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LANOUVELLE REVUEFrançaise
HenriThomas(1912-1993)
OnnedirapasquelaN.R.F.sedevaitderendrehommage àHenriThomas,quinousacommeonditquittésàlafinde l'annéedernière.Ilyavaiteneffetunliensiancienetsifort entreluietlaRevuequecespagesqu'elleluiconsacresont,dans lechagrin,uneconséquencetoutenaturelle.Cestdanslenuméro dedécembre1940qu'apparaîtpourlapremièrefoislasignature deThomas,aubasd'unenotesurdeuxromansdeSimenon.Elle figureradèslepremiernumérodelaséried'après-guerre (janvier1953),etiln'yauraplusdecemomentaucuneannée où onnelarencontreplusieursfoisnotes,chroniques,poèmes, nouvelles,fragmentsderécitsouderomanslapériodelaplus faste,peut-être,étantcellesonamitiéavecGeorgesLambrichs incitaThomasàluiconfierrégulièrementlesfeuilletsdeRepor-tage,puisd'Amorces,auxquelssuccéderonten1987ceuxde DextreSenestre. a Enseptembre1993,Londres1955étélederniertextepublié duvivantdeThomasparlaN.R.F.,sitantestquelavied'un écrivaincommeluipuisses'interrompre.Etcequenousoffrons auxlecteursestencoreuntémoignagedesafidélité.
LAN.R.F.
HENRITHOMAS
Enfance
L'enfancem'abeaucoupapporté,maisd'abordlepommier sainte-anne,quipoussaitaufonddujardin,loinderrièrela maison.Alorsquelespommessainte-anneétaientmûres,je suisalléencueillirune,etj'aitouchél'arbreilétaitchaud, c'étaitàlafind'unététrèsensoleillé.L'arbremerépondait, l'arbreétaitvivant,etpasseulementparsesdélicieusespommes. J'ail'impressionquedurantcettepériode,alorsquej'avais entreseptethuitans,toutmerépondaitcommel'arbreles matinsparleurfraîcheur,lessoirsparleurtiédeur,lesnuits parleursétoiles.Dieun'étaitguèrequ'unmotquime préoccupaitpeu,maisj'avaispeurdesanges,commedepures réalitéschargéesdemepoursuivre.L'idées'étaitsifortemparée demoiquejel'avaiscommuniquéeàmonamiTiennot,fils d'unefermevoisine.Jenesaispourquelleraisonnousavions ensembledérobéuneplanchedansunchantierpeut-êtresans nulleraison.Nousnousenfuyionsaveccetobjetencombrant quandunefrayeurmesaisit,etunegrandeconviction.Jecrie àTiennot«Ilyadeuxangesquicourentaprèsnous!»Nous détalonsàl'instant,abandonnantlaplanche.J'étaispersuadé dem'êtreretournéetd'avoirvulesdeuxangesquipoursui-vaientlesvoleurs.Tiennotestmortpeudetempsaprèsdela grippeespagnole,sesouvenantpeut-êtrededeuxangesetde laplanche,etdenoséquipéesdanslacampagneenvironnante. Noussommesalléslevoir,mamèreetmoi.Ilm'avaguement
Enfance
effrayé,etjel'aienviéàcausedesonbeau costumedepremière communion(ilauraitlafaireavecmoil'annéesuivante). Couchésousunegazelégère,immobile,lointainetmystérieu-sementprocheenmêmetemps,j'aiéprouvé,mêléàmon chagrinmuet,unétrangesentimentderespectetdesurprise. C'étaitbienTiennotmoncamaradefamilier,avecquil'on m'avaitmiscoucherquelquesmoisauparavant,unjourque sesparents étaient partisàlaville.Ilavaitdormiavantmoi, ildormait;alorsj'aifaitunechoseàlaquellej'aiétépoussé parlapurecuriosité,jeveuxdirequeriend'érotiquenes'y mêlait,bienqu'onpuisseexpliquermongestecommeune manifestationinconsciented'indiscrétionsexuellej'aisoulevé trèslégèrementlachemisedeTiennot,etregardéuninstant sesfessesendormies,puisj'ailaisséretomberlachemiseetje mesuisendormi.Lelendemainfutunjourordinaire,excepté pourlamaladiequimenaçaitdèslorslepetitTiennot.Ilme fautadmettredescuriositésinstinctives,étrangèresàlanature, desimpulsionsquipeuventunjourdevenirdévorantes.Elles précédaient,aveclamortdeTiennot,unimmensechagrinqui aretentidanstoutemavie.Quiavaitappelépourlapremière foiscechat l'Universel,sansdouteparcequ'ilétaittoujours dansnosjambes?Jenesais,maislenomluiétaitresté.Je l'avaistrouvéquisautillaitdansunchampilavaitétéjeté d'unevoiture,lespattesdedevantattachées.Jel'aidéliéet ramenéàlamaisonsurmesépaules,lespattespendantesde chaquecôtédematête.C'étaitunmatoupastrèsbeau,mais fortdoux,quim'estrestéattaché commeàunepartiedemoi-même.Ilflairaitenmoil'êtrequiluiavaitsauvélavieet cetêtreétaitunenfant,sauvageetaffectueux.J'aivécudes moisaveccettebête,quirevenaitchaquesoirdormirprèsde moienronronnant.Jem'étaishabituéàlui.C'étaitmonchat. Jusqu'aujourmondemi-frèreAlphonse,enfantd'unsecond mariagede monpère,estentrédansmachambreetm'a Je annoncécalmement:«J'ainoyél'Universel.suisresté muet.Était-ced'étonnementoudedouleur?Entoutcas,j'étais privédeparole.J'apprenaisdeuxchosesàlafois,quim'étaient aussipéniblesl'unequel'autre.Quenousallionsquitterle
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villaged'Anglemontpourallerdansunautre,etquemonchat étaitmortetcommentnoyédansunebassineoudansla rivière.Mamanm'avaitditqu'ilétaittropvieuxpourl'em-menerdansl'autrevillage.L'horreurdeceschosess'installait définitivementenmoi,familière,obsédanteetsurtoutmuette. Mamère,toutàlatâcheetàlajoiedes'enallerdece «salevillage»,apourtantvoirquequelquechoseavait changédansmonaspect.Assissurletasdeboissouslafenêtre delacuisinequelquesjoursplustôt,j'avaisentendudesparoles demondemi-frèrequiauraientmeterrifiersijeneles avaisécoutéesavecuneétrange,uneaveugleindifférence! Commentqu'onfera,avait-ildemandé,pourmettrela grandearmoiredanslecamion? Ilss'enchargeront,enladémontant,avaitréponduma mère. Àprésent,jesavaistoutmonchatétaitmort,etnous déménagerionsdansuncamiontoutlemobilier.Etmagrand-mèrevenaitdemourir,quemamèreavaitsoignéejusqu'au bout.Dèsavantsamort,lecercueilétaitarrivé, onl'avait rangédanslasalledeclasse.Ilsentaitbonleboisfrais,j'aimais promenermamainsursasurfacelisse,sansbeaucouppenser àgrand-mère.J'entendais,enfermédansmonchagrin,m'ha-bituantàuncomportementquiauraitinquiété,mamèresielle n'avaitpasététoutoccupéeduprochaindéménagement.Un jour,j'avaisvu unverdeterredansunplatdelentilles.Elle s'estarrangéepourlefairedisparaîtreenleglissantsousles lentillesd'Alphonse,quil'amangéalors,elleasouri.Alphonse étaitlefilsdesonmari,moi, j'étaissonfilsàelle,sonenfant. J'aitoujourssentila différencequ'ellefaisait,contrelaquelle jeneprotestaispas,maisquimegênaitjenesaispourquoi. Jedisaismesfrèresetcen'étaientpasmesfrères,maisdes êtresàlafoisconnusetinconnus,quimepromenaient,me ramenaient,melaissaientdansmonsilence.Noussavionsque nousavionslemêmepère,quiétaitenterrédanslecimetière duvillagevoisin.Lamèreveillaitsurnous,etc'étaitmoi qu'elleaimait.Nousavionsuneconscienceobscuredeladif-férencequ'ellefaisaitentrenous.
Enfance
Elleavaitsentilapeinequej'avaisdeladisparitionde l'Universel,carlejourdudéménagement,alorsquelesdeux camionspourlesmeublesétaientremplis,elledépliasurle siègeavantunpetittapis,etmeditenydéposantl'animal qu'elleapportait«Tiens,voilàtonpetitchat,soigne-le.»Elle s'assitàcôtéduchauffeuretlecamiondémarra. NousdevionstraverserleBoisBénitouBoisBanni.J'avais faitlarouteunefoisdéjà,duvivantdemonpère,dansla calèchetraînéeparCoquette,unejumentaublanclustréque j'aimaiscaresser.J'avaisgardédansl'oreilleleclic-clacdes sabotsdeCoquettesurlaroutepavée,etc'étaitluiqueje voulaisentendredansleraclementducamion.Lepetitchat noirs'étaitendormisurmesgenoux,nonsansavoirpissédans letapis.Cettebêtem'étaitdéjàchère,pascommel'Universel, quiétaitmoi,maisunpeudelamêmemanière.C'étaitmon chat,mamèremel'avaitdonné.Unesortededésolationapaisée m'entraînait.J'aidormiunpeu.
Lesecondvillageétaitunpeuplusimportantquemonnatal Anglemont.Devosfenêtres,medisaitunoncle,onpeutvoir lestoitsd'Anglemont.Jetâchaisdelesvoir,sansyparvenir, » mais«là,c'estAnglemontaétéd'abord,pourmoi,une parolemagique.Mamèreétaitmontéedanslahiérarchie scolaire.Ellenedirigeaitplus«l'école»mais«l'écoledes filles».J'aiassistéàlarentréedesclassesd'uncertainnombre depetitesfillesarrivantensabots,qu'ellesôtaientavantde pénétrerdanslaclasse.Moiaussi,avecmesculottescourtes, jeportaisdesgalochesbridéespouralleràl'écoledesgarçons, quisetrouvaitàl'autreboutduvillage.L'écoledesfillesétait aucentreduvillage;ilyavaitunjardinmonchatnoira toutde suiteéludomicile. Mamèreétaituneexcellenteinstitutrice,maissaméthode étaitdure.Ellemenaitsaclasse«àlabaguette»,quiétaitune règledeboisdontelledonnaitdelégerscoupssurlesdoigts des«mauvaisélèves»,asseznombreux,venusdes«écarts»du village.Maisaussi,lessuccèsaucertificatd'étudesdépassaient souventlesespérances.
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LafermedesAubryfaisaitfaceàl'école.Auprèsd'eux,nous nousfournissionsenlait,maisnousn'étionspaslesseuls.Tous lesjours,àlatombéedelanuit,alorsquemamèreavait fermésaclasse,lesdeuxfillettesRichard,GenevièveetSuzanne, quivivaientchezleursgrands-parents,venaientchercherlepot delaitfamilial.Iln'estpasvraiquel'âgedesgrandespassions soitlajeunesse.Jen'avaisquetreizeans,etGenevièveappro-chaitdelaquinzièmeannée, lorsquecommençaunehistoire dontlesconséquencessesontétenduessurtoutemavie.Quelles affinitéssecrètesm'ontconduitàGinetteetnonàsasœur,un peuplusjeuneetcertainementaussibelle?J'aiimmédiatement vudanslevisagedeGinettelevisagequejedevaisaimer chaquefoisquejelerencontreraisplusovalequerond,les yeuxlégèrementtirésverslestempes.Riendesexuel.J'ignorais toutdecequifaitlafemmedésirable;jesituaisinexactement lafentequejesavaisqu'ellesavaiententrelesjambes.La passionaveclaquellej'attendaisl'apparitiondesdeuxsœurs quientraientdanslafermeAubrypourprendrelelaitme tenaitdevantlaportedel'écoledesfillesavantlatombéede lanuit.Jeguettaisleurpassage,jeneleurparlaispas;j'échan-geaisunregardavecGinette,c'étaittout.Machambreenhaut était contiguëàuncurieuxpetitgrenierpleindechosesqui venaientdelaguerre.Dessoldatsaméricainsavaientséjourné danslebâtimentdel'école,etlaisséuncertainnombre d'albumscontenantdesphrasesanglaiseslargementimpri-mées,danscettelanguequejeneconnaissaispasetdéchiffrais sansluidonnerdesens.Jesavaislire,depuismesplongeons dansl'îlemystérieuseàAnglemont,etjemelaissaisallerà cettelangueinconnue.Jenevoyaispaslerapportentrele texteetlesgravurescolorées.Jelesregardaisensembleavec unecuriositéinsatisfaite.Personnenemefournissaitlamoindre explication,etjen'endemandaispas;jem'enfermaisavec cesalbumsénigmatiquesetjedisaiscettelangueréduiteà satracephonétique,sansimaginerunrapportpossibleentre cequejelisaisàvoixhauteetunsensquelconque.Je m'habituaislentementàcenouveauvillage,sansl'aimer
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REPÈRES
Enfance(aucuntitren'avaitencoreétéarrêtépar débutd'unrécitqu'HenriThomasavaitentrepris HauteEnfance,dirigéeauxéditionsGallimardpar
sonauteur)estle pourlacollection RenédeCeccaty.
NousremercionsNathalieThomasdenousavoirconfiélespages deCarnetsrédigéesen1935parHenriThomas.
TousnosremerciementségalementàCatherineGide,quinousa autorisésàpublierleslettresadresséesparAndréGideàHenri Thomas.Ilestànoterqueleslettresdu21févrieretdu24octobre 1934ontétéreproduitesd'aprèsunecopiemanuscritequin'estni del'écrituredeGidenidecelledeThomas.
HenriThomasetBorisSimonsesontconnusetliésd'uneamitié durableaulycéePoincarédeNancy,durantl'annéescolaire1931-1932.BorisSimon,disparuen1972,étaitné en1913d'unemère russe,etdePolSimon,professeuràl'universitédeNancy.Ilalaissé C~f uneœuvrequicompte,outreles~'E~M~'j(publiéen 1954auxéditionsduSeuilavecunepréfacedel'AbbéPierre),des romans,despoèmes,despiècesdethéâtre,destraductionsdel'al-lemand(dontGeldeThomasBernhard),descritiquesd'art.Entant quepeintre,ilaexposéausalondesIndépendantsetobtenude nombreusesrécompenses(Médailled'ordel'expositiond'artsacréà Rome).L'ensembledeslettresd'HenriThomasàBorisSimon(dont lesréponsesn'ontpasétéretrouvées)paraîtradanslecourantde l'annéeprochaineauxéditionsLeTempsqu'ilfait,sousletitre Sermentdejeunesse.MerciàIsabelle Simond'enavoirchoisiquelques-unespourlarevue.
Rectificationsurlacouverturedenotredernier(septembre 1994),lenomdeSalahStétiéetletitredesonpoèmelaNuitdu fa?~?~M~M/ontétémalencontreusementomis.Nousluirenouvelons icitoutesnosexcuses.