La Nouvelle Revue Française N° 474

De
Pierre Bergounioux, La Casse
Jean-Pierre Chambon, Discours du silence (À propos de Rimbaud)
János Pilinszky, Lenke Onix
Gérard Bocholier, On dure
Olivier Bervialle, Portraits de femmes
Jean-Claude Caër, Le poème au désert
Dominique Dubuy, Transitivité
Jacinto Luis Guereña, Sédimentation
Jacques Laurans, Un corps de sable
Yves Leclair, Inagenda
Max Alhau, Accueillir la terre
Jean-Claude Pinson, C'était, c'est...
Jean Pierre Vidal, L'obéissance aux saisons
Didier Pobel, Dix poèmes pour la saison prochaine
Jean-Pierre Le Goff, Préalable sur la perle
Daniel Boulanger, Retouche aux Hôtels de l'Image
Jean-Pierre Le Goff, Lettre aux personnes... - Vignettes
Collectifs, Lettres à Jean-Pierre Le Goff, Hôtel de l'Image
Henri Cottez - Michel Sidoroff, Rimbaud et la piscine de Beth-Saïda
Françoise Naour, Can Xue l'introuvable
Jacques Tardi - Philippe de Saint Cheron, Entretien
Raymond Prunier, Un texte scientifique de Goethe
Johann Wolfgang von Goethe, Esquisse d'une théorie météorologique
André Boucourechliev, Olivier Messiaen (1908-1992)
Jacques Réda, Carnet
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072385636
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LA NOUVELLE
REVUE FRANÇAISE
PIERRE BERGOUNIOUX
La Casse
Je ne sache pas qu'il y ait un sens à la vie. Le mieux qu'on
puisse faire, c'est de passer avec nos semblables le temps qui
nous est départi parmi les choses qui nous sont données, les
bonnes, de préférence. Mais c'est pure supposition de ma part.
Dès que nulle impérieuse obligation ne me retient plus dans
les lieux civilisés, je n'ai de cesse que je n'aie retrouvé les
friches, la lande, qui proclament bien haut l'évidence de notre
condition un bref intermède d'individuation entre deux
éternités de néant. Je m'arrête juste avant, sur la frange disputée
où l'épilobe et le sureau poussent dans des voitures un peu
anciennes. Une fourche repose sur un lit d'hôpital dressé dans
l'herbe peinte en bleu, en vert, parfois, couleur d'herbe, qui
s'obstine à croître entre les sombres enchevêtrements. La
baignoire est un peu plus loin. Un moteur y trempe dans son jus.
Des gondoles d'épicerie en inox y sont négligemment accostées.
Je suis seul. Mais pour gagner ces marges disgraciées, je me
suis acquitté d'un ultime devoir d'humanité auprès des hommes
relégués, eux aussi, à la périphérie.
Jamais je n'ai soumis à personne requête aussi malaisée que
celle qu'il me fallut, un jour, formuler là. C'est parce qu'il yLa Nouvelle Revue Française
allait, à quelque degré, de ma participation à l'intermède, que
j'ai trouvé l'audace. Je me vois encore, littéralement, des années
plus tard, m'avancer vers les longues caravanes, roues enlevées,
haut montées sur cales et munies d'échelles de coupée, pareilles
à des torpilleurs au bassin de radoub, les cabanes en planches,
les blocs de parpaing cru couverts de carton goudronné,
sommaires ébauches d'un effort sédentaire inabouti et dont
l'ensemble évoque bien plutôt une flottille encalminée en attente
du vent. Des câbles électriques courent à même le sol. Un
ruisseau d'acide prend sa source au pied d'un monticule de
vieux accus et serpente avant de se perdre dans le sable. Un
fourgon de traiteur c'est écrit dessus en rondes magnifiques
est bourré de rondins et de fagots. Un autre, badigeonné du
bleu charrette dont on trouve encore de vieux bidons, dans les
granges, paraît conserver ses facultés motrices. Le fond de la
cabine, tendu d'étoffes de théâtre, s'orne d'un miroir ovale
dans un cadre de bois noirci. Juste derrière le pare-brise, percé
comme à l'emporte-pièce d'un trou bien rond, discrètement
étoilé, une vierge laiteuse, sous ses voiles, bénit une Mercedes
jaune soleil rangée en travers. Des poules picorent au pied d'un
lampadaire d'appartement, un peu de guingois sous son
abatjour grenat à galon doré. Il est allumé. Il devait y avoir aussi,
dès alors, les boules lyonnaises passant à hauteur d'homme
comme des obus, soulevant des gerbes de sable et des bouffées
de poules, la musique, le fumet d'une cuisine épicée quoiqu'il
fût à peine neuf heures du matin, les femmes plus ou moins
vêtues au point d'eau, penchant sur un lavoir en ciment leurs
très longs cheveux noirs pleins de mousse blanche et tout le
reste. Mais il est déjà beau que j'aie réussi à discerner les
grandes masses, les véhicules, quoique le mot ne soit pas
toujours approprié, l'acide, l'électricité et la trajectoire tendue
des boules. Parce qu'il y avait les chiens, le cercle assourdissant
de croissants blancs et puis aussi, un peu, ces racontars qu'on
a entendus, enfant, de voleurs de poules et d'enfants, l'idée
que ma voiture allait se trouver déchaussée, montée sur cales,
peinte en bleu et remplie de bois de chauffage jusqu'au plafond
avant même que j'aie fini de poser le pied par terre. Et enfin,La Casse
la requête que je venais présenter avec l'air urbain, propret et
tout ce dont on s'avise que ça nous colle à la peau quand on
arrive là, venant des villes.
Ils avaient l'air sortis de terre. Ils étaient de la même couleur,
sable, rouille, derrière les croissants des gueules levées et le
bruit, la douzaine d'aboiements, comme autant de marteaux
s'abattant en cadence sur de la tôle, sauf un, qui la fermait.
Celui-là, je le surveillais plus étroitement, avec ses côtes
saillantes, comme un gros ressort à boudin comprimé, couvert de
peau de chien jaunasse, prêt à se détendre. Ça m'a semblé
durer longtemps, le tintamarre, le bleu, l'éclat ensoleillé de la
Mercedes sous le matin couvert, la vierge neigeuse. Le temps,
sans doute, qu'à travers les rideaux de couleur, aux hublots
des caravanes, on se soit formé une opinion. Après, la Célestina
de Picasso se tenait, en pied, au sommet de l'escalier de la
caravane qui commandait l'entrée du camp, à gauche, aussi
longue qu'un torpilleur et coiffée de la haute cheminée des
torpilleurs. Je ne m'entendais même pas parler, à cause des
croissants, mais ce qui compte, parfois, c'est qu'on dispute aux
chiens, aux racontars, aux abîmes qui nous séparent, l'air
ambiant, le fluide transparent, impalpable où se passe notre
brève saison. Si quelqu'un nous regarde et qu'il voie bouger
nos lèvres, il sait que ça veut dire qu'on a quelque chose à lui
dire, qu'il existe une possibilité qu'on se comprenne, qu'on
s'entende, peut-être. J'ai essayé, encore, mais on aurait dit des
types aux pièces dans un atelier de dinanderie, leur martèlement
idiot, toujours pareil, alors que j'avais, moi, quelque chose de
délicat à dessiner dans le fluide gazeux et après, si j'y parvenais,
quelque chose d'autre, d'important, à aller chercher au-delà
du camp, sur l'aire de stockage, et que ça commençait à
m'irriter. Je ne sais pas ce qu'on a à faire, ce qu'il faudrait.
En revanche, ce qu'on fait, ce qu'on veut, on y met une
détermination digne, sans doute, d'un meilleur dessein. On ne
va pas supporter éternellement que des chiens accaparent pour
rien l'air qui non seulement nous maintient en vie mais offre
un support merveilleux, omniprésent, inépuisable aux liens
immatériels que nous jetons, par-delà les obstacles, vers nosLa Nouvelle Revue Française
semblables. Alors, j'ai marché droit sur le demi-cercle plein de
crocs et ils se sont écartés, tus, presque, parce que c'étaient des
bâtards, incapables de bouger et de donner de la voix en même
temps, comme font les chiens courants, à part deux ou trois,
derrière, qui restaient à battre du cuivre sur mes talons pendant
que je m'avançais vers la caravane. Ils essayaient bien de
reformer leur cercle mais j'étais déjà plus loin, foulant leur
épais déballage de linge sale, pisseux, grognant. Et quand j'ai
recommencé à parler, au bas de l'escalier, ils avaient compris
qu'ils ne réussiraient pas à m'en empêcher. Ils fermaient leurs
gueules. La Célestina me regardait de son oeil valide, très noir.
Une taie laiteuse, du même blanc que la vierge du fourgon,
couvrait l'autre. Elle accusait bien plus que l'original le type
que nous prêtons aux Espagnoles. Elle était beaucoup plus
âgée, aussi. Mais elle portait le même châle gris-bleu dans
l'ombre duquel luisait l'or d'une boucle d'oreille. J'ai
recommencé, conscient de l'abîme où les mots, la voix qui
m'appartenait, que j'entendais, me faisaient l'effet de fils si fragiles
qu'avec la voix du dedans, que j'entendais presque aussi fort,
je me disais que c'était trop loin, pas possible, pas la peine.
J'avais envie de me taire, de m'en aller. Il fallait obliger les
mots à sortir, à me quitter, comme des chiens d'appartement,
ceux-là, qu'on n'arrive plus à mettre dehors. À eux aussi,
pourtant, j'ai imposé ma volonté. Sans doute la Célestina m'y
a-t-elle aidé. Son œil noir ne reflétait rien de la suspicion
qu'elle avait dû rencontrer souvent, dans sa vie, lorsqu'elle
s'était présentée au seuil des maisons, des vraies, en pierre de
taille, pour demander des peaux, du verre, des chiffons, des
vieilleries. Si mal que je m'y sois pris, avec des termes, des
tournures qui convenaient mal et cette voix du dedans aussi
stupide, obstinée qu'un chien, j'ai dit un peu ce que je voulais.
J'ai obtenu gain de cause pour celui qu'il me semble que je
voyais de l'extérieur et pour qui la voix du dehors intercédait.
En fait, la dame a dû y mettre beaucoup du sien quoiqu'il
n'y ait pas paru, qu'elle soit restée immobile, les mains
accrochées aux pans de son châle, me regardant sans surprise, défiance
ni mépris. Elle m'a indiqué un baraquement en planches, àLa Casse
une quarantaine de mètres, vers le fond du terrain. J'ai remercié.
Je suis parti avec deux ou trois bêtes attachées à mes grègues.
Mais maintenant que nous avions parlé, cette femme pareille
à un tableau de Picasso et moi, lancé un lien arachnéen dans
l'air terne, elles me suivaient en silence, tête basse, comme des
chiens.
C'est là que j'ai surveillé mes pieds ou qu'ils ont pris le pas
sur le « compère chargé du triste savoir» afin que je n'aille pas
me prendre dans les câbles électriques, patauger dans l'acide
sulfurique ou recevoir de plein fouet une boule de pétanque.
J'ai salué deux hommes assis à une table rococo devant un
plat de tripes, traversé le champ de tir pendant une accalmie.
J'ai cru devoir ignorer les femmes à leur toilette, repassé le
ruisseau, contourné un tas de métal aux reflets d'or rose, de
bronze et je suis arrivé. L'homme m'attendait sur le pas de sa
porte. Il n'y avait pas trace, sur son visage sombre, creusé de
rides, de l'indulgence que la dame m'avait marquée. Mais
c'était un homme, assez âgé, lui aussi, pour avoir fait le plein
de la méfiance déclarée qu'ils rencontrent lorsqu'ils vont
demander, à l'entrée des maisons, des vieux métaux, des outils cassés,
des armes plus ou moins hors d'usage. Et même après qu'ils
ont payé, tiré de leur poche des billets chiffonnés et qu'ils
regagnent le fourgon bleu charrette avec des socs d'araire, des
chenets dépareillés, des fusils Lee-Enfield tombés du ciel
nocturne avec de la dynamite, cinquante ans plus tôt, au bout
d'un parachute, ils doivent sentir sur leur nuque le regard
lourd des sédentaires qui possèdent des caves, des greniers et
des granges.
D'un certain point de vue, c'était plus facile. Nous étions
de plain-pied. Les chiens, maintenant, se contentaient de me
traîner dans les jambes, comme des paillasses sales dont la terre
serait jonchée, en place d'herbe ou de pavés. J'avais déjà parlé,
dehors, gagné la clémence de la Célestina. Mais c'était un
homme, façonné par l'hostilité sans mélange qu'on réserve aux
hommes. Il était entouré de choses dures et denses, morceaux
de bronze, plomb des batteries, et fondé, comme les hommes,
au sens étroit du terme, inclinent souvent à le faire, à tirerLa Nouvelle Revue Française
d'elles de l'importance, à me rendre très importun. Il pouvait
parfaitement. Il en avait les moyens, le droit, et pourtant il
m'a écouté. C'était plus que je n'avais espéré lorsque j'eus
résolu de prendre le mauvais chemin, d'engager la voiture dans
la trouée à demi obstruée de genêts et de fougères qui s'ouvrait
à un coude de la départementale et menait aux fumées qu'on
voyait, en toute saison, monter de la lande, plus loin, à l'aplomb
du camp.
Le plus difficile, ce fut, dans les deux cas, d'escamoter les
explications longues, compliquées que je me croyais tenu de
fournir. Il m'avait fallu trente-quatre ans deux fois dix-sept
pour en arriver là et ma présence, devant cet homme qui
m'écoutait sans aménité, sans hostilité non plus, simplement
immobile, impavide, au seuil de son gourbi, en était la
conclusion pratique. J'avais honte. J'aurais voulu dissiper tout
malentendu, rapporter ma démarche à sa raison dernière, ma requête
à son mobile véritable, le seul auquel nous devions, en
conscience, obéir, et qui, contre toute apparence, me guidait la
Raison, qui est une, la même partout, pour tous. Elle a aussi
ses passes obliques, ses chemins détournés quand la voie royale,
celle que tailla le plus improbable des mercenaires de
Guillaume de Nassau, nous est fermée. Et d'ailleurs, methodos, en
grec, c'est ça que ça veut dire, détour. J'aurais aimé le faire et
c'était trop compliqué. Ça m'aurait pris, et à mon interlocuteur,
des heures, peut-être des jours avant que j'aie fini d'en tracer
un aperçu sommaire dans l'air qui nous est alloué à tous,
équitablement, et ce n'aurait pas été raisonnable. J'en étais
parfaitement conscient. Mais ce qu'on croyait devoir faire,
même quand c'est inutile ou que ce serait fastidieux et qu'on
le sait, on ne peut pas s'empêcher d'y penser. La voix du
dedans n'arrête pas d'essayer de se faire entendre et ça complique
encore plus le travail à la voix du dehors alors que le dehors
est différent, réel, et qu'on désespère d'y faire apparaître quelque
chose de passable dont la voix est l'instrument.
Si j'avais eu affaire à quelqu'un d'hostile ou de très occupé,
de très important, comme ça se produit, je chercherais encore
l'espèce de repos que je n'escomptais plus que d'un bout deLa Casse
ferraille, d'une chose étendue, après l'avoir attendu en vain,
longtemps, dans le seul ordre où je sais bien, pourtant, qu'il
réside. Mais le sort voulut que des réprouvés, vivant à la
périphérie, regardent favorablement l'entreprise que je n'avais
pu faire aboutir en ses temps et lieu. Il me semblait encore que
je n'avais rien dit. C'est pire que ça. Je ne faisais que tout
embrouiller, avec les deux voix qui interféraient. Plus je parlais,
moins il paraissait probable de me faire entendre d'un homme
illettré, cantonné sur la marge de la civilisation urbaine, parmi
ses rebuts, juste avant la lande. Je m'étais arrêté pour chercher
un mot. L'homme me regardait comme l'instant d'avant, comme
si parler, parfois, par endroits, ne changeait rien à rien, qu'on
soit pareil non pas à des animaux, qui obtempèrent, ferment
leur gueule, mais à des arbres, à des pierres qu'on voit muets,
inchangés, après qu'on s'est tu. C'est pour ça que j'ai mis un
moment à comprendre. Je suis resté planté les pieds dans les
chiens alors que mon vis-à-vis avait désigné, du menton, l'aire
de stockage et qu'il m'avait dit d'aller voir si j'y trouvais mon
bonheur.
Mon père naquit juste avant la guerre, la grande. Il devint
orphelin de père avant même de s'être aperçu qu'il avait un
père. Je suppose qu'on ne peut avoir de fils qu'autant qu'on
l'a été soi-même. Si l'on n'a pas d'abord occupé la première
place qui nous incombe à tous, c'est-à-dire la seconde, on aura
du mal, le moment venu, à tenir congrûment la première,
c'est-à-dire à ménager un peu de place à l'autre, la seconde.
Ayant été d'emblée le premier, on se regardera comme le
dernier, même si, après soi, survient un truc dûment pourvu
des attributs génériques de l'espèce, le sac de peau avec le
bouton unique de l'ombilic, le cœur, la petite soufflerie
pulmonaire et le douzième de cheval-vapeur dont on dispose tous,
à quelques kilos près. On mettra le meilleur de ses soins à
demeurer ce que le destin cruel, le monde, en sa fureur, nous
fit le seul et l'on s'appliquera, par suite, à persuader à
l'autre, à l'hôte du petit sac de peau, qu'il n'est point.
C'est pour m'être colleté avec la déraison universelle qu'ilLa Nouvelle Revue Française
m'a fallu deux fois dix-sept années et pour avoir perdu que je
suis allé réclamer quelque rebut apparié à ma disgrâce à ceux
d'entre les hommes que le genre humain confine à l'écart.
Il y a quelque chose d'évident, de facile qu'on peut ne pas
vouloir savoir. On sera toute sa vie à l'ignorer. D'ailleurs, c'est
tard, dans l'histoire de l'espèce, au début de l'hiver 1619, dans
l'Allemagne dévastée, qu'un mercenaire s'en avisa, en rêve
d'abord, et puis les yeux ouverts, la plume à la main. Avant
cette saison mémorable, on a sacrifié obstinément à l'idée que
nous participerions des trois règnes, que c'est à l'or et à la
pourpre, aux plumes d'agami, aux griffes d'ours, aux pierres,
aux palmes, aux choses étendues, brillantes de préférence, dont
on s'augmente que nous serions redevables de notre existence.
Et, partant, dépourvus de celle-ci à proportion même de ce
que celles-là nous manquent. Et aujourd'hui encore que
n'importe qui peut se procurer n'importe où les pages en petit
nombre du Discours de la méthode, on ne laisse pas de recevoir
en sa créance que c'est des gestes, des choses, de mots pareils
à des choses que nous vient notre humanité.
On peut signifier à quelqu'un, dès le début, surtout au
début, qu'il n'est point, soit qu'on lui dénie la possession des
choses auxquelles on attribue communément la capacité de
conférer quelque existence à leur détenteur, soit qu'on ne
reconnaisse pas pour telles celles dont il est revêtu. Il a toujours
la ressource de s'en soucier comme d'une guigne et de vaquer
à ses occupations. Mais cela, semble-t-il, ne se peut justement
qu'assuré de la chose qu'on est, quelle qu'elle soit. Longtemps,
je fus empêché de vaquer à rien d'autre qu'à tenter de composer
avec l'inexistence qui m'était assignée dès lors que, pourvu
d'une gousse de chair, je me trouvais, malgré moi, en butte à
tout le reste et aux préoccupations de la vie.
Dix-sept années durant, j'ai cherché mon salut dans le règne
végétal. À la première occasion, je quittais la petite ville où
cela s'est passé. Je ne sais pas ce que j'aurais bien pu faire s'il
s'était agi d'une île ou d'une grosse agglomération où l'on va
marcher des heures sans en voir la fin. Mais c'était une petite
ville cernée de collines. En partant droit devant moi, vite,La Casse
j'atteignais en peu de temps les étendues incultes, livrées aux
bruyères, au taillis, où je n'avais plus que l'embarras du choix.
C'est à un aulne, qui est une essence tendre, à écorce lisse, que
j'allais m'adosser. J'en concevais, dans l'instant même, une
profonde douceur. Il me fallait un arbre. Je n'aurais pas connu
l'apaisement si je m'étais contenté de m'asseoir sur le sol, sans
rien pour me soutenir. La raison d'un tel besoin, j'aurais été
fort en peine de la livrer si j'avais eu, en plus, à expliquer ma
conduite. Je me contentais d'y répondre aveuglément.
Maintenant, il me semble comprendre un peu. Les arbres sont
debout. Ils essuient des tempêtes. On peut les abattre. Le vent,
aussi, les caresse. Des oiseaux chanteurs viennent les visiter.
Mais, surtout, ils n'iront jamais, à l'instar des hommes, réclamer
à un tiers qu'il leur accorde qu'ils sont différents, couverts de
plumes, chamarrés d'or, plus grands, mieux faits, très éminents
et respectables, ce qui revient, pour le tiers, à se regarder
luimême comme positivement démuni de ce dont il leur a pris
fantaisie de s'accroître, plus petit, négligeable, etc. Sans cela,
ils ne le seraient jamais. La preuve, c'est qu'on ne les voit pas
sommer un arbre de le leur conférer par son absence de pourpre
et d'hermine, son inimportance, son abjection. Ce que j'aimais,
chez les arbres, c'était leur égalité et celle, par suite, qu'ils
m'accordaient. Ils étaient eux-mêmes sans qu'il fût besoin de
mon approbation, d'une altération de mon être, de sa négation
perpétuée.
J'arrivais de la ville avec la douleur de manquer de tout,
d'en posséder le contraire, le déficit constaté. J'ai envisagé de
passer la frontière. Changer de règne s'offrit d'abord comme
la seule issue qui me fût laissée. Je m'adossais à l'aulne. La
respiration tumultueuse que m'avaient faite la marche rapide
et, aussi, les choses mauvaises que j'avais emportées, se calmait.
Je ne bougeais pas. C'était le soir. Je cessais peu à peu de
percevoir le tronc lisse, sans chicots, dans mon dos. C'était
pareil et c'était bien. Les détails, autour, s'estompaient
graduellement. Le paysage se simplifiait. L'ombre circulait dans
le taillis, imposant le silence, tarissant les chuchoteries des
feuilles. J'aurais dû rentrer. Je pouvais encore mais il y avaitLa Nouvelle Revue Française
trop de douceur à ce goût d'arbre que j'avais, maintenant, trop
d'âcreté au goût d'homme que je retrouverais dans les lieux
habités. Je n'avais plus froid, ou bien ce n'était déjà plus ce
qu'on appelle ainsi mais les prémices d'un exil bienheureux,
l'entrée au règne végétal. J'étais lavé de l'amer et du noir que
j'avais apportés avec moi comme par une perfusion de sève,
purgé de l'atrabile par l'humeur limpide dont les arbres sont
irrigués. Je voyais à peine les taches vagues de mes mains. Je
distinguais mal les joues de l'air bistre, comme si, déjà, une
fine pellicule d'écorce les recouvrait. Derrière, l'anastomose
s'était accomplie. Il n'y avait plus d'épaules, d'échine, rien que
l'aubier et, au-delà, l'épaisseur rougeâtre du bois de cœur.
Je ne sais pas le temps qu'il aurait fallu encore, le délai
requis pour m'assimiler tout entier, connaître les nombreuses
faveurs dont les arbres furent comblés, la nutrition éthérée que
leur prodigue la lumière, la ronde enfantine des saisons,
l'éternelle jeunesse des feuilles, l'humeur claire, les visites d'oiseaux.
On les voit bien absorber d'autres choses mauvaises, des clous,
des silex, du barbelé, de la mitraille. Quand la nuit avait aussi
gagné le ciel, je me tenais à parts égales des deux côtés de la
frontière. Ensuite, tout allait très vite, le volume du lopin de
chair s'amenuisant dans la fraîcheur intense et l'obscurité, la
part du bois croissant d'autant. J'avais de moins en moins
envie de rentrer, de bouger, conformément à l'essence neuve
dont je participais de plus en plus. Je voyais venir le moment
où elle serait devenue si bien la mienne que, même avec la
meilleure volonté, je ne pourrais plus. Les extrémités inertes,
là-bas, s'y refuseraient. Elles se seraient mêlées à l'humus, avec
leurs allures de racine, comme ici, plus haut, la chair et l'aubier,
la sève et le sang entre-tissaient leurs fibres, confondaient leurs
circulations. Il n'y aurait plus que l'écho affaibli, alenti du
cœur et puis l'aulne en prendrait aussi la relève et je serais un
arbre. J'en goûterais la calme, la ferme égalité.
J'ai failli. J'ai laissé passer, à deux ou trois reprises, l'instant
après lequel les proportions s'inversent. Mon parti, enfin, celui
de l'arbre, était pris et c'était la veille (ou le sommeil, peu
importe) immobile que les arbres exercent debout, sur lesANDRÉ BOUCOURECHLIEV
Olivier Messiaen (1908-1992)
Olivier Messiaen nous a quittés. Sa présence et son œuvre se
confondent avec l'une des périodes les plus passionnantes et les plus
passionnées de notre temps. Aucune vie créatrice n'aura été aussi
riche ni aussi ambiguë que la sienne. Il fut dans le même temps
l'homme de conservatoire et l'artiste d'avant-garde, l'analyste
incomparable de cinq siècles de musique connue de lui par fa?«f et
l'inventeur de la « série généralisée ?dont il avait su voir à la fois
l'intérêt majeur et les limites étroites, avant d'en céder l'exploitation
à Boulez. Il fut encore l'harmoniste « français ?postdebussyste, sensuel
et touffu jusqu'à la surcharge, et le polyphoniste frémissant inspiré
du chant des oiseaux. Il fut, enfin, l'homme de foi catholique que
l'on sait, mais qui proclamait cette foi en un langage aussi peu
religieux que possible, d'une sensualité sans pareille. Sans doute
sont-ce ces qualités contradictoires qui, habitant l'homme le plus
généreux et le plus exquis, ont fait la gloire du compositeur Messiaen
dans le siècle, et celle du maître Messiaen auprès de trois générations
de musiciens auxquels il a donné la foi, le métier et la culture.
Que Messiaen ait été violemment attaqué par une critique
conservatrice au lendemain de la guerre pour des œuvres comme les Trois
petites liturgies ou les Vingt regards sur /'E~/<M~yM&.r, bien innocentes
à nos oreilles d'aujourd'hui, ne doit être mentionné que pour nous
rappeler ce qu'étaient l'« ancienne avant-gardeet l'« ancienne
critique» (1945) « L'auteur atteint les cimes du ridicule. Une
littérature opaque et une musique à odeur [?] de cilice. Pas une touche
[?] de douceur. Une ambiance tenace [?], malsaine. On sort de là
enragé, prêt à mordre » Autrement important est de rappeler
l'impact sur les plus jeunes musiciens d'œuvres totalement novatrices,
comme les Quatre études de rythme (1950) ou le Livre d'orgue (1931).
1. Cité par J. Lonchampt dans Monde du 29.4.92.La Nouvelle Revue Ff~c
Le fait que Messiaen s'est vite détourné de ce style n'est pas bien
grave en soi; l'importance des « Modes de valeurs et d'intensités »
(des Quatre études de rythme) où hauteurs, durées et intensités sont
dotées de « modesindépendants et traités comme des séries, avec
interversions et permutations, se vérifie dans leurs conséquences
historiques. Boulez y verra le prototype de la « série généralisée (à
tous les éléments du langage musical) qu'il développera dans son
Premier livre de Structures affaire, pour lui, de grammaire et
d'écriture, qu'il reniera d'ailleurs par la suite. Chez Stockhausen, en
revanche, ces œuvres de Messiaen provoqueront une prise de
conscience d'un monde sonore nouveau. Certains de nous se souviennent
du jeune Allemand écoutant vingt fois, trente fois l'enregistrement
(en 78 tours!) de Modes de valeurs, s'écriant à chaque fois « mais
cela sonne autrement! ?» Cette écoute d'un langage aux éléments
dissociés conduira Stockhausen à tenter d'intervenir à l'intérieur du son
lui-même (Gruppen, Pièces de piano t~-X~. Que Messiaen ait été
l'instigateur plus ou moins occulte et quasi innocent de ces
recherches fut, sa modestie aidant, peu connu et assez vite oublié
il est bon de le rappeler au milieu des pieux hommages qui lui sont
rendus aujourd'hui.
Les oiseaux qui prirent la place de ces précieuses recherches ne
furent pas, nous semble-t-il, les meilleurs inspirateurs du maître,
mais ils furent ses plus durables compagnons. Par leur intercession
et leur caution de créatures chantantes de Dieu, Messiaen devait
retrouver en partie son langage d'autrefois, non sans avoir scandalisé
son public une fois encore, dans l'« Epodede sa Chronochromie, un
de ses chefs-d'œuvre, où les oiseaux-instruments de l'orchestre chantent
en 18 parties réelles pendant un long moment, jusqu'au délire.
Messiaen était-il, comme on est tenté de le croire, tant est vaste
son catalogue et tant fréquentes ses confessions publiques sur ce sujet,
le compositeur religieux par excellence du xx~ siècle? Si l'on écoute
Stravinsky, cet autre grand auteur religieux de notre temps, ou les
polyphonies sacrées de la Renaissance, on se fait de la musique
religieuse de son langage une idée différente de celle de Messiaen.
En quoi son harmonie, avec ses sixtes et ses quartes augmentées,
ajoutées, diffère-t-elle dans les Vingt regards et les parties descriptives
du Catalogue d'oiseaux? Elle reste, ici et là, empreinte de la même
sensualité, pour ne pas dire du même érotisme, qu'exalte une
rythmique inspirée de l'Inde. Aucune autre musique du xx* siècle ne dit

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