespavéstrop neufsditlaruineanticipée;dituneespérancegrotesque;dit unavenirquinepouvaitpasavoirlieu. Lamortestdanslesdeux.
LaNouvelleRevueFrançaise
giques,disonsentermesplusmelvilliensquelepéchédelatraite,auquel DonBenitoparticipeindirectement,commeonparticipeau péchéoriginel, estauprincipedelavengeancerétributivequis'estabattuesurlenavire,le péchéappelantlepéché etproduisantsesfruitsdemort.» SiParisot,quisemblesepersuaderqueMelvillevoyaitl'esclavaged'un œilindifférent,abesoindetémoignagesdirects,qu'illise«Précédemment esclave»dansPoèmesdeguerre(Gallimard,1981) etle«Supplément»àces mêmespoèmes,Melvilleécritnotamment«Ceuxd'entrenousqui ont toujoursabhorrél'esclavage,cecrimeimpie,sejoignentvolontiersauchœur jubilantdel'humanitéquicélèbresonécrasement.» MaisselonParisot, «pourMelvillec'estl'autreobjectionàLeyrisiln'yapasdebonne causedecausejustequ'ilfaudraitrallierpourêtre danslecampdesbons etcombattrelemal».S'ilenestainsi,onsedemandecequia bienpului inspirerce«Supplément»sinoblementcritiqueetsigénéreuxàl'égarddes vaincus.TrompéparladémarchesouventdialectiquedeMelville, Parisot faitdelui unânedeBuridan,incapabledeprendreunepositionéthique. PourenveniràBillyBudd,lerecoursàcettemienneintroduction antédiluviennedonneraitàpenserqueParisotignoreBillyBuddmarin,suivi deDanielOrme(Gallimard,1980)quicomporteunepréfacetoutenouvelle et unetraductioncomplètementtransformée,puisquefondéesurletexteque HarrisonHayfordetMertonSealtsontétabliaprèsneufansdetravailsur lescouchessuccessivesdumanuscrit. CharlesOison,danssonCallmeIshmael,appelleBillyBudd(nonsans déplorerquel'auteurdeMobyDicketdePierreensoitvenulà)ethatmost Christiantale».J'aiévitéquantàmoinonseulementcesuperlatif,maisle termemêmede«chrétien»commetropconfessionnel,Melvillen'ayantjamais appartenuàaucuneÉgliseousecte.J'espéraisquelemot«christique»(dont jesuisrienmoinsquesûr)évoqueraitplusdiscrètementlesréférencesàla Passiondel'«AgneaudeDieu»sipatentesdansBillyBuddetdansDaniel Orme.Ilestvraiqu'ellesnecomptentguèrepourRogerParisot,selonlequel leBeauMarinnesauraitêtreunevictimeimmaculéeauxyeuxdeMelville. «D'abordparcequeBillyn'estpasl'agneausanstacheilapéché.Ila humainementfrappéClaggart,iln'apasdivinementpardonnélesoffenses, iladonnélamort.»Etc. Ilestimpossibled'allerplusviolemmentàl'encontredel'espritdurécit, quin'auraitvéritablementaucunsenssiBillyn'étaitpas,sansambiguïté aucune,l'innocencemême,commeClaggartestlaperversitéincarnée.Inno-cenceévidentenonseulementpourlecapitaineVereFrappéparunange deDieu!Etpourtantl'angedoitêtrependu!s'écrie-t-il),maispourtout unchacunàbord.L'aumôniervenuendoctrinerBillyàla veilledusupplice «sentitquel'innocenceétaitunmeilleurbagageencorequelareligionpour alleraujugement»etremplacesonprêcheparunbaiser. IlestvraiqueBilly,n'étantpasleChrist,maisseulementunhumble «serviteursouffrant»entièrementsoumisàsondestinDieubénissele capitaineVere!»clame-t-illorsdesonexécution),n'estpasexemptduPéché originel,commeMelvillelesignifie,jecrois,parsonbégaiement.Lequelest causequ'iln'apurépondreàl'infâmeaccusationdeClaggartqueparla détentespontanéedesonpoing.Fairede cetteréponseun«péché»,prétendre
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Jean Follain N° 222

de editions-gallimard-revues-nrf

La Nouvelle Revue Française N° 311

de editions-gallimard-revues-nrf

La Nouvelle Revue Française N° 265

de editions-gallimard-revues-nrf

suivant