La Nouvelle Revue Française N° 502

De
Ludovic Janvier, Écoute
Dominique Pagnier, Des mouvements invisibles
Kim Lefèvre, Nguyên Huy Thiêp
Nguyên Huy Thiêp, Nostalgie de la campagne
Yvon Hecht, L'Étoile Absinthe
Henri Raczymow, Le Pounem
Jean-Pierre Lemaire, Coups silencieux
Laurand Kovacs, La rupture poétique (Branko Miljkovic, Nis 1934 - Zagreb 1961)
Branko Miljkovic, Poèmes
Reconnaissances :
Philippe Barthelet, Visite à M. Gracq
Olivier Houbert, Le regard ouvert de Bernard Noël
Richard Blin, La sensualité de l'entendement (Maria Gabriela Llansol)
Le fond de l'air :
Friedhelm Kemp, D'écho en écho. Trois moments de réflexion ardente
Georges Arès, La saison du bouleau
Jacques Réda, La ligne droite
Daniel Bourdon, Le commun des mortels
Goffredo Parise, Brumes et mousses
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072386558
Nombre de pages : 128
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
LUDOVICJANVIER Écoute
Rogers'appuyaitaugrillageafindesoulagersondos,et, lesdeuxbrascroiséssurunpiquetpuislementonposé dessus,ilvoustiraitàluid'uneseulephraseouplus exactementdeuxmots,toujourslesmêmesetsuivisdevotre prénom:«Jedisais,Lili.»,«Jedisais,Francis.»,«Je disais,Fernande.»,commesivousparlerduraitdepuisla veille,etdoncdepuislaveilledelaveille,etdoncdepuis toujours,commesilesmotsrenouaientavecuneseuleimmense phraseinterrompueparcesdétoursinsignifiants,lesommeil, letravail,l'absence,deuxjours,troismois,unevie.Alors onselevait,sourireentête etparlassitude,onselevaitpar amourpourladuréeàperdre,onallaitàlui,feignantde croireàunproposdequelquesminutes,onseplantaitface àl'appel,etdeboutdececôté-cidugrillage,motàmotet sansrépondreonsombraitdoucementdansletempsdeRoger, entraînéparlavoixroublardequiparlaitpluie,parlaitcuisses, parlaitcuvier,parlaitsulfate,parlaittoiture,parlaitfoutre, parlaitdocteur,parlaittraitesàpayer,parlaitsoleil,parlait, parlait.Rogerquil'autrejouraprèstrente-cinqansm'adonné unebouteilledevinblancvieuxcouleurd'été,dufondde
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saparoleàpeineinterrompueparmonimmenseéloignement, l'autrejourcommetoujours. Etmoi?Pourécouterparlerdevin,pourentendresonner terroir,cépages,arômes,caudalies,pourdescendreaveclesmots dugoûtjusqu'aufinfonddeladetteenversterreetclimat, etqu'unsolserésumeenboucheaveclesgestesdutravailet letravaildutemps,leraisinjutantlasaison,lasaisondevenant liqueur,pourcesmots-làjem'établis quandjelepeuxauprès d'ivrogneshébétés,desommelierssansgrâceoud'obsédés bavards,etjeleurbrademadurée,jemesuspensàleurpassion, jedégusteleurvoix,jem'offre,quoi.Commejem'offreautant quepossibleaupêcheurquisaitparlerpoisson, aujardinier quimeparlejardin,aucordonnierquimeparlegodasses,au cavalierquime parlechevaux.Supposonsunchamelierqui meparleraitchameaux,ilauraitmonsilenceetmajoie,et mondésirdesable,etmapenséerythme,ilauraittoutema rêveriedésert.Moi,etmespareilsengourmandise.Leschasseurs àladéfinition.Nousautreslesbéatsonestleursspécialistes auxspécialistes,onleur dévorel'obsessionjusqu'audernier détail,jusqu'àladernièretouche.Frénétiquespassifs onaura toujoursfaimdecettemusiquedanselemétier,féru,têtu, chanteurinépuisable. Sijemeretournaissurmonhistoireunebonnefois,ilme semblequej'entendraislebruitdemaparesse,ensourdine. C'estquej'attendsbeaucoup,notammentcouché.J'attendsles mots,quelquesimages,unsens.Est-cequej'attendslesvraies questionsàmesréponses?Possible.Évidemment,plusjeme coucheetmoinsjedors.Moinsjedorsetplusjemeplains. Plusjemeplainsetmoinsonmecroit.Vumatêtedevacancier. Cemoiquidortsimaletquicherchesesmots,nousdirons qu'ilécouteaulieudeparler.Autrefoisjepéroraispourcouvrir ma pétocheetmonincompétence.Aujourd'huiquej'aifini d'avoirraison,jevisàdécouvert,jeprêtel'oreille.Etpas seulementcouché.Quejesuisbête,onesttoujoursunpeu couchéquandonécoute. JepenseàRenelle.Unefoisdeplus.Vidé,aspiré,efflanqué àchaquefoisparlavoixdeRenelle,àchaquefoisjeme
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prometsquenon,plusjamaisça,plusjamaiscettenoyadeà pleinspoumonsdanslamerdesdétails,elleaupremiercomment vas-tuseruantdanslesmalaisesdepapaetdanslespannesà mobyletteetdanslecancerdeSuzyetdanslesdégâtsde l'orageetdanslesproblèmesdepoids,pourtantjebouge énormémentvas-ycomprendrequelquechose,etpuisviennent leslarmesaudernierlivreluetpuistouslesmortsdefaim surlaplanèteetpuismesrèglesdifficilesetpuisdis-moi franchementquelleminej'aietpuisladernièrefoliedeRobert, tiensçamefaitpenserquel'autrejour,tuconnaisMichel, maissi,tuconnaisMichel,etdeMichelonpasseàl'enviede rire,del'enviederireonsauteauboutonsurlajoue,du boutonsurlajoueonglisseàl'ensemblegrisperle, del'en-semblegrisperleonenvientàl'enviedecrier,del'enviede crier,etc., etc.,l'etc.quifaitgouffreetmanège,unmanègeà perted'écho,etdeRenellefaitunebergèreentraînantaprès soilelongtroupeaudesparleurseffacésquireviventlemonde àchaqueinstantdeleurmémoiremyope,une mémoired'éber-luérevenuàlaviepourjouir decescadeauxdeprince,un bruitdecasserole,unhurlementd'enfantbattu,uncacadifficile, uneinsultedevoisin,unetuiletombéedutoit,bref,cette merveilleuniquementdétails,exister.Ahlathéoriedes condamnésàlarépétitionparamorfati,aveclenezdansle riendesjours!Est-cequelesmotslestirentdelanoyade?Est-celedésespoirdecause,là-dessous?Lebavarddésirden'être plusrien?L'amerplaisird'êtrevécuparlavied'autrui?D'être somméparlepoidsdumonde?Renelle,entoutcas,jeme prometsàchaquefoisdebienlafuir,etc'estmoiquipasse lavoir,c'estmoiquilarelance.Malgrélevertige,oupourle vertige?C'estsonmanquequimemanque?J'auraisbesoin qu'ellem'accable? Vucettefaiblesseàêtresoi?Vuceslongsjoursdemanche aprèslacognée?Vucetàquoibonquivousdéloque?Vous désarme? Moiquinecroispasàmabiographiej'écouteavecpassion celledesautres,pourvuqu'ellesedise aucalme,àlaradio. Lematin,commeprièreavantdelancerlajournée.Lanuit,
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quandjemeréveilleencherchantl'ennemi.Àmidi,l'heure lafatigueouvreuntroudansletemps.Jeresteunhomme deradiojusqu'àlamanie.Pargoûtduvibratoireetduchu-chotement.Pourleplaisird'espaceaucœurdelarésonance. J'allaisdirepourlavue.Carhiertandisqu'enfantlesyeux fermésj'assistaisparlavoixauxenvoléessurleTourdeFrance etauxdramessurlering,croyantvoiràforcedeconstruireet d'imaginer,aujourd'huilenezdanslesimagestoutesfaites (maismyopes,maismalcadrées)jedécrocheàtoutinstantde l'effortentraindenaître,jedériveendirectiondel'ennui,du sommeil,delafrustration.Commesimontrernousprivaitde comprendre,àforced'intention.Commesivoirannulaitvoir, àforcedeprésence.Jesuispourlavoix,contrel'image.Pour l'aveu,contrelavue. Oui,tousleschampionsduseulàseulàhautevoixjesuis leurgobeurpatenté.Grandchasseurdesoliloquesqu'ilsse trouvent,rues,squares,plages,chemins,bacsàsable,balcons. Pourl'abandonqu'onentendmenacersouslecouvertdela parole.Voilàpourquoijerôdeavecinsistanceautourdesenfants quijouent.Jedoisavoirl'airlouche,évidemment.Tantpis. Jeguetteleursfuséesdevrai,auxmômes,leurssecretsmotifs, leurfoliemusicale.Voilàpourquoijem'arrêteauprèsdes maboulsquiressassent(ilyenavaitpléthoreàManhattan,je mesouviens),oualorsjelessuis,minederien,voleurde bribes,ramasseurd'éclats. Biensûrincapablededirenonàceluiquim'achoisipour promenersesmotscommeunelampeàl'intérieurdesoi.À cellequimeprendpourhésiterparmisesancêtresausilence terrible.Àcellequim'attendaitpoursoupirerl'épuisementde vivre.Àceluiquim'adistinguépourenroberquelqu'unde safoutuemaman,desonmochepapa.Ilyalessemblables auxenjambéesdemaniaquesetauphraséfurieuxquivous remorquentparlesruesoulesalléespourvouschanterla toujoursmêmeantienned'animalcocu,cocudel'autreoucocu desoi.Non,c'estl'antiennequileschanteavecsarageinsou-lagée.Etcommeilsvoyagent,vosamis,etvousledisent,il yalecherdégoûtlorsquelesvoyageursvousengluentdeleurs
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Venise(dontelleétaitl'expressionfantasqueettoujourssurprenante) et,soustantde«formes»différentes,danslesvillescommeVicence, VéroneetPadoue.Etj'habitais,la«madreterra»étaitbarbare etbrutale,ellen'étaitautrequ'unrésidu,unetracegénétiqueet somatiquedesenvahisseursvenusduNord,avecleurstêtesdeHuns, deFinnois,deMongols,dansunamalgamequelquefois presque picassiensemêlaientdesgènescomposites,dégénérésourégénérés parletemps,parlessiècles,parlesmillénaires. JemerappelaisVicence,mavillenéo-classique,etVéronelabelle romaineetromanelaPadouedeGalilée,lesvillesdelaculture avecVeniseentête.Maisici,surlePiave,j'étaisencercléparun mondebienplusancienquiétaitlatabularasadel'herbe(avecson odeuraprèslafauche),lesgrenouilles,lerefletdelalaguneproche, lefleuverapideàl'eaupureoù,l'été,lecourantvousemportedans ungargouillisàsaveuretsenteurdetorrent,encoreunefoisles grenouilles,leschouettes,lescoucous;etenhiver,lesgrandesétendues deneigesurlesmontagnesdeCortinalesskisgrincentsurla couchefraîche,leschamoissurpris,auxmusclesbondissants,volent etfuientsurlesrochesàrasdeterreentrepinsetsapins. Si,danssesprofondeurs,laMéditerranéecachedesmanifestations del'artetdelaculturetellesquelesbronzesdeRiace(créatures presqueincroyablementvivantes),cettepartiedelaVénétieabritait aucontrairedesculturesnordiquesetbarbaresavecleurselfeset leurskobolds,desculturesnonpasméditerranéennesmaissylvestres, champignonnesques,moussues,glacées,brumeuses,descontesde Grimmetd'Andersen,delasteppeetdessynagoguesrusses.Cette théoriedescivilisationsseraitbiendifficileàdémontrersansles (pauvres)moyensdel'artcequ'afaitlepoèteAndreaZanzotto etceque j'aifaitmoi-mêmedanscertainsdemesrécitsdifficile àdémontrermaisévidente,battueparlesrafalesdel'hiver,perdue danslesbrouillards,danslesilenceglacédespicsenneigéssans interlocuteurcultivé,danslesborborygmesdenosdialectesqui conserventsipeudechosedulatinetdelaMéditerranée,etse rapprochentplutôtdeshurlementsetdeshululementsdesenvahis-seursportantheaumecornuetlonguebarberoussecommelepoil rouxdemonbergerdeNoël.Jemedemandaisàquellecommune civilisationpouvaientappartenirlasolennellebeautédescolonnes palladiennes,lesbriquesetlesarcadesdePadoue,lespontsdeVérone, Veniselascintillanteavecsavolutedeferàlapointedesgondoles ettoussespeintres,maisaussil'énormequantitédepetitesfabriques
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