La Nouvelle Revue Française N° 500

De
Catherine Lépront, Femme seule à l'aquarium
Gérard Macé, Le singe et le miroir
Alain Sevestre, Chez moi
Guy Valensol, Adulte par politesse
Pascale Gautier, La procession du silence
Salah Stétié, La nuit du cœur flambant
Pierre Bergounioux, Miette
Reconnaissances :
J. M. G. Le Clézio, Les Noces palestiniennes (Mahmoud Darwich)
Jacques Laurans, La grandeur de Jack London
Jean-Yves Debreuille, Par l'étier de la parole. L'itinéraire poétique de Guillevic
Claude-Pierre Perez, Jude Stéfan, la caresse et le poignard
Le fond de l'air :
Rutger Kopland, Que veut dire le poète
Daniel Guillaume, Poèmes
Robert André, Du Gobi et d'un renard
Georges Arès, Éloge de l'anonymat
Cyrille Fleischman, Amours
Constance Delaunay, Le futur historique
Jacques Réda, La bienheureuse
Publié le : lundi 13 avril 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072381492
Nombre de pages : 144
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
CATHERINELÉPRONT
Femme
seule
à
1
l'aquarium
Lapremièrefoisquejevousaivuchezmonpère,jeneme souvienspasdevousavoirtrouvéneserait-cequelamoindre allure,vousnem'avezpasplu.Vousnem'avezpasdavantage déplu.Jen'aiéprouvé,àvousvoir,aucune déception,aucune heureusesurprise,maisilestvraiquejen'avaismanifesté aucunecuriositéàvotreégard.Vousavezétésuccessivement danslabouchedemonpèreunprofesseurd'esthétiqueaux États-Unis,puistusais?cejeunespécialisteduQuattrocento dontjet'aiparlé.Ensuite,ilvousanomméet,quelquesjours aprèsvotrearrivéeici,ilnevousdésignaitdéjàplusquepar votreprénom,maisc'étaitsimplementpourmedirequevous étiezpassé,etqueletravailavançait.Ilnem'estjamaisvenu àl'idéedeluiposercettequestionalors?àquoiilressemble? quivientgénéralementàlabouchedesfemmes,depréférence, c'estvrai,àl'endroitd'autresfemmes,etsurtoutquandcelles-cisontprécédées,commevousl'étiezvous-même,d'unerépu-tationd'éruditionetdeforce,deprobitéintellectuelles.Àquoi elleressemble?demandent-ellesalorsavecunaird'aviditéqui
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s'apprête,déjà,àêtreassassine,carilarrivequelaréponse soitenplus,elleauncharmefou, elleaduchienouelle estbelle,trèsjolie,fineouravissante,distinguée,quesais-je? c'est-à-direellea«toutpourelle»etsi,par-dessusle marché,elleestjeune,lesvoilàarméesjusqu'auxdents. Vousauriezpuêtrebeau,jeveuxdired'unebeautéévidente, classique,vousauriezpuêtreun«belAméricain»,ouavoir aumoinsdelaprestance,labelleaffaire.Jel'auraisremarqué, cettepremièrefoisjevousaivu,maisd'unemanière sûrementdétachéejevousaitoutde suiteétésiprofondément reconnaissantedel'atmosphèredegaieté oùvousaviezcejour-plongélebureaudemonpère,delatonalitédeseséclats devoixàlui,desesriresquejemesuisattardéeàécouter derrièrelaporte,quejemeseraiseneffetcontentéed'observer commeonleditdansmonjargonscientifiquecettebeauté, cetteprestance.Ellesmeseraientdetoutefaçonapparues commesecondaires.
Jesuislongtempsrestéeàentendreleséchosdelajoiede monpèreavantd'entrer,àm'enréjouir,àm'enémouvoir,j'en aiéprouvéunimmensesoulagement,etc'estsansdoutecela, cesoulagement,cetélandereconnaissanceimmédiat,cette confiancevousm'avezmisesimplementendéclenchantles riresdemonpère,quim'ontaussiempêchée,quandjeme suisenfindécidéeàentrer,devousdécouvriruncharme,une séductionqu'àluiseul,pourtant,votrevisiblemanqued'allure nepouvaitdissimuler. J'ysuiscette fois-làrestéeinsensible. J'aidoncsimplementobservéquevousétiezfagotécomme l'asdepique,quevotrepull-overportait,auxépaules,des marquesdepincesàlingeetquevousn'aviezpasd'alliance, sibienquelorsqueSylvieH.m'aposél'inévitablequestion alors,àquoiilressemble?j'airéponduàceàquoipeut ressemblerun hommebasduculdansunappartementhaut deplafond,enéprouvantcetteétrangeetrécurrenteangoisse quimesaisitchaquefoisquej'entendsdireexactementceque
Femmeseuleàl'aquarium
jem'attendsàentendredire,commesij'avaisdéjàvécula scène. J'ainotéaussiquetouslesdeux,monpèreetvous,aviez laissémourirlefeudanslacheminée,c'estmalin,ilfaitun froiddecanard,ai-jedit,etmonpèremafille,lamaingauche medésignant,puisilvousaprésenté,lamaindroitevous désignant,elleaussipaumeversleplafond,ilafugitivement évoquéunprédicateur.Vousravidevousrencontrer,votre pèrem'abeaucoupparlédevous,etc.,laformulehabituelle, dontusaientégalement,lapremièrefoisilsmevoyaient, sesétudiants,assistantsoucollègues,maisvousaviezuntrès légeraccentaméricainàquoi,sijen'avaisétéinforméede votreprésence,jevousaurais,detoutefaçon,identifié.J'aiêtreaussiconventionnellemoidemêmeoumonpèrem'a aussibeaucoupparlédevous.Puisj'airanimélefeuenvous disantàtouslesdeuxquevousauriezpufaireattention,que cesgrandespiècessontdifficilesàchauffer,àmonpèrequ'il n'avaitpasbesoin,enplus,d'attraperlacrève,ouquelque chosedecegoût-là,parcequemonpèreaditquejemaugréais toujours,cequiestfaux.
Lajoienes'estpasdéfaite desonvisagejusqu'àvotredépart. Depuisdesmois,depuislamortdemamère,moiquiai pourtant,etsouventcontretouteraison,uninexpugnablegoût devivre,moiquelapétulanceanime,dontjesuisparfoisla premièreétonnée,jen'avaisjamaisréussiàfairevenirauvisage demonpèredavantagequ'unsourirecontritencoreavait-il quelqueténuitéetsegardait-ild'éclairersonregard.Etvoilà pourquoijevousaitoutde suiteétéinfinimentreconnaissante. Pourcettejoiedonnéeàcethommedontvousn'étiezpas sanssavoir(parcequetoutlemondeledisaitdepuislamort mme,ProfesseurK.)q'unecertainemanière, desafeleue,d etjediraisaveclaplusgrandesimplicitédumonde,ilétait entraindemourirdechagrin.
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Lemoisdernier,ledocteurP.m'afaitlaprescriptionla plusétrangedesacarrière,m'a-t-ilavouéilm'aprescritun aquarium.Jel'aiachetécettesemaine,j'aidéjàinstalléles filtres,lapompeàairetlestubesfluorescents«type horticole etlumièredujour»,j'airéglélepotentiomètreetlethermo-plongeur,jel'airemplid'eau,iln'yaencorenilesrochesni lesracines(dontilestécritdansleguidepratiqued'aquario-philiequ'ilfaut,avecelles,«créerunjolipaysage»avecce conseilquimeplongedansdesabîmesdeperplexité«une dispositionendemi-lune,ouverteversl'avant,esttoujours réussie»),iln'yaencorenilesplantes,nilespoissons,mais, detoutefaçon,iln'estpasbienplacédèsquelesoleilbascule dececôté-cidel'appartement,lesmeubless'yreflètent,larue silafenêtreestouverte,moiaussijem'yreflète,puis-jevraiment espérermedétendre,medélasser,fairelevidejenesaisplus exactementquelsontétélestermesemployésparledoc-teurP.puis-jeraisonnablementespérerretrouverunpeude paixenrestantici,assisedansmoncanapé,àcontemplerun reflettroublemaisfidèle(malgrélesbullesquimontent,se répandentensurface,finissentparéclater),doncunreflet identifiabledemonintérieur,demoi-mêmeassisedansmon canapé,seule,et uneimageunpeulointainedelaviequise manifeste,danslecadredelafenêtre,souslesespècesdutrafic devoituresetdequelquespassantsunpeulointaine,une évasiveimagedelavie,carlarelativetransparenceduverre, del'eau,ouleuropacitérelativecen'estpastoutàfaitun miroirendissoutlesparticularités,une imagedelavie«en général»?C'estpeuprobable.
Maislemettre?
Puisjen'aipluspenséàvous. Jesavaisquevousvenieztravailleravecmonpère,presque quotidiennementilnepouvaitplusassurersescours,ilne sedéplaçaitplusquesic'étaitabsolumentnécessaire,pourune
Femmeseuleàl'aquarium
soutenancedethèse,ouunhommagequ'onluirendait,etil lefaisaitalorsavecunegrandelenteur,ils'arrêtaittousles vingtmètrespourreprendresonsouffle,qu'ilneperdaitd'ail-leursqueparcequ'ilavaitpeur,nondemourir,maisdemal mourir.Commevousveniezauxheuresj'étaisàlaconsul-tationdetoxicologie,àl'Institutmédico-légalouautribunal pourlesexpertises,jenevousvoyaispas.Quandjepassais chezmonpère,environunsoirsurdeux,pourtrierlestravaux, donnersescoursàdactylographier,préparerlespublications, rechercherlesécritsanciensdispersésdanstoutl'appartement, delacaveaugrenier,jeconstataisladisparitiondesdossiers surleQuattrocentoquejevousavaispréparés,puisleur réapparitionavec,çàetlà,latracedevotreécriture,maisaucun autresignedevoussaufl'odeur,peut-être,ilm'asemblé,à unmomentdonné,reconnaîtrel'odeurdevotreeaudetoilette. Puis,votreodeur,quejen'auraisconfondueaveccelled'au-cunautrehomme,quiseseraitaspergédelamêmeeaude toilette. Latracedevotreécriture,votreodeur,maisc'esttout. Jeneretrouvais,enparticulier,surlevisagedemonpère, rienduplaisirqu'ilavaitéprouvéenvotrecompagnie. Illui arrivaitseulementdemedireilm'aencorebienfaitrire aujourd'hui,maisiln'évoquaitjamaisautrementqueparcette formulecesmomentsdegaieté,qu'ilgoûtaitpleinementsur l'instant,jen'endoutepas,j'enavaisététémoin,maisqu'il devaitreléguer,aussitôtvotredépart,dansunlointainpassé, inaccessibleausouvenirvivant.Ilmedisaitcelaaveccetair desereinetristessequejeluiconnaissaisdepuissixmois,il m'endemandaitpardon,sanshumilité,avecbeaucoupde dignitéaucontraire,etsurcetond'exquiseetironiquecourtoisie quiavaittoujoursétélesien.Etjeluipardonnais.Ou,plus précisément,non,parcequejen'avaisrienàluipardonner.Je saisquemaressemblanceavecmamère,puisquerienni personnenedevaientlaluirappelervivante,luirendaitma présenceinsupportable.
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JACQUESRÉDA
La
Bienheureuse
D'unblancfroidparendroitscendreuxoublonddanslapénombre, ettouchéderefletsrougesparlapetitelampequisignalelaprésence dusaintsacrement(onlerelèguesouventmaintenantdansnos églisesdésertes,pourlesoustraireàl'impiétéderôdeursàpeine curieux),c'étaitpareilàuntasdelingeposésurlepavementde l'abside,maisçabougeaitunpeuàdroite,unpeuàgauche,ou biensegonflantverslesommetavantdes'affalerdenouveau,comme siunsouffledevieavaitessayédesedébattre,encoreassezmollement, souslepoidsetdanslesreplisd'undrapenvoyéaulavage.C'était aussigênantquedesurprendreunvraifantômesurlepointdese concrétiser,puisqu'iln'yapasdefantômesetque,lorsqu'ilen apparaît,cenepeutêtrequ'encontradictionaveclesloisnonseu-lementnaturelles,maisaveccellesd'unesurnaturequi,sielleexiste, doitêtresoucieusedesadignité.Ainsienprésenced'unspectreou d'undémonquelconque,onressent,j'imagine,plutôtquedel'épou-vanteunmalaiseprévautledégoût.J'éprouvaicelauneminute, letempsdecomprendrequelephénomènerelevaitdeladévotion religieuse,maisd'uncaractèreoserai-jedireprofessionnel,ainsique lesuggérait,autantquel'endroitlui-même,l'amplevêtementmona-calquejefinisparidentifier,aprèsl'avoirprispourunrevenantou unelessive.Donc une personnesetenaitlà-dessous,entraind'exécuter unegymnastiquesansdouterégléed'avance(agenouillements,révé-rences,prosternations),maisseprêtantauxinitiativesd'uneferveur individuelle.L'étrange,toutefois,étaitquecettepersonneopérâten solitaire,sijenecomptepasdeuxoutroisbadaudsdemonespèce etautantd'éplucheusesdegrainsdechapelet,tousintriguéspardes ébatsqui,habituellement,n'ontd'autretémoinquelacommunauté dontdépendentceuxquis'yadonnent.Aussi,d'uneautremanière, était-ceencoreassezgênant.Nonpluscommeunemanifestation paranormale,maisparcequej'avaisl'impressiondeviolermalgré moilesecretd'uneintimitéquipourtants'exhibaitd'elle-même,au bordd'unecertaineimpudeur.Peut-êtres'agissait-ild'unepénitence, etavait-oncontraintcettepersonneorgueilleuse,oufrivole,ou indisciplinéeàs'humilierainsipubliquement,afindevaincrele respecthumainquiestunerébellionpassive.Et,commelepremier venu,jetenaisunrôleinvolontairedanslesuccèsdel'exercice.Si
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