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La Nouvelle Revue Française N° 494

De
128 pages
Lorand Gaspar, Vivre et écrire
Yves Leclair, L'aile dans le plomb
Constance Delaunay, L'évidence même
Michel Calonne, Le chien se plaint
Julio Cortázar, Un gotán pour Lautrec
Reconnaissances :
Jacques Laurans, Une médecine du désert : Lorand Gaspar
Olivier Houbert, Histoire d'un corps : Jean Tortel
Roger Parisot, Dostoïevski et le mystère du mal
Camille Dumoulie, Des signes d'inquiétante étrangeté (Fin)
Le fond de l'air :
Max Alhau, Célébration de la lumière
Bertrand Degott, Poésies
Thierry Laget, La Domenica
Serge Fauchereau, Mal orienté
Jacques Réda, L'activité du soir
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de gallimard-jeunesse

Et si demain…

de editions-le-muscadier37401

LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
LORANDGASPAR Vivreetécrire
«Quelquejesois,jeveuxêtreailleursqu'enpapier.Mon artetmonindustrieontétéemployésàmefairevaloirmoi-mêmemesétudesàm'apprendreàfaire,nonpasàécrire. J'aimistousmeseffortsàformermavie.Voilàmonmétier etmonouvrage.Jesuismoinsfaiseurdelivresquedenulle autrebesogne»(Montaigne,Essais,II,p.566,éd.Folio, Gallimard).
Vivre,écrire.L'idéed'uneopposition,d'uneincompatibilité entrelesdeuxfaitpartiedeslieuxcommunsdenotremodernité. L'écriturenousestprésentéecommesubstitutdelavie,nous écririonsparincapacitéouparrefusdevivre.
Cetteproposition,avancéeentantqueconstatd'unfait indiscutable,général,estsouventliéeàuneautre,accusantle langage,surtoutécrit,denouséloignerduréel.Ledéploiement duréseauhumaindesignes,muparledésird'exprimer(pour nous-mêmesetpourcommuniqueravecautrui)cequenous sentonsetpensonsaucoursdenotrebrefpassagedevivants danslemonde,estconsidérécommeunfeutragequinousisole
LaNouvelleRevueFranfaise
deschosesdelavie,lacausedoncdeséparationpournousdu réel,derétrécissement,depertedevérité.Notreambitionde mieuxexplorergrâceànoslangageslamatièremouvantede notreexpériencequotidienne,dedonneruneformeaussijuste quepossibleauxidéesquenousenavonspournotreusage propreetpourparticiperpluspleinementàlatramenourricière deséchangesinterhumainspourraitdoncs'avérernéfaste. Ainsi,ledéploiementdenosaptitudesapparemmentlesplus remarquables,lesplusspécifiques,laproductioncommuned'un «outillage»quinousapermisd'enforgerd'autres,etceux-ci d'autresencore,pourraitseretournercontrenous. Maisn'est-cepaslecaspourlaplupartdesmouvementsquenous développonsàpartirdecetteviequiestennous(dansl'espoir delafortifier),quandilssontdictésparnosdésirsaveugles?
Assurément,toutdépendpourcommencerdecequenous entendonsparlanotiondevieengénéraletdeviehumaine enparticulier;del'usagequenouscroyonspouvoiroudevoir enfaire,desvaleursquenousattribuonsàsesaspectsdivers. Lesunsmettrontl'accentsurlavieducorps,sesaptitudesde bouger,d'agiretdesentir,etc.,d'autresserontattentifsplus particulièrementaujeudessentiments,d'autresencoredon-nerontleprivilègeàlaviedel'esprit,etc. Cesvisionsetlesorientationsqu'ellesimpriment(quenous lesconsidérionscommedictéesparunepuissancetranscendante ouélaboréesparunapprentissageindividuel,difficilementsépa-rabledel'expérienceacquisedansl'exercicecommundelavie d'ungroupehumainplusoumoinslarge),detoutefaçon chacunlesmodèlera,enpartantdesdonnéesd'unenaturepropre etdescirconstancesd'uneenfance,toutlelongdesonexistence, àtraversrencontresetépreuvesdetoutesorte.
Danslagrandeagitationdemes«espritsanimaux»je m'amarreàcettepremièrequestionbrutaleest-cedoncune illusionquel'écriturepuisseêtreunemanière,parmid'autres privilégiéepourcertainsdevivre,dedécouvriretde
Vivreetécrire
dépliernotrevie,notrenature.Toutesnosaptitudesnedécoulent-ellespasdelamêmeréalitévivante?
Toutparaîtsimpleaudépart(commelesontces«paysages» indivissurlesquelss'ouvreparfoisunpoème),puistrèsvite onseretrouveaucœurd'unecomplexitéinextricable defaits etdecheminsquibifurquentetentretissentavecd'autresleurs arborisationsindéfinies.Pourtant,sionneselaissepasobnubiler parcesadditionsinachevablesdanslesenchaînementsetles enchevêtrements,ons'aperçoittrèsvitequ'ilnepeutyavoir delueurpournousquedanslapoussée,dansl'ouverture,dans ledéploiementdecedond'«énergie»limitée.
Unmécanicienal'airdesavoircequ'ilattenddesontravail. S'ilaimelesmachines,lebricolage,ilytrouvera,aumilieu destracasquotidiensdetoutesorte,desmomentsdeplaisir, etdequoinourrirsafamille.Lesliensentrelamécaniqueet saviesemblentaussiclairsquesaplacedanslasociété. Leproblèmedumédecinestdéjàpluscompliquélesuns secontententd'appliqueraussicorrectementqu'ilslepeuvent destechniquesapprises,d'autres(deplusenplusrares)s'inté-ressentégalementàl'êtrehumainquisetrouveàl'autrebout del'actetechnique,àsesréactions,àsesdésirsetangoisses. D'autresencoresepassionnentpourlascience,cherchentle prestige,leshonneurs,l'argent,etc. Qu'attendentlesécrivainsdel'écriture? Commençonspar uneremarquequoiqu'enpenselamajoritédesgens,l'écriture demandebeaucoupdetravail,etnourritrarementsonouvrier. Jeconçoismalcesartisanssansl'amourdepétrir,demodeler cettematièrecommunequ'estlalangue,quetoutaufond d'eux-mêmesilssaventinséparabledeleurvie.Ilssententque sansla«force»activedece«morceau»deréalitéqu'ilssont, sansleurvécu,lesmotsnesontrien.Etcettelanguecommune estliée,biensûr,àunvastearrière-paysdevienonhumaine ethumaine,dedésirsetd'ouvragesquiensontindissociables. Àpartirdelà,espoirsetexigencesdivergentautantqueles rayonsd'uneroue.
LaNouvelleRevueFrançaise
Qu'enpenselasociété?Pasgrand-chosedanssamajorité. Lestatutsocialdel'écrivainneprendconsistanceauxyeuxdu grandnombrequ'aumomentunlivreréaliseune«perfor-mance»etfranchitdecefaitlemurdupetitécran.L'écrivain quiaréussi,lelivrequis'estimposésurlemarchédel'ima-ginationetdesbiensdeconsommation,deviennentalorsdes sortesdechampions,des«stars».
Pourintéressernosfameux«médias»capablesderenverser lavapeurdel'opiniondesmassesenuntournemain,ilfaut, bienentendu,apprendreàfaireaumoinsquatresautspérilleux d'unseulélanouexhiberunecertainemagnitudeenmatière d'horreur,decatastropheetdesexe.L'écritureestcertesmoins efficacequel'image«endirect»dequelqueguerreouautre désastre,maisl'expérienceprouvechaquejourqueseschances nesontpointnégligeables.
Toutecetteproblématiquedesrapportsentrevivreetécrire estgomméeàsesracinesparunlargecourantcontemporain, dontlesthéoricienspensentpouvoircouperradicalementl'écri-turedetoutcequifait notrevécuquotidien,decequenous sentonsoupensonsdel'existence. «L'activitépoétiqueapourobjet,essentiellement,lelangage. Quellesquesoientsescroyancesetsesconvictions,lepoète nommelesmotsplusquelesréalitésqueceux-cidésignent», écritOctavioPaz.Bref,lesensn'estpascequedénotentles mots dansl'expérienced'unecommunauté humaine,maisle motmême.«Lefondvientdelaforme,etnonl'inverse» . «Laparoleestlereversdelaréalité,nonlenéantmaisl'idée, lesignepurquinedésigneplusetquin'estniêtreninon-être.»Onpeutcertessedemandercequec'estqu'uneidée quin'estidéederien,idéede cetteidéederien,etcomment lapenséequiisolele«signepur»,cetteidéeparlaquellerien n'estpensé,peutelle-mêmeêtre extérieureauréelpeu importe,jerelèvesimplementdanscetteascèselavolontéde produiredeschimèresquin'existentquedanslesmots,sans autresliensaveclaviequelefonctionnementdenotrecerveau.
LaNouvelleRevueFrançaise
lavitrine.C'estunrideaugrenat,velouté,surlequelétincellentdes cuivrestrombones,trompettes,bugles,cors,cornetsàpistons,tout untrésordanslaparoicaverneusedecetterue.Auparavant,ona croiséplusieursmarchandsdeguitares.Ellesbrillaientaussi,mais d'unéclatmoinschaleureuxsousdesspotsexaspérantleursnacres, leursnickels,lesrefletssurleurgalbelisse,leurscolorisaigus.Les formeséchancréesdescaissesplatesauxmanchesasymétriques,etles systèmesdebranchementprises,boutonscombinentlafantaisie duprimitifetl'espritdelaboratoire.Leréglages'avèredélicat,si l'onencroitlesbullessonoresvolumineusesquisegonflent,gon-dolent,mollementéclatent,commeponduesparunepetitefoule agglutinéeautourdeshaut-parleurs.Cesontdesjeunesauxvisages presquehâves,etportantdesvêtementsétriquésluisentdesbouts demétal.Lesaxophonisterestesolitaire.Aprèsdeuxnouvellesgammes ascendantesils'interromptet,par-dessuslerideau,considèreun curieux,l'évalueiln'alatêted'aucunemploi.Peut-être aimerait-iljouerplutôtdelacontrebasse,ouduclavecin.Maisilresteébloui parcesdursorganeslabyrinthiqueslesoufflehumainpeutse transformerensons,etdesonsenémotionssurlesquelleslesmots n'ontpasdeprise.Àtraverslechuintementd'unefinepluie,il regardescintillerlesilencedelamusique.
Larumeurabeaus'amplifier,avecunelonguefrangedefracas pareilàl'effondrementrenouveléd'unevague,onperçoitlesilence fondamentalgrâceàunfaibletintement.Procheoulointain,onne sauraitdire,maisnet,etceluid'uneclocheentoutcas.Transposé dansledomainedelavue,ildeviendraitunclignotement,comme d'unepetitelampeviveaufonddelamassemouvanted'uneforêt. Elleprouveraitqu'ilexistelà-basunemaisonhabitée,etsansdoute delamêmemanièrequecelled'oùprovientceson.Orlanuit tombe,depuisquelquesminutesonnepeutplusfairesemblantde l'ignorer.Onapassélafrontièreincertainelalumière,silongtemps hésitante,mêmerésistante,changedécidémentdecampetneluttera plus.OntraverseleChamp-de-Marsdésertsousunemenace.Non qu'iln'yaitpasencoredesombresquivontsefondredansles bosquets,etd'autresquiparaissentenhumaniservaguementles formesenmarche.Aussiunetroupedechiensaphonesetnoirs, rendusfousparunecrised'indépendance,tourneenrondavecfrénésie
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