Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Lire un extrait Achetez pour : 12,99 €

Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Vous aimerez aussi

suivant
LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
Les
DOMINIQUEPAGNIER FaiblesTremblementsdu
monde
JepossèdetoujourscettelettredeTiniellem'appelle Parsifal;ellemel'avaitenvoyéepeudetempsavantsamort; maiscesurnomdeParsifalremonteaupluslongséjourque j'aipufairechezelle.Elles'inquiétaitunpeuparceque,à l'âgequej'avaisalors,sesdeuxfilsavaientconnuuneexistence trèsdifférentequiluiparaissaitplusnormale,uneviemou-vementéeetsportive,faite,l'hiver,derandonnéesàskisurles hauteursprochesdeVienne,etl'été,dechevauchéesàla frontière hongroise,entoutcasdesortiesincessantesl'élé-mentfémininétaittoujoursprésent.D'unautrecôté,lecourrier qu'ellemevoyaitrecevoirpresquequotidiennementdeFrance, etdontl'enveloppeportaittoujourslamêmeécrituredefemme, larassuraitsansdoutesurmoncompteetdevaitluilaisser supposerqu'unsermentdefidélitéprêtédansmonpaysm'en-gageaitànepaschercherdecompagnieféminineàVienne.Il fallutunorageverslafindejuilletpourqu'elleapprenneque c'étaitsurtoutunsecretdémondel'écriturequimeforçaità restercloîtrédelonguesheuresdansmoncabinet. Unaprès-midiquej'étaisàmontravailàlalibrairieUni-versum,unorageéclataau-dessus deVienne,précédédedeux
LaNouvelleRevueFrançaise
outroisbourrasquesquidurentcauserquelquesdégâtsdans lapartieouestdelaville.Commej'avaislaisséouvertela doublefenêtredubow-windowdufonddemoncabinet,le ventenfits'entrechoquerlesbattantsdontlesvitressebrisèrent, laissantpénétrerparlasuitedespaquetsdepluie.Alertéepar lebruit,Tiniétaitaccourueetavaitessayéderemettrede l'ordresurmapetitetabledetravailinstalléeprèsdelafenêtre, carleventet lapluieyavaientbouleversélesempilementsde livresetdepapiers.Dèsmonretour,ellemefitpartde l'incident,etmereprochantmanégligence,elleavançaquelques excusesd'avoirdû s'introduireainsidansmachambre.J'allai moi-mêmejugerdel'ampleurdusinistre.Quelquespagesun peuonduléesetàl'écrituredélavéesemblaientenêtrelesseules traces;àyregarderplusattentivement,jedécouvrisavecconster-nationqu'unlivreanciendontjemeservaispourlarédaction d'uneétudeuniversitairesurlethéâtrebaroque,etquej'avais achetéauprixdesacrifices,n'avaitpasétéépargnéparlapluie. Touteslespagesétaientmarquéesd'unindélébilelisérébistre qui,s'ilrestaitenmargedutexte,avaitcependantdébordésur laplupartdesbellesreproductionsdontlelivreétaitorné. L'uned'entreellesdont,laveilleencore,j'étaisentrainde rédigerladescriptionpourmonétudeetsurlaquellelelivre étaitrestéouvert,avaitétéparticulièrementatteinte.Ils'agissait, d'undécordeBurnacinipourunopéradeSchmeltzerintitulé PietasVictrix,représentantlesmuraillesdeJérichoquis'ef-fondraientsouslesondestrompettesjuives.Ilm'intéressait précisémentparceque,nécessitantunetransformationàvue,il représentaitletypemêmedecesdécorsdontlepublicdes Jésuites étaitamateur;ils'endégageaitaussiuncharmenaïf, rustiqueetoptimisteauquelj'étaissensible. Lorsdudîner,Tinis'inquiétadelagravitédesdommages causésàmespapiersetjeluiconfessaimatristessedevoir monbelArtscéniqueviennoisabîmé parlapluie.Etcomme ellem'interrogeaitsurl'utilitédecelivre,jeluifispartde monprojetd'étude.Elleeutunlongsouriredontjenesus quepenser,maisneparlaplusdecequim'occupaitdansmon cabinet.Pourtant,lelendemainellerevintàlachargeen
LesFaiblesTremblementsdumonde
avouantque,alorsqu'ellemettaitdel'ordredansmesaffaires, elleétaittombéeparhasardsurunerevuedanslaquelleelle avaittrouvéquelques-unsdemespoèmes;jeluiexpliquaique c'étaientdespéchésd'adolescence,maisquepourl'heurej'avais cesséd'enécrire.Cetaveunedevaitpaslasatisfaire,carles jourssuivants, aucoursdenosconversationsvespérales,ellefit plusieursfoisallusionàcespoèmes,jugeantquec'étaitdom-magedeneplusécrire,etelleconclutquecequ'ilmemanquait, c'étaituneilluminationsemblableàcellesquiavaientrévélé degrandsécrivainsoudegrandsartistesàeux-mêmes,etelle mecitaPascaletsanuit,Rousseaulorsd'unePromenade, NietzscheàSils-Maria,WagneràRapallo,etmêmeRaymond Roussellorsdesadix-neuvièmeannée.Unetellecomparaison augmentamonembarrasparcequejeconsidéraisvraimentmon exercicedelapoésiecommequelquechosedehonteux,comme unesorted'inavouableplaisirsolitaire,sansrapportavecl'Art véritable.Malgrétout,cetteidéederévélationflattaitenmoi untrèsvieuxdésirdesalutetd'électionqu'enfantj'éprouvais déjàdansl'attented'apparitions.Enfin,cetteintrusiondansun territoirequej'entendaispréserverabsolumentdetouteincur-sionétrangère,eutpoureffetdefaireredoublerd'intensitémon maldupays.Jenégligeaitemporairementlascènebaroque autrichienne,passaidelonguesheuresàlirelesGoncourtchez l'Amidulivre,unbouquinisted'AmLugeckchezlequel,par jenesaisquelhasard,avaitatterriunequantitédevieuxlivres français,etlorsquecelan'étaitpaspossible,melaissaiabsorber parlalectured'unvieilArsèneLupindécouvertdanslalibrairie jetravaillais;carilmesemblaitqu'unléger reculdansle temps,mereportantàlaFrancefindesiècleetàcellede l'entre-deux-guerres(jefaisaiségalementmesdélicesdujournal deGide,pastantcependantdel'essentiel,dupurementlit-téraire,quedesondécor,decequ'ilyavaitenluidegéo-graphiquementperceptible,Cuverville,larueVaneau),me rapprocheraitdavantageduvifdemonpays. Monmaldupaysdevenaitsiaiguque,lorsqu'ilm'arrivait desortirdeVienneseprésentaientpourmoiquelques rassurantsîlotsdefrancité,machambre,l'Amidulivre,la
LaNouvelleRevueFrançaise
librairieUniversum,ouencorel'Institutfrançais,j'éprouvaisle besoind'emporter,dansmapocheousouslebras,unlivre français,commes'ils'étaitagid'unereliqueprotectrice,des mânesancestrales,oud'unpeudeterredemonpays. C'estainsiquedeuxsemainesaprèsquemavaguepassion pourlapoésiefutrévéléeàTini,j'emportais,pouruneexcursion dansleNiebelungengauqu'elleavaitorganiséeàmonintention (ilfallaitdoncquejesorte),un volumePléiadedesœuvresde Valéry,quimeparaissaitdevoir,parsoncaractèreméditerra-néen,meprémunircontrel'influencelourdementgermanique émanantdunommêmedemadestination.Àl'origine,Tini avaitmanifestél'intentiondem'accompagner,maisàlasuite d'unaccèsdefatiguequeluiavaientcauséleschaleursdu milieudel'été,elles'étaitravisée,etavaitfinalementdécidé deserendreavecsesdeuxamies,FrauGeroldetFrauDoktor Abendrot,enunlieumoinséloignédeVienne,lechâteau d'Aggstein,pourm'yattendresurmonretourvespéraldupays desNiebelungen. L'itinérairequeTinim'avaitpréparéimpliquaitl'utilisation dedifférentsmoyensdelocomotion;d'abordletrainpour gagnerDürnstein(unevisitedel'abbayes'yimposait),puis l'autobusjusqu'àEbersdorfdansleNiebelungengau,ilme faudraittraverserleDanubeencanot.Arrivésurl'autrerive, jelongeraisàpiedlefleuvejusqu'àMelk(unevisiteétait égalementprévue)d'oùjeprendraislebateaudelaDDSG pourrejoindreTinietsesdeuxamiesàAggstein. LalignedechemindefermenantàDürnsteinpartdela gareFrançois-Joseph.Celle-cidesservaittoutelapartiesepten-trionaledel'empireaustro-hongroisetparticulièrementla Bohême;lesbouleversementsquionttouchél'Europecentrale luiontfaitperdresonimportanceet,denosjours,lestrains quienpartentsontpourlaplupartdestortillardsnedépassant pasleslimitesdelaBasse-Autriche.C'estdanslequartierde cettegarequeHeimitovonDodererasituéunepartiede l'actiondesonromanl'EscalierdeStrudlhof,etpeut-êtrela clartéestivalequi,encedimanchematindemondépart,se répandaitdanslaruej'allaisseul,etdontlaperspective
LaNouvelleRevueFrançaise
scolaireduSecondEmpire(lesocéans,lescontinents,lesnationsdu nouveaumonde)ets'estperducommeunfantassinentreDunkerque etSaumurensefiantauxprojectionsLambert,cescartesd'état-major àpeineréviséesdepuislaGrandeGuerre,dontGamelinseservit surlesroutesdeladéfaitesimalpréparéedemai-juin1940. Parenthèsemêmepourreculerchezsoiilfautd'excellentescartes; lesblindésdeRommelenmarcheversl'Atlantiquedisposaient,eux, derelevésparfaitementàjour.Tiens,sansdoutelaraisonquidécida Pétainàinstaurerdetouteurgencemaisunpeu tard,enjuillet l'InstitutdeGéographieNationale! Longtempslescartesdenavigationaériennedel'OTANeurent mapréférence.Leursconfinsmaritimesmontrentunliserébleuet lesterres,là-hautcouvertesdeglaces,undésertblanc.Nousvoya-geons,monpinceauetmoi,entrecebleuetceblanc.Nousentrons dansunfjordoutremerfumentsouslaneigedesmaisonsdebois, noustouchonsunportduJapon,unepetitecriqueexpressivedans lesAléoutiennes,unebaiecanadiennepeufréquentéequeRiopelle connaîtpouryavoirpêchéauprintemps.Jesauteaupinceaumieux qu'àlaperche.Jusqu'auGroenland.DeaucapNord(apercevoir enpassantlespointesdubonnetlapondeLogogus).Etjecontourne àl'encredeChinelapresqu'îledeKola,longeàprésentlesfranges toujoursblanchesetbleuesdeSibérie.L'eaudemerestmorte,là-bas.Celanesevoitpassurlepapierimprimé.Quandnoustraversons cettezone,nous«filonssurLisbonneenévitantCadix»comme FilochardetRibouldingue. Uncollègue,lepeintrePincemin,meproposaunplandeville. Unevieillecarted'Athènesetsesenvirons.Àmonétonnementcette premièrevadrouilledonnachezmoiAthènesenlecture,ungrand dessinde1980.Or,proposerunnouveausupportàunartiste commedisentensurfacelesspécialistesrelèvedumêmesans-gêne quedeproposerunsujetderomanàunécrivain.«Écrivez-levous-même»,répondraitlavictimeenquittantuninstantsespapiers,sa machineàécrire,sesdictionnaires.Ilenfautduculotpoursemettre enlieuetplaced'unautre. J'aiunjourphotographiéauLeica,dansleVexin,systématique-menttouteslestraversesdecheminsdeferqu'unpaysanrécupérateur avaitplantéesenguisedeclôture.Chaquepoteauévoquaitunegueule sauvageetdélavée.Arc-boutésauxquatrecoinsduchampsedres-saient,enoutre,demagnifiquespotauxd'angle.Jefistirerdes agrandissementspourHenriMichaux.