La Nouvelle Revue Française N° 492

De
Roger Grenier, À la garde!
Philippe Delaveau, Maturation oubli
Alain Lercher, Les leçons de la vie
Lionel Ray, Haï-kaï de la Dévotion
François Debluë, Initiation à la solitude
Jean-Louis Jacquier-Roux, L'usine
Satoru Kawamura, Magnificat
Jacques Legrand, Un Blaise Cendrars du XV<sup>e</sup> siècle
Oswald von Wolkenstein, 'Bourlinguer'
Jacques Legrand, Le poème heptalingue
Reconnaissances :
Salah Stétié, L'Ouvraison (Christian Gabriel Guez Ricord)
Gilles Quinsat, Robert Burton, le récit mélancolique
Gil Jouanard, Les Agendas de Jean Follain
Édith de La Héronnière, Ce que voyait Hearn
Hédi Kaddour, Sœur obscure (Jules Supervielle)
Le fond de l'air :
Gérard Bocholier, Le wagon du poète
Robert André, Ultimat necat
Dominique Autier, Notule sur les pièges
Cyrille Fleischman, La Poésie
Jacques Réda, Nénesse a peur
Marc Baron, Brouillons, broussailles
Jacques Réda, Carnet [dont 'Le sel de la belle-mère (Mother in law's salt blues)']
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072378812
Nombre de pages : 128
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
ROGERGRENIER Àlagarde
Leschroniqueursjudiciairesaccréditésdisposaientd'unpetit bureau,donnantsurunecourduPalais,pasloindelabuvette. Ilyavaitpeut-êtreuneintentionmalignedanscerapproche-mentgéographique.L'obscurfonctionnairequiattribuaitles locauxauraitsoulignéainsil'intempérancebienconnuedes journalistes.Lapremièrefoisquejepénétraidanscettepièce, bassedeplafondetenfumée,j'étaismaladedetimidité,d'au-tantplusqu'unprocèsimportant,celuid'unparricide,avait attirél'équipeaucomplet.J'avaisunchatdanslagorgequand jemeprésentai.Monnometceluidemonjournalnemodi-fièrentenrienl'airdeméfiancequemonentréeavaitposésur lestraits dechacun.J'allaitendrelamainàmesconfrèreset consoeurs.Jeneprétendspasque,danscespremièresbrèves minutesquenousavonspasséesensemblelemomentde gagnerlasalledesAssisesétaitimminentj'aieuletemps detouslesidentifieretderetenirleursnoms.Dureste,jen'y arrivejamaissansmal.Jenesuisguèrephysionomiste,etje mefaisdesennemisennereconnaissantpasceuxquiestiment queleurstraitsdevraientêtregravésdansmamémoire. Ilyavaitsansdoute,cejour-là,FernandeBloch,grande
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femmeimpétueuseetautoritaire,célèbrepourlasévéritéde sescomptesrendusd'audience.Elleréclamaitla têtedesaccusés. Etpourtant,j'aifiniparconstaterqu'elleavaitboncœur. ClotildeLandryétaitsoninséparablecollègue.Maîtresseoffi-cielle-dudirecteurdesonjournal,ellesesentaitpleined'im-portance.Unchauffeurl'attendaitpourlarameneraprèsles audiences.ElleétaitaussiférocequeFernande,maisplus vulgaire.Pourleuraigreur,onlessurnommait«Pancréaset Médisance».Ellesavaientpourtantprissousleurprotectionla plusjeunedeschroniqueusesjudiciaires,GilberteMarchal,une fillequimesemblaitaussitimidequemoi. Blanche Beauvaiscomplétaitlapartiefémininedenotre corporationetenétaitladoyenne.Unepetitedamequiavait êtremignonneetquicontinuaitàsecoifferàlagarçonne, commeellel'avaitfaiten1925.Ellevivaitavecunautre chroniqueur,JustinGuy,hommestrictquiconsidéraitlesfautes d'orthographeetdesyntaxecommedescrimesaussigraves queceuxquivalaientlacomparutiondevantlesAssisesdenos «clients». Unautreaccrédité,PierreKevin,avaitlaparticularitéde prendreintégralementensténotoutcequisedisaitinterro-gatoire,témoignages,réquisitoire,plaidoiries,desorteque,pour rédigersoncompterendu,c'étaitcommes'ilavaitsubideux foisl'audience.Parfoismême,àlafind'unprocès,ilnous relisaittoutessesnotes,malgrénosprotestations,desorteque celafaisaittroisfois.Ilétaitlefilsd'unauteurderomans populairesetunrestedecettenotoriétéd'antans'étaitdéposé surlui.Enfin,leplusvieuxdenoustous,célèbreparcequ'il sévissaitdéjàdutempsdeLandru,étaitIgorWashington. Singulierpersonnagequi,jadis,avaitréussiàêtreenmême tempssyndicdelapressereligieuseetsecrétairegénéraldes Folies-Bergère!Maintenantilétaittoutcourbé,presqueplié endeux,etildisparaissaitderrièrelabalustradeduboxdela presse.Quandilvoulaitvoirquelquechose,ilredressaitla têteet latournaitdanstouslessens,àlamanièred'unetortue. Ilestarrivéquepourcertainsprocèsimportants,commela salleétaitbondée,lePrésidentluifitlafaveurdel'installer
Alagarde!
surunechaise,aupiedmêmedutribunal.Ceuxquinele connaissaientpassedemandaientalorsquiétaitcepersonnage, quel étaitsonrôledanslacomédiejudiciairequiallaitsejouer. Selonlesprocès,d'autresjournalistes,envoyésspéciauxde quotidiensoud'hebdomadaires,venaientsejoindreànous.Mais jeneparlequedenousautres,lespermanents.Jenediraipas àquelsjournauxouagencesdepressenousappartenions.Comme nous-mêmes,beaucoupdecesorganesdulendemaindelaguerre ontdisparu.Rappelerleurstitresestd'unfaibleintérêt.Etpuis, ilfautbienquejebrouilleunpeulespistes. Peuàpeu,jemesuisintégréàl'équipe.J'aiprismaplace, presquetoujourslamême,surlesbancsdelapresse,entre PierreKevinetBlancheBeauvais.J'écoutaisPierreKevinme racontercomment,ledimanche,ilemmenaitsesenfantsplace del'Europeouruedel'Aqueduc,parceque,delachaussée, ondominelesvoiesdechemindefer,etilsrestaientlà, longtemps,àcommenterlepassagedestrains.J'auraispréféré m'asseoirprèsdeGilberteMarchal,maisFernandeBlochlui réservaitd'autoritéuneplaceàcôtéd'elle.Toutlemonde essayaitd'éviterlaproximitéd'IgorWashington.D'abordparce quelevieilhommeétaitretombédanslesfarcesdecollégien. Aucoursd'uneaudience,illuiarrivaitdepousseruncri.Le Présidentnousjetaitunregardcourroucé.EtIgorWashington regardaitautourdelui,seretournait,l'airindigné,commes'il sedemandaitluiaussiquiétaitlefautif.Maislepire,c'était qu'ilétaitincontinent.J'aivuunefoisunruisseaupartirde saplaceetcoulerlentementverslemilieudelasalle,en directiondelabarredestémoins. Enfinarrivalejourquej'attendais.Jeneseraisplusdésormais laplusrécenterecruedelapressejudiciaire.Maiscen'estpas unjeunotquipoussalaportedenotrepetitbureau.Lecheveu rare,lesdentsjaunes,levisagecreusé,lespaupièresourléesde rougeetlarmoyantes,lasilhouettevoûtée,l'arrivantapparaissait commeunspécimend'humanitéaudernierdegrédel'usure. Ilseprésenta Lourmel. Unpseudonymedetouteévidence.Maisunpseudonyme
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vieilli,qui,avecsafinaleen«el»,faisaitpenserauxcomiques troupiersdudébutdusiècle. L'accueilfutfroid.Moiseul,mesouvenantencoredel'épreuve qu'avaitétémonarrivéedanslapressejudiciaire,fisuneffort pourmettreàl'aiselenouveauvenu.Ilfallutd'ailleursgagner bientôtlasalled'audience.Cejour-là,onjugeaitunefemme quiavaittuésongigolo,parcequ'illuiavaitvoléseslouis d'or.Ilyavaitfortàparierquelesjurésseraientindulgents. Ilsarriventàcomprendrelapassion,maisqu'ontoucheàl'or, jamais. Nousn'aurionspasétéjournalistessinousn'avionspasété capablesderassemblerrapidementdesrenseignementssurLour-mel.IlsfurenttelsqueJustinGuynousconvoqua,enune sorted'assembléegénéraleextraordinaire. Lourmeldevaitsonposteàsonfrère,undesprincipaux éditorialistesdelapressefrançaise. CeluiquiestmariéàuneanciennevedetteduCasinode Paris,précisaIgorWashingtondontlepasséfaisaituneautorité enmatièredemusic-hall.Sivousl'aviezvuedansTape-moi dansl'œillEtilsemitàchantonner,d'uneaffreusevoixde crécelle
Tape-moidansl'œil,dansl'œil,dansl'œil Tuverrassij'suisd'Pontoise, Tuverrassij'suisd'Pontoise, Tape-moidansl'œil,dansl'œil,dansl'œil, Tuverrassij'suisd'Pontoiseousij'suisd'Argenteuil.
J'aicruunesecondeque,malgrélesans,ilallaitsemettre àleverlajambeenmesure. Legrandéditorialisteavaitusédesoninfluencepourfaire embaucherlepersonnagedanssonjournal.Sansdouteparce qu'ilétaitsanstravail,àboutderessources. Jeveuxbien,déclaraJustinGuy.S'ilavaitbesoinde manger,onauraitpul'affecterauxinformationsgénérales,à lapolitiqueétrangère,àlarubriquehippique,àlamode,je nesais.Maisàlachroniquejudiciaire!Parceque,Lourmel,
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l'aléa,leflou.NouveauMoyenÂgeledéveloppementde«•zonesgrisesquisemul-tiplienthorsdetouteautorité,dudésordrerusseaugrignotagedessociétésrichespar lesmafiasetlacorruption.NouveauMoyenAgel'affaissementdelaraison, commeprincipefondateur,auprofitd'idéologiesprimairesetdesuperstitionssi longtempsdisparues.NouveauMoyenAgeleretourdescrises,dessecoussesetdes spasmes,commedécordenotrequotidien.NouveauMoyenAgelaplacedeplusen plusréduitedel'universordonné»faceàdesespacesetdessociétés,eux,deplus enplusimperméablesànosinstrumentsd'action,voireànoscapacitésd'analyse.
N'insistonspassurcettevisionmoyenâgeuse»,pourrait-ondire)du MoyenÂge(dontA.Mincévoquebizarrement,page205,le«videidéolo-gique»).LisonsplutôtmaintenantcequeRobertArtigianiécritàlafinde sonétudeparuedanslen"163deDiogène Notresièclededégénérescenceestaussiunsiècledecréativitésanségale unmélangedontleshistoriensadmettentdenosjoursqu'ilestégalement caractéristiquedelaRenaissanceduxv'siècle. Laleçonmajeuredelascienceest,peut-être,quetousleseffortspourpréserver desstructuresexistantesoudicterl'avenirsontvouésàl'échec.Lathéoriedu chaosnousditquel'avenirdessystèmessociauxestaussiimprévisiblequeleurs passéssontincertains.Connaîtrel'avenird'unsystèmedynamiquecomplexerequiert uneconnaissanceparfaitedesesconditionsprésentes.Or,noustenonsdelathéorie quantiquequ'ilestunebarrièred'informationquinousinterditl'acquisitiond'une connaissanceparfaite.Sinousnesavonspasexactementlapositionetlavitesse dechaquemembred'unsystèmedynamique,lesrelationsnonlinéairesquile définissentrendrontleurscomportementsfutursglobalementincertains.Ainsi,les systèmesrégisparunerègleonteux-mêmesunavenirinconnuetleseffortspour lesenfermerdansdesvisionsutopiquessontvouésàl'échec. Danslemêmetemps,lathéoriedesstructuresdissipativesattiretoutparti-culièrementl'attentionsurlerôledesindividuscréatifs,surlesfluctuationsinternes quialtèrentlesrelationsdéfinissantlesystèmeetquisontspécialementimprévisibles. Cesontleséquivalentshumainsdesmouvementsaléatoires,quiauxpointsde bifurcationpeuvententièrementrestructurerunsystème.Maisleslimitesdela prévisibilitédontprennentactelathéorieduchaosetlathéoriedesstructures dissipativessontenfaitdeprécieuxatoutsdansuneperspectivehumaine.Elles libèrentl'esprithumaindelaservitudepsychologiqueetphilosophiquequiapoussé desgenscommelesMaritainauborddusuicide.Lascienceduxx'siècleacréé «unmondeilfaitbonvivre»,commeditJamesJeans,enreconnaissanttout simplementquelaspontanéité,lacréativitéetl'esthétiquequidéfinissentles valeurshumainessontdespartiesintégrantesdesprocessusnaturels. Biensûr,riennenousobligeàintériorisercesvaleursetàlesadapter.Nouspou-vonstoujourscontinueràsoupireraprèslesabsolustypiquesdessystèmessociauxpré-cédents.Maisdanscecarprécis,unetransformationdesvaleursaussiradicaleque celleduxv'siècleetdesa«redécouvertedumondeetdel'homme»estpossible,car enmodélisantscientifiquementnossociétés,c'estlaréalitéquenousmodélisons,du moinstellequenousl'expérimentons.Ceconstatlaisseentrevoirlapromessedu xx'siècle,àsavoirquel'ontrouveraenfinlemoyend'enfiniravecl'aliénationque nousimposelacartecognitivemoderne.Aumilieudesbainsdesangetdesruines,des
1.«UneRenaissanceauXXesiècle?Prixetpromessed'unchangementculturel.»
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