La Nouvelle Revue Française N° 501

De
Henri Thomas (1912-1993) :
N. R. F., Henri Thomas (1912-1993)
Henri Thomas, Enfance
Jean Grosjean, Henri Thomas
Max Alhau, Un premier roman : Le Cinéma dans la grange
Philippe Barthelet, Le maître du domaine
Jean Blot, La Nuit d'Henri Thomas
Gérard Bocholier, L'attelage secret d'Henri Thomas
Gérard Farasse, Portrait d'Henri Thomas en chiffonnier
Herve Ferrage, Henri Thomas, la dépossession et la grâce
Lorand Gaspar, La sacoche
Yves Leclair, Versant d'éternité
Didier Pobel, À un destinataire de l'autre côté de la tempête
Jérôme Prieur, Dans l'irréalité immédiate
Gilles Quinsat, Le saut dans le temps
Jean Roudaut, À propos d'une image d'Henri Thomas
André Gide, Lettres à Henri Thomas (1930-1940)
Henri Thomas, Carnets 1935 - Lettres à Boris Simon (1932-1943)
Publié le : lundi 13 avril 2015
Lecture(s) : 0
Tags :
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072387876
Nombre de pages : 176
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
LANOUVELLE REVUEFrançaise
HenriThomas(1912-1993)
OnnedirapasquelaN.R.F.sedevaitderendrehommage àHenriThomas,quinousacommeonditquittésàlafinde l'annéedernière.Ilyavaiteneffetunliensiancienetsifort entreluietlaRevuequecespagesqu'elleluiconsacresont,dans lechagrin,uneconséquencetoutenaturelle.Cestdanslenuméro dedécembre1940qu'apparaîtpourlapremièrefoislasignature deThomas,aubasd'unenotesurdeuxromansdeSimenon.Elle figureradèslepremiernumérodelaséried'après-guerre (janvier1953),etiln'yauraplusdecemomentaucuneannée où onnelarencontreplusieursfoisnotes,chroniques,poèmes, nouvelles,fragmentsderécitsouderomanslapériodelaplus faste,peut-être,étantcellesonamitiéavecGeorgesLambrichs incitaThomasàluiconfierrégulièrementlesfeuilletsdeRepor-tage,puisd'Amorces,auxquelssuccéderonten1987ceuxde DextreSenestre. a Enseptembre1993,Londres1955étélederniertextepublié duvivantdeThomasparlaN.R.F.,sitantestquelavied'un écrivaincommeluipuisses'interrompre.Etcequenousoffrons auxlecteursestencoreuntémoignagedesafidélité.
LAN.R.F.
HENRITHOMAS
Enfance
L'enfancem'abeaucoupapporté,maisd'abordlepommier sainte-anne,quipoussaitaufonddujardin,loinderrièrela maison.Alorsquelespommessainte-anneétaientmûres,je suisalléencueillirune,etj'aitouchél'arbreilétaitchaud, c'étaitàlafind'unététrèsensoleillé.L'arbremerépondait, l'arbreétaitvivant,etpasseulementparsesdélicieusespommes. J'ail'impressionquedurantcettepériode,alorsquej'avais entreseptethuitans,toutmerépondaitcommel'arbreles matinsparleurfraîcheur,lessoirsparleurtiédeur,lesnuits parleursétoiles.Dieun'étaitguèrequ'unmotquime préoccupaitpeu,maisj'avaispeurdesanges,commedepures réalitéschargéesdemepoursuivre.L'idées'étaitsifortemparée demoiquejel'avaiscommuniquéeàmonamiTiennot,fils d'unefermevoisine.Jenesaispourquelleraisonnousavions ensembledérobéuneplanchedansunchantierpeut-êtresans nulleraison.Nousnousenfuyionsaveccetobjetencombrant quandunefrayeurmesaisit,etunegrandeconviction.Jecrie àTiennot«Ilyadeuxangesquicourentaprèsnous!»Nous détalonsàl'instant,abandonnantlaplanche.J'étaispersuadé dem'êtreretournéetd'avoirvulesdeuxangesquipoursui-vaientlesvoleurs.Tiennotestmortpeudetempsaprèsdela grippeespagnole,sesouvenantpeut-êtrededeuxangesetde laplanche,etdenoséquipéesdanslacampagneenvironnante. Noussommesalléslevoir,mamèreetmoi.Ilm'avaguement
Enfance
effrayé,etjel'aienviéàcausedesonbeau costumedepremière communion(ilauraitlafaireavecmoil'annéesuivante). Couchésousunegazelégère,immobile,lointainetmystérieu-sementprocheenmêmetemps,j'aiéprouvé,mêléàmon chagrinmuet,unétrangesentimentderespectetdesurprise. C'étaitbienTiennotmoncamaradefamilier,avecquil'on m'avaitmiscoucherquelquesmoisauparavant,unjourque sesparents étaient partisàlaville.Ilavaitdormiavantmoi, ildormait;alorsj'aifaitunechoseàlaquellej'aiétépoussé parlapurecuriosité,jeveuxdirequeriend'érotiquenes'y mêlait,bienqu'onpuisseexpliquermongestecommeune manifestationinconsciented'indiscrétionsexuellej'aisoulevé trèslégèrementlachemisedeTiennot,etregardéuninstant sesfessesendormies,puisj'ailaisséretomberlachemiseetje mesuisendormi.Lelendemainfutunjourordinaire,excepté pourlamaladiequimenaçaitdèslorslepetitTiennot.Ilme fautadmettredescuriositésinstinctives,étrangèresàlanature, desimpulsionsquipeuventunjourdevenirdévorantes.Elles précédaient,aveclamortdeTiennot,unimmensechagrinqui aretentidanstoutemavie.Quiavaitappelépourlapremière foiscechat l'Universel,sansdouteparcequ'ilétaittoujours dansnosjambes?Jenesais,maislenomluiétaitresté.Je l'avaistrouvéquisautillaitdansunchampilavaitétéjeté d'unevoiture,lespattesdedevantattachées.Jel'aidéliéet ramenéàlamaisonsurmesépaules,lespattespendantesde chaquecôtédematête.C'étaitunmatoupastrèsbeau,mais fortdoux,quim'estrestéattaché commeàunepartiedemoi-même.Ilflairaitenmoil'êtrequiluiavaitsauvélavieet cetêtreétaitunenfant,sauvageetaffectueux.J'aivécudes moisaveccettebête,quirevenaitchaquesoirdormirprèsde moienronronnant.Jem'étaishabituéàlui.C'étaitmonchat. Jusqu'aujourmondemi-frèreAlphonse,enfantd'unsecond mariagede monpère,estentrédansmachambreetm'a Je annoncécalmement:«J'ainoyél'Universel.suisresté muet.Était-ced'étonnementoudedouleur?Entoutcas,j'étais privédeparole.J'apprenaisdeuxchosesàlafois,quim'étaient aussipéniblesl'unequel'autre.Quenousallionsquitterle
LaNouvelleRevueFrançaise
villaged'Anglemontpourallerdansunautre,etquemonchat étaitmortetcommentnoyédansunebassineoudansla rivière.Mamanm'avaitditqu'ilétaittropvieuxpourl'em-menerdansl'autrevillage.L'horreurdeceschosess'installait définitivementenmoi,familière,obsédanteetsurtoutmuette. Mamère,toutàlatâcheetàlajoiedes'enallerdece «salevillage»,apourtantvoirquequelquechoseavait changédansmonaspect.Assissurletasdeboissouslafenêtre delacuisinequelquesjoursplustôt,j'avaisentendudesparoles demondemi-frèrequiauraientmeterrifiersijeneles avaisécoutéesavecuneétrange,uneaveugleindifférence! Commentqu'onfera,avait-ildemandé,pourmettrela grandearmoiredanslecamion? Ilss'enchargeront,enladémontant,avaitréponduma mère. Àprésent,jesavaistoutmonchatétaitmort,etnous déménagerionsdansuncamiontoutlemobilier.Etmagrand-mèrevenaitdemourir,quemamèreavaitsoignéejusqu'au bout.Dèsavantsamort,lecercueilétaitarrivé, onl'avait rangédanslasalledeclasse.Ilsentaitbonleboisfrais,j'aimais promenermamainsursasurfacelisse,sansbeaucouppenser àgrand-mère.J'entendais,enfermédansmonchagrin,m'ha-bituantàuncomportementquiauraitinquiété,mamèresielle n'avaitpasététoutoccupéeduprochaindéménagement.Un jour,j'avaisvu unverdeterredansunplatdelentilles.Elle s'estarrangéepourlefairedisparaîtreenleglissantsousles lentillesd'Alphonse,quil'amangéalors,elleasouri.Alphonse étaitlefilsdesonmari,moi, j'étaissonfilsàelle,sonenfant. J'aitoujourssentila différencequ'ellefaisait,contrelaquelle jeneprotestaispas,maisquimegênaitjenesaispourquoi. Jedisaismesfrèresetcen'étaientpasmesfrères,maisdes êtresàlafoisconnusetinconnus,quimepromenaient,me ramenaient,melaissaientdansmonsilence.Noussavionsque nousavionslemêmepère,quiétaitenterrédanslecimetière duvillagevoisin.Lamèreveillaitsurnous,etc'étaitmoi qu'elleaimait.Nousavionsuneconscienceobscuredeladif-férencequ'ellefaisaitentrenous.
Enfance
Elleavaitsentilapeinequej'avaisdeladisparitionde l'Universel,carlejourdudéménagement,alorsquelesdeux camionspourlesmeublesétaientremplis,elledépliasurle siègeavantunpetittapis,etmeditenydéposantl'animal qu'elleapportait«Tiens,voilàtonpetitchat,soigne-le.»Elle s'assitàcôtéduchauffeuretlecamiondémarra. NousdevionstraverserleBoisBénitouBoisBanni.J'avais faitlarouteunefoisdéjà,duvivantdemonpère,dansla calèchetraînéeparCoquette,unejumentaublanclustréque j'aimaiscaresser.J'avaisgardédansl'oreilleleclic-clacdes sabotsdeCoquettesurlaroutepavée,etc'étaitluiqueje voulaisentendredansleraclementducamion.Lepetitchat noirs'étaitendormisurmesgenoux,nonsansavoirpissédans letapis.Cettebêtem'étaitdéjàchère,pascommel'Universel, quiétaitmoi,maisunpeudelamêmemanière.C'étaitmon chat,mamèremel'avaitdonné.Unesortededésolationapaisée m'entraînait.J'aidormiunpeu.
Lesecondvillageétaitunpeuplusimportantquemonnatal Anglemont.Devosfenêtres,medisaitunoncle,onpeutvoir lestoitsd'Anglemont.Jetâchaisdelesvoir,sansyparvenir, » mais«là,c'estAnglemontaétéd'abord,pourmoi,une parolemagique.Mamèreétaitmontéedanslahiérarchie scolaire.Ellenedirigeaitplus«l'école»mais«l'écoledes filles».J'aiassistéàlarentréedesclassesd'uncertainnombre depetitesfillesarrivantensabots,qu'ellesôtaientavantde pénétrerdanslaclasse.Moiaussi,avecmesculottescourtes, jeportaisdesgalochesbridéespouralleràl'écoledesgarçons, quisetrouvaitàl'autreboutduvillage.L'écoledesfillesétait aucentreduvillage;ilyavaitunjardinmonchatnoira toutde suiteéludomicile. Mamèreétaituneexcellenteinstitutrice,maissaméthode étaitdure.Ellemenaitsaclasse«àlabaguette»,quiétaitune règledeboisdontelledonnaitdelégerscoupssurlesdoigts des«mauvaisélèves»,asseznombreux,venusdes«écarts»du village.Maisaussi,lessuccèsaucertificatd'étudesdépassaient souventlesespérances.
LaNouvelleRevueFrançaise
LafermedesAubryfaisaitfaceàl'école.Auprèsd'eux,nous nousfournissionsenlait,maisnousn'étionspaslesseuls.Tous lesjours,àlatombéedelanuit,alorsquemamèreavait fermésaclasse,lesdeuxfillettesRichard,GenevièveetSuzanne, quivivaientchezleursgrands-parents,venaientchercherlepot delaitfamilial.Iln'estpasvraiquel'âgedesgrandespassions soitlajeunesse.Jen'avaisquetreizeans,etGenevièveappro-chaitdelaquinzièmeannée, lorsquecommençaunehistoire dontlesconséquencessesontétenduessurtoutemavie.Quelles affinitéssecrètesm'ontconduitàGinetteetnonàsasœur,un peuplusjeuneetcertainementaussibelle?J'aiimmédiatement vudanslevisagedeGinettelevisagequejedevaisaimer chaquefoisquejelerencontreraisplusovalequerond,les yeuxlégèrementtirésverslestempes.Riendesexuel.J'ignorais toutdecequifaitlafemmedésirable;jesituaisinexactement lafentequejesavaisqu'ellesavaiententrelesjambes.La passionaveclaquellej'attendaisl'apparitiondesdeuxsœurs quientraientdanslafermeAubrypourprendrelelaitme tenaitdevantlaportedel'écoledesfillesavantlatombéede lanuit.Jeguettaisleurpassage,jeneleurparlaispas;j'échan-geaisunregardavecGinette,c'étaittout.Machambreenhaut était contiguëàuncurieuxpetitgrenierpleindechosesqui venaientdelaguerre.Dessoldatsaméricainsavaientséjourné danslebâtimentdel'école,etlaisséuncertainnombre d'albumscontenantdesphrasesanglaiseslargementimpri-mées,danscettelanguequejeneconnaissaispasetdéchiffrais sansluidonnerdesens.Jesavaislire,depuismesplongeons dansl'îlemystérieuseàAnglemont,etjemelaissaisallerà cettelangueinconnue.Jenevoyaispaslerapportentrele texteetlesgravurescolorées.Jelesregardaisensembleavec unecuriositéinsatisfaite.Personnenemefournissaitlamoindre explication,etjen'endemandaispas;jem'enfermaisavec cesalbumsénigmatiquesetjedisaiscettelangueréduiteà satracephonétique,sansimaginerunrapportpossibleentre cequejelisaisàvoixhauteetunsensquelconque.Je m'habituaislentementàcenouveauvillage,sansl'aimer
LaNouvelleRevueFrançaise
REPÈRES
Enfance(aucuntitren'avaitencoreétéarrêtépar débutd'unrécitqu'HenriThomasavaitentrepris HauteEnfance,dirigéeauxéditionsGallimardpar
sonauteur)estle pourlacollection RenédeCeccaty.
NousremercionsNathalieThomasdenousavoirconfiélespages deCarnetsrédigéesen1935parHenriThomas.
TousnosremerciementségalementàCatherineGide,quinousa autorisésàpublierleslettresadresséesparAndréGideàHenri Thomas.Ilestànoterqueleslettresdu21févrieretdu24octobre 1934ontétéreproduitesd'aprèsunecopiemanuscritequin'estni del'écrituredeGidenidecelledeThomas.
HenriThomasetBorisSimonsesontconnusetliésd'uneamitié durableaulycéePoincarédeNancy,durantl'annéescolaire1931-1932.BorisSimon,disparuen1972,étaitné en1913d'unemère russe,etdePolSimon,professeuràl'universitédeNancy.Ilalaissé C~f uneœuvrequicompte,outreles~'E~M~'j(publiéen 1954auxéditionsduSeuilavecunepréfacedel'AbbéPierre),des romans,despoèmes,despiècesdethéâtre,destraductionsdel'al-lemand(dontGeldeThomasBernhard),descritiquesd'art.Entant quepeintre,ilaexposéausalondesIndépendantsetobtenude nombreusesrécompenses(Médailled'ordel'expositiond'artsacréà Rome).L'ensembledeslettresd'HenriThomasàBorisSimon(dont lesréponsesn'ontpasétéretrouvées)paraîtradanslecourantde l'annéeprochaineauxéditionsLeTempsqu'ilfait,sousletitre Sermentdejeunesse.MerciàIsabelle Simond'enavoirchoisiquelques-unespourlarevue.
Rectificationsurlacouverturedenotredernier(septembre 1994),lenomdeSalahStétiéetletitredesonpoèmelaNuitdu fa?~?~M~M/ontétémalencontreusementomis.Nousluirenouvelons icitoutesnosexcuses.
Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.