La Nouvelle Revue Française N° 494

De
Lorand Gaspar, Vivre et écrire
Yves Leclair, L'aile dans le plomb
Constance Delaunay, L'évidence même
Michel Calonne, Le chien se plaint
Julio Cortázar, Un gotán pour Lautrec
Reconnaissances :
Jacques Laurans, Une médecine du désert : Lorand Gaspar
Olivier Houbert, Histoire d'un corps : Jean Tortel
Roger Parisot, Dostoïevski et le mystère du mal
Camille Dumoulie, Des signes d'inquiétante étrangeté (Fin)
Le fond de l'air :
Max Alhau, Célébration de la lumière
Bertrand Degott, Poésies
Thierry Laget, La Domenica
Serge Fauchereau, Mal orienté
Jacques Réda, L'activité du soir
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072386770
Nombre de pages : 128
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
LORANDGASPAR Vivreetécrire
«Quelquejesois,jeveuxêtreailleursqu'enpapier.Mon artetmonindustrieontétéemployésàmefairevaloirmoi-mêmemesétudesàm'apprendreàfaire,nonpasàécrire. J'aimistousmeseffortsàformermavie.Voilàmonmétier etmonouvrage.Jesuismoinsfaiseurdelivresquedenulle autrebesogne»(Montaigne,Essais,II,p.566,éd.Folio, Gallimard).
Vivre,écrire.L'idéed'uneopposition,d'uneincompatibilité entrelesdeuxfaitpartiedeslieuxcommunsdenotremodernité. L'écriturenousestprésentéecommesubstitutdelavie,nous écririonsparincapacitéouparrefusdevivre.
Cetteproposition,avancéeentantqueconstatd'unfait indiscutable,général,estsouventliéeàuneautre,accusantle langage,surtoutécrit,denouséloignerduréel.Ledéploiement duréseauhumaindesignes,muparledésird'exprimer(pour nous-mêmesetpourcommuniqueravecautrui)cequenous sentonsetpensonsaucoursdenotrebrefpassagedevivants danslemonde,estconsidérécommeunfeutragequinousisole
LaNouvelleRevueFranfaise
deschosesdelavie,lacausedoncdeséparationpournousdu réel,derétrécissement,depertedevérité.Notreambitionde mieuxexplorergrâceànoslangageslamatièremouvantede notreexpériencequotidienne,dedonneruneformeaussijuste quepossibleauxidéesquenousenavonspournotreusage propreetpourparticiperpluspleinementàlatramenourricière deséchangesinterhumainspourraitdoncs'avérernéfaste. Ainsi,ledéploiementdenosaptitudesapparemmentlesplus remarquables,lesplusspécifiques,laproductioncommuned'un «outillage»quinousapermisd'enforgerd'autres,etceux-ci d'autresencore,pourraitseretournercontrenous. Maisn'est-cepaslecaspourlaplupartdesmouvementsquenous développonsàpartirdecetteviequiestennous(dansl'espoir delafortifier),quandilssontdictésparnosdésirsaveugles?
Assurément,toutdépendpourcommencerdecequenous entendonsparlanotiondevieengénéraletdeviehumaine enparticulier;del'usagequenouscroyonspouvoiroudevoir enfaire,desvaleursquenousattribuonsàsesaspectsdivers. Lesunsmettrontl'accentsurlavieducorps,sesaptitudesde bouger,d'agiretdesentir,etc.,d'autresserontattentifsplus particulièrementaujeudessentiments,d'autresencoredon-nerontleprivilègeàlaviedel'esprit,etc. Cesvisionsetlesorientationsqu'ellesimpriment(quenous lesconsidérionscommedictéesparunepuissancetranscendante ouélaboréesparunapprentissageindividuel,difficilementsépa-rabledel'expérienceacquisedansl'exercicecommundelavie d'ungroupehumainplusoumoinslarge),detoutefaçon chacunlesmodèlera,enpartantdesdonnéesd'unenaturepropre etdescirconstancesd'uneenfance,toutlelongdesonexistence, àtraversrencontresetépreuvesdetoutesorte.
Danslagrandeagitationdemes«espritsanimaux»je m'amarreàcettepremièrequestionbrutaleest-cedoncune illusionquel'écriturepuisseêtreunemanière,parmid'autres privilégiéepourcertainsdevivre,dedécouvriretde
Vivreetécrire
dépliernotrevie,notrenature.Toutesnosaptitudesnedécoulent-ellespasdelamêmeréalitévivante?
Toutparaîtsimpleaudépart(commelesontces«paysages» indivissurlesquelss'ouvreparfoisunpoème),puistrèsvite onseretrouveaucœurd'unecomplexitéinextricable defaits etdecheminsquibifurquentetentretissentavecd'autresleurs arborisationsindéfinies.Pourtant,sionneselaissepasobnubiler parcesadditionsinachevablesdanslesenchaînementsetles enchevêtrements,ons'aperçoittrèsvitequ'ilnepeutyavoir delueurpournousquedanslapoussée,dansl'ouverture,dans ledéploiementdecedond'«énergie»limitée.
Unmécanicienal'airdesavoircequ'ilattenddesontravail. S'ilaimelesmachines,lebricolage,ilytrouvera,aumilieu destracasquotidiensdetoutesorte,desmomentsdeplaisir, etdequoinourrirsafamille.Lesliensentrelamécaniqueet saviesemblentaussiclairsquesaplacedanslasociété. Leproblèmedumédecinestdéjàpluscompliquélesuns secontententd'appliqueraussicorrectementqu'ilslepeuvent destechniquesapprises,d'autres(deplusenplusrares)s'inté-ressentégalementàl'êtrehumainquisetrouveàl'autrebout del'actetechnique,àsesréactions,àsesdésirsetangoisses. D'autresencoresepassionnentpourlascience,cherchentle prestige,leshonneurs,l'argent,etc. Qu'attendentlesécrivainsdel'écriture? Commençonspar uneremarquequoiqu'enpenselamajoritédesgens,l'écriture demandebeaucoupdetravail,etnourritrarementsonouvrier. Jeconçoismalcesartisanssansl'amourdepétrir,demodeler cettematièrecommunequ'estlalangue,quetoutaufond d'eux-mêmesilssaventinséparabledeleurvie.Ilssententque sansla«force»activedece«morceau»deréalitéqu'ilssont, sansleurvécu,lesmotsnesontrien.Etcettelanguecommune estliée,biensûr,àunvastearrière-paysdevienonhumaine ethumaine,dedésirsetd'ouvragesquiensontindissociables. Àpartirdelà,espoirsetexigencesdivergentautantqueles rayonsd'uneroue.
LaNouvelleRevueFrançaise
Qu'enpenselasociété?Pasgrand-chosedanssamajorité. Lestatutsocialdel'écrivainneprendconsistanceauxyeuxdu grandnombrequ'aumomentunlivreréaliseune«perfor-mance»etfranchitdecefaitlemurdupetitécran.L'écrivain quiaréussi,lelivrequis'estimposésurlemarchédel'ima-ginationetdesbiensdeconsommation,deviennentalorsdes sortesdechampions,des«stars».
Pourintéressernosfameux«médias»capablesderenverser lavapeurdel'opiniondesmassesenuntournemain,ilfaut, bienentendu,apprendreàfaireaumoinsquatresautspérilleux d'unseulélanouexhiberunecertainemagnitudeenmatière d'horreur,decatastropheetdesexe.L'écritureestcertesmoins efficacequel'image«endirect»dequelqueguerreouautre désastre,maisl'expérienceprouvechaquejourqueseschances nesontpointnégligeables.
Toutecetteproblématiquedesrapportsentrevivreetécrire estgomméeàsesracinesparunlargecourantcontemporain, dontlesthéoricienspensentpouvoircouperradicalementl'écri-turedetoutcequifait notrevécuquotidien,decequenous sentonsoupensonsdel'existence. «L'activitépoétiqueapourobjet,essentiellement,lelangage. Quellesquesoientsescroyancesetsesconvictions,lepoète nommelesmotsplusquelesréalitésqueceux-cidésignent», écritOctavioPaz.Bref,lesensn'estpascequedénotentles mots dansl'expérienced'unecommunauté humaine,maisle motmême.«Lefondvientdelaforme,etnonl'inverse» . «Laparoleestlereversdelaréalité,nonlenéantmaisl'idée, lesignepurquinedésigneplusetquin'estniêtreninon-être.»Onpeutcertessedemandercequec'estqu'uneidée quin'estidéederien,idéede cetteidéederien,etcomment lapenséequiisolele«signepur»,cetteidéeparlaquellerien n'estpensé,peutelle-mêmeêtre extérieureauréelpeu importe,jerelèvesimplementdanscetteascèselavolontéde produiredeschimèresquin'existentquedanslesmots,sans autresliensaveclaviequelefonctionnementdenotrecerveau.
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lavitrine.C'estunrideaugrenat,velouté,surlequelétincellentdes cuivrestrombones,trompettes,bugles,cors,cornetsàpistons,tout untrésordanslaparoicaverneusedecetterue.Auparavant,ona croiséplusieursmarchandsdeguitares.Ellesbrillaientaussi,mais d'unéclatmoinschaleureuxsousdesspotsexaspérantleursnacres, leursnickels,lesrefletssurleurgalbelisse,leurscolorisaigus.Les formeséchancréesdescaissesplatesauxmanchesasymétriques,etles systèmesdebranchementprises,boutonscombinentlafantaisie duprimitifetl'espritdelaboratoire.Leréglages'avèredélicat,si l'onencroitlesbullessonoresvolumineusesquisegonflent,gon-dolent,mollementéclatent,commeponduesparunepetitefoule agglutinéeautourdeshaut-parleurs.Cesontdesjeunesauxvisages presquehâves,etportantdesvêtementsétriquésluisentdesbouts demétal.Lesaxophonisterestesolitaire.Aprèsdeuxnouvellesgammes ascendantesils'interromptet,par-dessuslerideau,considèreun curieux,l'évalueiln'alatêted'aucunemploi.Peut-être aimerait-iljouerplutôtdelacontrebasse,ouduclavecin.Maisilresteébloui parcesdursorganeslabyrinthiqueslesoufflehumainpeutse transformerensons,etdesonsenémotionssurlesquelleslesmots n'ontpasdeprise.Àtraverslechuintementd'unefinepluie,il regardescintillerlesilencedelamusique.
Larumeurabeaus'amplifier,avecunelonguefrangedefracas pareilàl'effondrementrenouveléd'unevague,onperçoitlesilence fondamentalgrâceàunfaibletintement.Procheoulointain,onne sauraitdire,maisnet,etceluid'uneclocheentoutcas.Transposé dansledomainedelavue,ildeviendraitunclignotement,comme d'unepetitelampeviveaufonddelamassemouvanted'uneforêt. Elleprouveraitqu'ilexistelà-basunemaisonhabitée,etsansdoute delamêmemanièrequecelled'oùprovientceson.Orlanuit tombe,depuisquelquesminutesonnepeutplusfairesemblantde l'ignorer.Onapassélafrontièreincertainelalumière,silongtemps hésitante,mêmerésistante,changedécidémentdecampetneluttera plus.OntraverseleChamp-de-Marsdésertsousunemenace.Non qu'iln'yaitpasencoredesombresquivontsefondredansles bosquets,etd'autresquiparaissentenhumaniservaguementles formesenmarche.Aussiunetroupedechiensaphonesetnoirs, rendusfousparunecrised'indépendance,tourneenrondavecfrénésie
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