La Nouvelle Revue Française N° 496

De
Noël Devaulx, Visite au palais pompéien
Guy Goffette, Chantier de l'élégie
Claude-Pierre Perez, La mer à Ankara
Béatrice de Jurquet, Requête
Alain Lercher, Strasbourg, Macke, l'Europe
Paul de Roux, Poèmes
Jean-Yves Erhel, Adolf Rudnicki
Adolf Rudnicki, Lorsque le fer fut refroidi
Reconnaissances :
Richard Blin, La sève des jours et l'ombre de la grâce (Paul de Roux)
Lakis Proguidis, Alexandre Papadiamandis, un prosateur à découvrir
Roger Parisot, Dostoïevski et le mystère du mal (Fin)
Le fond de l'air :
Pierre Alechinsky, Comme ça
Francois Mailhot, Vies modernes
Pierre Autin-Grenier, Je n'ai pas grand-chose à dire en ce moment
Patrick Cahuzac, Le dit du puits
Publié le : lundi 13 avril 2015
Lecture(s) : 2
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072380273
Nombre de pages : 128
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
Visite
NOËLDEVAULX aupalaispomPéien
Jetiensd'unamiundessinrehaussé,encadréavecsoin,un paysagevudetrèshaut,doublesuccessiondecollinesenserrant etbientôtétranglantunevalléeréduite,oupeus'enfaut,aux rivesd'untorrent.Pouranimercettevasteperspective,lestuiles etlehautclocherd'unvillagesontenchâssésdanslespremiers replisdelamontagnecommeunjoyauanciendontlesrubis seraientassortissansrigueur. Surprisd'unepareilleélévation,jeluidemandai,sansy attacherd'importance,ilavaitplantésonchevaletsurcette paroihostileetgigantesque,dequelletourenchantéeilavait embrasséuntelpaysage,maîtriséunetellegrandeur.«Vous êtesprèsdelavérité,medit-il,j'aitrouvé uneplate-forme ouvertesurlevideenfaisantletourd'unpalaisabandonné.» Cepalaisabandonnéexcitamacuriositéau-delàduraisonnable. C'était,ajouta-t-il,uneconstructionénormeetfollequi,dans sondélabrementetlesvestigesdesondécor,gardaitlesouvenir d'unevisiteàHerculanumouàPompéi.Cepastichepouvait daterdesannéestrentedusiècledernieretsortirdel'imagi-nationdequelquemarchandenrichi,férudeWinckelmann. Ilproposadem'yaccompagner,assuré,disait-il,derecon-
LaNouvelleRevueFrançaise
naîtreleslieux,maissij'essayaisdesavoirparquelchemin nousyaboutirionsetquels accidentsduterrain,quellesin-gularitéluiserviraientderepères,sesréponsessecontredisaient oumanquaientdeprécision,etcommejel'obligeaisàmettre surpapierl'essentieldutrajet,jen'obtinsqu'ungribouillis. Aussitrouvai-jeunprétextepourdéclinersonoffreetdécidai-jedepartirseulàladécouverte,munid'unchapeauàlarges bords,delunettesnoiresetdemonbâtonferré. Jeprislepremiercheminvenupoursonabordbonasseet fleuri.J'étaispleind'allant,jerespiraisàfondlessenteursde lagarrigue,mais,enpeudetemps,lecheminprituneallure desentierdechèvresetseperditdanslesronciers.Durantune grandedemi-heureilmefallutbattrelesbuissonspourme faireunpassage,toutenmereprochantden'avoirpasconsulté unvieilamivigneronavantdem'engagerainsiàl'aveuglette.
Mabellehumeurcommençaitàseressentirdecesdésagré-ments.Elletournaàlafureurrentréequandjedusconvenir quetantd'effortsdevaientinfailliblementaboutirenpleinciel, aubordd'unprécipice.Àl'idéedem'enretourner,jemesentis sansforceetfaillism'asseoirdanslesronces.«Voyez,disais-je,megourmandantàmonhabitude,voyezlefiermontagnard! Àl'alpenstockilfallaitjoindreletyrolienetlaplume,sans parlerd'unsensdel'orientationmoinscalamiteux!» J'étaishorsdemoi,jemelevais,merasseyaisetcettefois surunesouche.Jefisencorequelquespasavecuneprudence extrêmeparcequelabroussepouvaitcacherunefondrière, quand,stupéfait,jedécouvrisencontrebasunchemincharretier quilongeaitleprécipice.Avecquelsoulagement,jevousle laisseàpenser! Unepichenettesurunetenuequiavaitsouffertdeladescente, etj'entreprisdegravirallègrementlacôteenfrappantdema canneferréelesolcaillouteux.Àlagarriguesuccédaientune vignedévalantunepentesirapidequ'àpeine,semblait-il,les vigneronspouvaients'ytenir,puisunboisdechênes-lièges. Aprèsquoilechemindevintglissant,taillédansunmarbre rougedontlepays,dit-on,fitjadisuneconsommationdévas-
Visiteaupalaispompéien
tatrice.Monalluredevintmoinssuperbe.Lepassageeûtété mortelàlasaisondespluies;ilrestaitdangereuxetjedevais, tantbienquemal,meprotégerd'uneréverbérationintense. Enfinlarochefitplaceauxboisdetaillisetdechênesverts.
Battantauvent,unportailrouillés'ouvraitsurl'aventure. Ets'ilmenaitaupalaispompéienquemonamis'étaitmontré incapabledesituer?Jem'enfonçaidansunfouillisvégétal inconcevabled'oùémergeaientdespinstordus,tandisquede vieuxarbrespourris,abattusparlaviolenceduvent,s'étaient couchésdetraverslesunssurlesautres,mecontraignantàdes détoursépuisants.Victimed'uneincuriescandaleusecarle bûcheronn'yavaitmislespiedsdepuiscentanscebois presqueinextricablen'offraitlamoindretraced'unealléesei-gneuriale.Jem'étaisencorefourvoyéetj'auraisfaitdemi-tour sijen'avaistrouvécettepetiteclairièrelamousseétait épaisseetfraîche.Jem'étendis,fourbuetgrifféausang,aussitôt livréàunsommeildeplomb.
Avais-jeentenduunbruissementdanslesbranches?Unfort grandrenardsetrouvasoudainàdeuxpasdemoi.Jelevoyais commejevousvois,unpeuguindésansdouteparlasurprise. Ilnetardapasàrecouvrersonnaturel«Vousêtesleplus beaudeshôtesdecesbois,medit-il,sincèrementheureuxde voirunenouvelletête.J'aiflairéunparfumpeucommun dansnotreentourage,etlacuriositém'apoussédansceslieux àhautrisque.Seriez-vousfamilierdecetendroitmalsain, découvert,et,deplus,exposéàunsoleilbrûlant?J'aimele soleil,repartis-je.Quin'aimeraitlaprodigalitédesformeset descouleursqu'ilsuscite?Dites-moi,quedeviendraitsanslui ladiversité stupéfiantedesfleurs?Oh,oh!interrompitle renard,ignorez-vousquetoutescesmerveillessortent,etque nous-mêmessortonsdeladivisiond'unemoléculeilyades myriadesetdesmyriadesd'années?»Commejesouriaisdeses enfantillages,ilcontinuasurceton,mais,mesembla-t-il,avec unpeumoinsd'assurance.J'entendisencore«Vousaimezle poulet?Nousenavons,venez!»Jefusalorssaisiparunréflexe
LaNouvelleRevueFrançaise
répétitif,incoercible,dontl'incivilitém'humiliaaffreusement, jem'ensouviensencore,alorsquej'avaisàdîner deuxesprits philosophiquesdelapremièreimportance.Quand,l'œilencore malouvert,jeparvinsàsurmontercettedisgrâce,lerenard étaittoujourslà,immobileetsilencieux.Ilnemequittaitpas desyeux.
Enfinsatisfaitdesonexamen,ilreprittranquillementle chemindubois,me facilitantunpassagemalaiséautravers desbroussailles,seretournantdetempsentempspours'assurer quejelesuivais.Etjeparvinsainsiaupalaisabandonné, stupéfiéparlesarchitecturesdélirantesquej'avaissouslesyeux. Jepassailamainsurlefrontcommepourmeréveillerd'un songe.Despartiesmoinsruinées,jepouvaisdéduire quel'étage nobleétaitencoresurélevéd'unétageetsansdouted'unattique. Maisl'étenduenelecédaitpasàlahauteurcarj'apercevais, danslesfourrés,deschapiteauxetdesfûtsdecolonnesenpasse d'êtretotalementabsorbés.Lemarchandenrichi,propriétaire supposédecettefoliedepierre,endevaitêtreleseularchitecte carlescolonnes,encoredebout,decequifutunpéristyle,se montraientridiculementgrêlespourporterl'entablementmassif etgrossièrementsculptédontlesdébrisgisaientàmespieds. Etcettediscordancedanslesproportionsseretrouvaitdansce quirestaitdesfaçades,etdonnaitàl'ensemblen'étaientla matièreetl'échellelecaractèred'unbricolageenfantin. Jenetenaispasenplaceet,endépitdudangerqu'offrait cetteruineensuspens,jem'aventuraidanslehallencombré dedallesbrisées,demorceauxdecornichesetdebalustres.Le grandescalieràdoublevoléedevaitavoirassezfièreallureà enjugerparlestémoinsaccrochésauxmursetaupalier.Çà et làsevoyaientencorelesreliefsd'unedécorationdestuc peintàl'antique,fortementdégradée. Lesolavaitétécouvertd'unemosaïquedemarbresifissurée quejefaillisyenfoncerunpied.Jedusreculerprécipitamment carcettemésaventuredéclenchaitl'effondrementd'unepart notabledelamosaïquedont,àmagrandefrayeur,j'entendis
LaNouvelleRevueFrançaise
Jedressail'oreilleetn'entendisaucuneréponse.Jenelavoyais plus. Sorcièreinsistai-je,tonpèremehaitettunemedéfendspas Oui,cherpapa,cegarçonnefaitriendesesjournéesquebayer, « rêvasseretdescendredanslespuits».Maisdèsqu'ilatournéledos, etrentrésatêted'oiseaudanssoncougras,tum'embrassessurla boucheetsurlesyeuxettupoussestoncrid'amourpourmoiseul. SamsonPilatère,votrefilleestundémon! Effrayéparlevenindemespropresparoles,jedécidaidemetaire. MaisRosaavait recommencéàjeterdansmonpuitsquelquesmor-ceauxdepapiergras.Pouvais-jelaisserfaire? Assez,Rosa!Oubien. Cent,Simon,etcent,etbientôtmille. Tudis? Desvraisdevrai.Tousfraistirésducoffredepapa. Del'argent? Del'or,Simon! Tonpèrevatetuer! Ilnenousrattraperapas. Nouspartons.? Toutestprêt. J'abandonneraismonpuits?Parcequ'unhommetrèsfousepiquait devouloirs'amoindrird'uneoreille,jedevais,moi,renonceràvivre dansmacrevasse,renoncerauplaisirdelaterre,auxbattementsde sonpouls?CepuitsdeBalgm'adonnélesplusgrandesjoiesetl'on voudraitquej'abdiqueainsi,sanscombattre? Non,Rosa,jenepeuxpasm'enaller.Pascommeça.Va,toi! Jeterejoindraiunjour. Sansdoute,lasituationtropexposéedecepuits,ledernier auquelj'eusselibrementaccès,était-elleprometteusedenombreux ennuis,maisjenevoulaisplusypensertantjem'ytrouvaisà monaiseetpuis,qu'ypouvais-jemoisi,dansnotrevillage,le seulpuitsencorehabitableavaitlemalheurd'êtresituéaucentre delaplacedumarché,entrel'églisedeBalgetlamairiedeBalg? C'étaitainsietj'enacceptaisl'inconvénient,toutsoulagémesentais-jedecequecepuitseûtéchappéauxcomblementsmaniaquesde SamsonPilatère.Ah!Cenom!Denouveau,jeplongeaidanscet étatd'extrêmedécouragement,denouveau,jemevisentrainde fuirdevantleshautesmachinesquecethommeavaitdéployées danslevillageafindebouchertouslespuits.Mespuits,devrais-
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

La Nouvelle Revue Française N° 304

de editions-gallimard-revues-nrf

La Nouvelle Revue Française N° 366

de editions-gallimard-revues-nrf

suivant