La Nouvelle Revue Française N° 493

De
Dominique Pagnier, Les faibles tremblements du monde
Gérard Bayo, Poèmes
Patrick Reumaux, Ashes to ashes
Jean Pérol, Ruines-mères
John Taylor, Quand l'été fut venu
Alexandre Pouchkine, Automne (Extrait)
Reconnaissances :
Camille Dumoulie, Des signes d'inquiétante étrangeté
Gérard Bocholier, Ému comme les anges (Joseph Joubert)
Claude Reichler, 'Plus voir qu'avoir' (Michel Butor, le voyage et les Indiens d'Amérique)
Salah Stétié, L'Ouvraison (Christian Gabriel Guez Ricord) (Fin)
Bruno Grégoire, Villaurrutia ou La part spectrale du réel
Gérard Farasse, À Philippe Jaccottet (À propos de Cristal et fumée)
Le fond de l'air :
François de Cornière, Des cailloux qui flottent
Robert André, Pierrette
Jacques Réda, Un roman d'amour
Pierre Alechinsky, Lieux et liens
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072382130
Nombre de pages : 128
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
Les
DOMINIQUEPAGNIER FaiblesTremblementsdu
monde
JepossèdetoujourscettelettredeTiniellem'appelle Parsifal;ellemel'avaitenvoyéepeudetempsavantsamort; maiscesurnomdeParsifalremonteaupluslongséjourque j'aipufairechezelle.Elles'inquiétaitunpeuparceque,à l'âgequej'avaisalors,sesdeuxfilsavaientconnuuneexistence trèsdifférentequiluiparaissaitplusnormale,uneviemou-vementéeetsportive,faite,l'hiver,derandonnéesàskisurles hauteursprochesdeVienne,etl'été,dechevauchéesàla frontière hongroise,entoutcasdesortiesincessantesl'élé-mentfémininétaittoujoursprésent.D'unautrecôté,lecourrier qu'ellemevoyaitrecevoirpresquequotidiennementdeFrance, etdontl'enveloppeportaittoujourslamêmeécrituredefemme, larassuraitsansdoutesurmoncompteetdevaitluilaisser supposerqu'unsermentdefidélitéprêtédansmonpaysm'en-gageaitànepaschercherdecompagnieféminineàVienne.Il fallutunorageverslafindejuilletpourqu'elleapprenneque c'étaitsurtoutunsecretdémondel'écriturequimeforçaità restercloîtrédelonguesheuresdansmoncabinet. Unaprès-midiquej'étaisàmontravailàlalibrairieUni-versum,unorageéclataau-dessus deVienne,précédédedeux
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outroisbourrasquesquidurentcauserquelquesdégâtsdans lapartieouestdelaville.Commej'avaislaisséouvertela doublefenêtredubow-windowdufonddemoncabinet,le ventenfits'entrechoquerlesbattantsdontlesvitressebrisèrent, laissantpénétrerparlasuitedespaquetsdepluie.Alertéepar lebruit,Tiniétaitaccourueetavaitessayéderemettrede l'ordresurmapetitetabledetravailinstalléeprèsdelafenêtre, carleventet lapluieyavaientbouleversélesempilementsde livresetdepapiers.Dèsmonretour,ellemefitpartde l'incident,etmereprochantmanégligence,elleavançaquelques excusesd'avoirdû s'introduireainsidansmachambre.J'allai moi-mêmejugerdel'ampleurdusinistre.Quelquespagesun peuonduléesetàl'écrituredélavéesemblaientenêtrelesseules traces;àyregarderplusattentivement,jedécouvrisavecconster-nationqu'unlivreanciendontjemeservaispourlarédaction d'uneétudeuniversitairesurlethéâtrebaroque,etquej'avais achetéauprixdesacrifices,n'avaitpasétéépargnéparlapluie. Touteslespagesétaientmarquéesd'unindélébilelisérébistre qui,s'ilrestaitenmargedutexte,avaitcependantdébordésur laplupartdesbellesreproductionsdontlelivreétaitorné. L'uned'entreellesdont,laveilleencore,j'étaisentrainde rédigerladescriptionpourmonétudeetsurlaquellelelivre étaitrestéouvert,avaitétéparticulièrementatteinte.Ils'agissait, d'undécordeBurnacinipourunopéradeSchmeltzerintitulé PietasVictrix,représentantlesmuraillesdeJérichoquis'ef-fondraientsouslesondestrompettesjuives.Ilm'intéressait précisémentparceque,nécessitantunetransformationàvue,il représentaitletypemêmedecesdécorsdontlepublicdes Jésuites étaitamateur;ils'endégageaitaussiuncharmenaïf, rustiqueetoptimisteauquelj'étaissensible. Lorsdudîner,Tinis'inquiétadelagravitédesdommages causésàmespapiersetjeluiconfessaimatristessedevoir monbelArtscéniqueviennoisabîmé parlapluie.Etcomme ellem'interrogeaitsurl'utilitédecelivre,jeluifispartde monprojetd'étude.Elleeutunlongsouriredontjenesus quepenser,maisneparlaplusdecequim'occupaitdansmon cabinet.Pourtant,lelendemainellerevintàlachargeen
LesFaiblesTremblementsdumonde
avouantque,alorsqu'ellemettaitdel'ordredansmesaffaires, elleétaittombéeparhasardsurunerevuedanslaquelleelle avaittrouvéquelques-unsdemespoèmes;jeluiexpliquaique c'étaientdespéchésd'adolescence,maisquepourl'heurej'avais cesséd'enécrire.Cetaveunedevaitpaslasatisfaire,carles jourssuivants, aucoursdenosconversationsvespérales,ellefit plusieursfoisallusionàcespoèmes,jugeantquec'étaitdom-magedeneplusécrire,etelleconclutquecequ'ilmemanquait, c'étaituneilluminationsemblableàcellesquiavaientrévélé degrandsécrivainsoudegrandsartistesàeux-mêmes,etelle mecitaPascaletsanuit,Rousseaulorsd'unePromenade, NietzscheàSils-Maria,WagneràRapallo,etmêmeRaymond Roussellorsdesadix-neuvièmeannée.Unetellecomparaison augmentamonembarrasparcequejeconsidéraisvraimentmon exercicedelapoésiecommequelquechosedehonteux,comme unesorted'inavouableplaisirsolitaire,sansrapportavecl'Art véritable.Malgrétout,cetteidéederévélationflattaitenmoi untrèsvieuxdésirdesalutetd'électionqu'enfantj'éprouvais déjàdansl'attented'apparitions.Enfin,cetteintrusiondansun territoirequej'entendaispréserverabsolumentdetouteincur-sionétrangère,eutpoureffetdefaireredoublerd'intensitémon maldupays.Jenégligeaitemporairementlascènebaroque autrichienne,passaidelonguesheuresàlirelesGoncourtchez l'Amidulivre,unbouquinisted'AmLugeckchezlequel,par jenesaisquelhasard,avaitatterriunequantitédevieuxlivres français,etlorsquecelan'étaitpaspossible,melaissaiabsorber parlalectured'unvieilArsèneLupindécouvertdanslalibrairie jetravaillais;carilmesemblaitqu'unléger reculdansle temps,mereportantàlaFrancefindesiècleetàcellede l'entre-deux-guerres(jefaisaiségalementmesdélicesdujournal deGide,pastantcependantdel'essentiel,dupurementlit-téraire,quedesondécor,decequ'ilyavaitenluidegéo-graphiquementperceptible,Cuverville,larueVaneau),me rapprocheraitdavantageduvifdemonpays. Monmaldupaysdevenaitsiaiguque,lorsqu'ilm'arrivait desortirdeVienneseprésentaientpourmoiquelques rassurantsîlotsdefrancité,machambre,l'Amidulivre,la
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librairieUniversum,ouencorel'Institutfrançais,j'éprouvaisle besoind'emporter,dansmapocheousouslebras,unlivre français,commes'ils'étaitagid'unereliqueprotectrice,des mânesancestrales,oud'unpeudeterredemonpays. C'estainsiquedeuxsemainesaprèsquemavaguepassion pourlapoésiefutrévéléeàTini,j'emportais,pouruneexcursion dansleNiebelungengauqu'elleavaitorganiséeàmonintention (ilfallaitdoncquejesorte),un volumePléiadedesœuvresde Valéry,quimeparaissaitdevoir,parsoncaractèreméditerra-néen,meprémunircontrel'influencelourdementgermanique émanantdunommêmedemadestination.Àl'origine,Tini avaitmanifestél'intentiondem'accompagner,maisàlasuite d'unaccèsdefatiguequeluiavaientcauséleschaleursdu milieudel'été,elles'étaitravisée,etavaitfinalementdécidé deserendreavecsesdeuxamies,FrauGeroldetFrauDoktor Abendrot,enunlieumoinséloignédeVienne,lechâteau d'Aggstein,pourm'yattendresurmonretourvespéraldupays desNiebelungen. L'itinérairequeTinim'avaitpréparéimpliquaitl'utilisation dedifférentsmoyensdelocomotion;d'abordletrainpour gagnerDürnstein(unevisitedel'abbayes'yimposait),puis l'autobusjusqu'àEbersdorfdansleNiebelungengau,ilme faudraittraverserleDanubeencanot.Arrivésurl'autrerive, jelongeraisàpiedlefleuvejusqu'àMelk(unevisiteétait égalementprévue)d'oùjeprendraislebateaudelaDDSG pourrejoindreTinietsesdeuxamiesàAggstein. LalignedechemindefermenantàDürnsteinpartdela gareFrançois-Joseph.Celle-cidesservaittoutelapartiesepten-trionaledel'empireaustro-hongroisetparticulièrementla Bohême;lesbouleversementsquionttouchél'Europecentrale luiontfaitperdresonimportanceet,denosjours,lestrains quienpartentsontpourlaplupartdestortillardsnedépassant pasleslimitesdelaBasse-Autriche.C'estdanslequartierde cettegarequeHeimitovonDodererasituéunepartiede l'actiondesonromanl'EscalierdeStrudlhof,etpeut-êtrela clartéestivalequi,encedimanchematindemondépart,se répandaitdanslaruej'allaisseul,etdontlaperspective
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scolaireduSecondEmpire(lesocéans,lescontinents,lesnationsdu nouveaumonde)ets'estperducommeunfantassinentreDunkerque etSaumurensefiantauxprojectionsLambert,cescartesd'état-major àpeineréviséesdepuislaGrandeGuerre,dontGamelinseservit surlesroutesdeladéfaitesimalpréparéedemai-juin1940. Parenthèsemêmepourreculerchezsoiilfautd'excellentescartes; lesblindésdeRommelenmarcheversl'Atlantiquedisposaient,eux, derelevésparfaitementàjour.Tiens,sansdoutelaraisonquidécida Pétainàinstaurerdetouteurgencemaisunpeu tard,enjuillet l'InstitutdeGéographieNationale! Longtempslescartesdenavigationaériennedel'OTANeurent mapréférence.Leursconfinsmaritimesmontrentunliserébleuet lesterres,là-hautcouvertesdeglaces,undésertblanc.Nousvoya-geons,monpinceauetmoi,entrecebleuetceblanc.Nousentrons dansunfjordoutremerfumentsouslaneigedesmaisonsdebois, noustouchonsunportduJapon,unepetitecriqueexpressivedans lesAléoutiennes,unebaiecanadiennepeufréquentéequeRiopelle connaîtpouryavoirpêchéauprintemps.Jesauteaupinceaumieux qu'àlaperche.Jusqu'auGroenland.DeaucapNord(apercevoir enpassantlespointesdubonnetlapondeLogogus).Etjecontourne àl'encredeChinelapresqu'îledeKola,longeàprésentlesfranges toujoursblanchesetbleuesdeSibérie.L'eaudemerestmorte,là-bas.Celanesevoitpassurlepapierimprimé.Quandnoustraversons cettezone,nous«filonssurLisbonneenévitantCadix»comme FilochardetRibouldingue. Uncollègue,lepeintrePincemin,meproposaunplandeville. Unevieillecarted'Athènesetsesenvirons.Àmonétonnementcette premièrevadrouilledonnachezmoiAthènesenlecture,ungrand dessinde1980.Or,proposerunnouveausupportàunartiste commedisentensurfacelesspécialistesrelèvedumêmesans-gêne quedeproposerunsujetderomanàunécrivain.«Écrivez-levous-même»,répondraitlavictimeenquittantuninstantsespapiers,sa machineàécrire,sesdictionnaires.Ilenfautduculotpoursemettre enlieuetplaced'unautre. J'aiunjourphotographiéauLeica,dansleVexin,systématique-menttouteslestraversesdecheminsdeferqu'unpaysanrécupérateur avaitplantéesenguisedeclôture.Chaquepoteauévoquaitunegueule sauvageetdélavée.Arc-boutésauxquatrecoinsduchampsedres-saient,enoutre,demagnifiquespotauxd'angle.Jefistirerdes agrandissementspourHenriMichaux.
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