La Nouvelle Revue Française N° 490

De
Jean-Marie Laclavetine, Mouches noyées
Gilles Coupet, Deux boyaux de lapin
Robert Marteau, Liturgie II
Jean-Yves Masson, Un retour (Fin)
Patrick Drevet, Nuit des temps
Noël Devaulx, Fausse fenêtre
Reconnaissances :
Jean-Pierre Richard, Paysages d'une chair (Patrick Drevet)
François Lallier, L'origine et l'antérieur (Baudelaire)
Christophe Carraud, La musique et le désœuvrement (III)
Jean Roudaut, 'La Notion pure' selon Mallarmé
Le fond de l'air :
Daniel Boulanger, Étiquettes
Georges Arès, Gare aux sosies
Georges L. Godeau, Norvège
Jacques Réda, Qu'est-ce qui se passe? Tabous
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072388156
Nombre de pages : 128
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
JEAN-MARIELACLAVETINE
Mouches
i
noyées
Leplusdifficileestdenepasleurarracherlagorge.Pour peuqu'ilsaienteuletempsd'avalerprofondémentl'hameçon, onsetrouvecontraintà desactesdechirurgiefine. Rémiregrettaden'avoirpasferréplusvite.Ilpritson dégorgeoir,unemincetiged'inoxdontilfitglisserl'extrémité fourchuelelongdufildenylonjusqu'àl'hameçon,solidement plantédansunanneaudelatrachée.Parbonheur,lesperches, pourvuesd'unegueulevasteetsouple,seprêtentdebonne grâceàcetyped'opération. Nebougepas,tuespresquesauvée,murmura-t-ilsans chercheràconvaincre. Enquelquessecondes,ilparvintàdégagerl'ardillonsans provoquerd'hémorragie.Laperche,encoreétourdie,alla rejoindredanslabourrichelesdeuxcommèresquil'yavaient précédée. Rémiétaitarrivéavantleleverdusoleil.Ilaimaitcette heuresilencieuselarivièresereposedanssesodeurspuis-
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santéspoivreetanis,sauge,terremouillée.Onn'entendque lechuintementdel'eaulelongdesberges,reprisencontrepoint parceluiduventtraversantlesfeuillages.Puisunrossignol faitunessaidevoix,desfroissementsd'ailescommencentà courirsurlasurfacedel'eauquel'ondistingueencoreàpeine, unragondinpasse etplongesousuneracine.L'aubenaissante mouillelesrivesdelueurspâles.Pendantquelquesinstants, danslafourmillantepénombre(etpourpeuqu'unpaysandes environsnemettepassontracteurenmarche),onpeutsecroire enfinseulaumonde. Rémiavaitposésonmatérielsurlapetiteavancéedeterre d'oùilétaitvenu,laveille,lancerunpaindechènevisetdu blécuitmêlédefarineetdeterre.Puis,remontantlarivière jusqu'àlacascade,ilétaitallécalerunebouteilledegaillac entredespierres,danslevifd'unremous. LeflotteurRémirestaitfidèleauxplumesdepaonetsoies deporc-épichéritéesdesongrand-pères'inclinamollement versl'arrière,secouchauninstantaufildel'eau,puisreprit saverticale. Enalerte,Rémiaffermitsaprisesurlapoignéedeliègede lacanne.Lesignalattendunetardapasdeuxtouchespresque imperceptibles,suiviesd'unpiquéplusfrancautermeduquel ilferrad'uncoupsecetléger.Lafinessedel'attaquenelaissait pasespérerunclientbienconsidérable.Uneperchette-soleil palpitabientôtdanssapaume,toutesnageoireshérisséessur lamoireétincelantedesarobetachetéedebleuetdejaune. Rémiéprouvaitunetendresseparticulièrepourcespiratesd'eau douce,férocesdestructeursd'alevinsmaisincomparablesdandys auxquels,enfant,ilavaitconsacréunaquariumentier.Ilhésita àremettreàl'eaulecalicobasimmangeable,maisdécidade conserversaprisepouruneéventuellepêcheauvif,ensoirée. Quelquesinstantsplustard,unegicléed'ablettesenéventail luisignalal'arrivéedanslesecteurd'unmalfaiteurdeplus grosseenvergure.Rémidécidadechangerdetactique.Aban-donnantlaligneflottante,ilsaisitsapetitecanneàlanceren fibredecarbonecourteetsouple,elleluipermettraitd'at-teindrelesendroitslesmoinspraticables.Ilsedéplaçalelong
Mouchesnoyées
delaberge,ensilence,projetantàlalimitedesherbes,dans lecreux dessouches,uneminusculecuillèretriface,légèrement plombée,montéesurunnylondedix-huitcentièmes.Illa récupéraitlentement,endandinantparsaccadesafind'imiter lafuiteéperduedel'abletteouduvairon. Danslafraîcheurdupetitmatin,lesous-boisavaitdes résonancesdeciterne.Parissetrouvaitàquelquesannées-lumière,directionnord-nord-ouest.Parislebureaules ordinateursronronnaientjouretnuit,l'appartementdecéli-bataireRémiretrouvaitlesoird'autresécransceluidela télévision,celuid'unordinateurpersonnelsurlequelilinventait desprogrammesaprèsenavoirfabriquédanslajournéepour lecomptedeSonarPlus,celuidumiroirdelasalledebains grimaçaitunvisageauxcernesbleu-noir. Nord-nord-ouest,approximativement. Lalameorangeetbleud'unmartin-pêcheurcisaillal'airen longeantlaberge,accompagnéedesontitihtperçant.Rémivit l'oiseaus'arrêter unpeuplusloindansunvolsurplace,plonger, etreprendresontrajetrectiligne. Leslancersrestèrentinfructueux.Lapercheoulebrochet quiavaientsemél'émoidanscetteportionderivièreétaient sansdoutepartisversd'autresterritoiresdechasse.Plutôtun brochet,supputaRémi.C'estunanimalparesseux,facilement repu,délaissantlegibierqu'iln'apuattraperaupremieressai. Laperche,aucontraire,estopiniâtreetsanguinaire;plusd'une foisRémiavaitvuunegrossemèrepoursuivreuneproiejusque surlagrève,ellevenaits'échouerautermedesacourse furibonde. Ilrevintverssonpostedepêcheinitial.Dansunepetite ansecalme,ilputramasserquelquesversporte-boisquilui seraientutilesplustarddanslajournée,silespoissons,tellement versatiles,selassaientdesesversdevase. Lamatinéefuttranquille.Ilattrapadelablanchaille quelquesgardonsetrotengles,unchevesnequ'ilrejeta.Vers onzeheures,iljugeaopportundes'offrirunen-casléger,par exemplequelquestranchesd'andouilleaccompagnéesd'un
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gobeletdegaillac.Deux,éventuellement.Ilallachercherla bouteilledanslecourantfrais. C'estenrevenantqu'ilconstataladisparitiondesonlaguiole. Lecouteaunesetrouvaitnidanssespoches,nidanslaboîte àpêche.Ilremontalesentierjusqu'àlavoiture,eninspectant lesolduregard,sansrésultat. RiennonplusdanslaVolvo.Peut-êtrel'avait-iloubliéàla maison,aprèslepetitdéjeuner.Lalameneluiferaitpasdéfaut laboîteàpêchecontenaitunopinel.Maisilyavaitplusgrave. Lelaguioleétaitmuniduseultire-bouchondisponibleàplu-sieurskilomètresàlaronde. Rémidutserésigneràmâchertristementsonandouilleen regardantdériverleflotteur.Commepourmarquerleur compassion,lespoissonsfirentpreuve,dèslors,d'unediscrétion absolue.Surlabouteilledegaillac,couchéedansunlitde pervenches,perlaitunebuéeimmatérielle.
II
Depuisqu'iltravaillaitchezSonarPlus,Rémiprenaitsys-tématiquementsesvacancesàlamêmepériodeetaumême endroitunebergerieachetéedèslapremièreannéegrâceàun emprunt,aménagéedefaçonrudimentaire,aucreuxd'unvallon perdu,danscette régiondésertiqueetbéniechaquesous-boisabriteuntorrent,chaquevalléeunerivière.Ilpouvaity traqueràloisirlatruiteetlebrochet,leblack-bassetlesandre, l'abletteetlegoujon,aulongdetrentejournéessilencieuseset leplussouventsolitaires. Lesoir,ilvidaitlepoisson,lecuisinait,ets'installaitsurle parvispourledégusterdanslaseulecompagnied'unvinfrais, faceaucrépusculechargéd'odeursetdebruits.Ilfumaitensuite uneoudeuxcigarettes,etpréparaitlapêchedulendemain.Il fallaitmonterdeshameçons,lesaiguiser,assemblerleslignes, vérifierlesplombagesdansl'abreuvoirdelacourafinqueles
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PHOTO
C'estunjeuneélan,auboutd'uneficelle,auborddelaroute, prèsd'unecabanevendeusedepeaux.Lescarss'arrêtentpourla photo.Lefindufinestdeprendrel'animalparlecouetdesourire àl'objectif.Derrière,lesmontagnes,untorrent.Parfoislabêtese cabre etsejetteausol.Elleperdsontempsetsesforces carles touristesontfaitdeuxmillekilomètrespourelle.Etlaphotod'un élanenrentrantchezsoiestobligatoire.
LESVIEUX
Ilsvivent,ilsontdesvisages,desmains,desidées,ilssebousculent pourlesdire,pouravoirdesréponses,pourfairerire.Lematin,ils sontlevésplustôt,ilsprennentdesdouches,ilsfontleursvalises, ilssontlespremiersaurestau,leursyeuxbrillent,ilstrientles gourmandiseset,lesbraschargés,ilss'envontdignesàleurtable. Mêmeilsremplissentleurspochesdepainpourlelancerauxmouettes surlepontsoleil.Ilss'amusentcommedesenfantslorsquelesoiseaux viennentdansleursmains.
BERGEN
Ilpleut.Laguidelocaleproposemalgrétoutdedescendre.«Avec lesparapluies.»Personnen'ena.Alorslemuséedesbateaux.Les touristestripotentlesancres,s'assoientsurlespoutres,bâillent. Pourfinir,lajeunefemmeévoqueHamsun,«ungrandartiste». J'opine,«saufqu'ils'estfourvoyé,commeNapoléon,Nietzsche». L'œildelaguides'allume;elleatantdechoses àdirelà-dessus. Moiaussi.Mesvoisinsvoyageursriendutout.Ilssont majoritaires.
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