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Rogers'appuyaitaugrillageafindesoulagersondos,et, lesdeuxbrascroiséssurunpiquetpuislementonposé dessus,ilvoustiraitàluid'uneseulephraseouplus exactementdeuxmots,toujourslesmêmesetsuivisdevotre prénom:«Jedisais,Lili.»,«Jedisais,Francis.»,«Je disais,Fernande.»,commesivousparlerduraitdepuisla veille,etdoncdepuislaveilledelaveille,etdoncdepuis toujours,commesilesmotsrenouaientavecuneseuleimmense phraseinterrompueparcesdétoursinsignifiants,lesommeil, letravail,l'absence,deuxjours,troismois,unevie.Alors onselevait,sourireentête etparlassitude,onselevaitpar amourpourladuréeàperdre,onallaitàlui,feignantde croireàunproposdequelquesminutes,onseplantaitface àl'appel,etdeboutdececôté-cidugrillage,motàmotet sansrépondreonsombraitdoucementdansletempsdeRoger, entraînéparlavoixroublardequiparlaitpluie,parlaitcuisses, parlaitcuvier,parlaitsulfate,parlaittoiture,parlaitfoutre, parlaitdocteur,parlaittraitesàpayer,parlaitsoleil,parlait, parlait.Rogerquil'autrejouraprèstrente-cinqansm'adonné unebouteilledevinblancvieuxcouleurd'été,dufondde
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saparoleàpeineinterrompueparmonimmenseéloignement, l'autrejourcommetoujours. Etmoi?Pourécouterparlerdevin,pourentendresonner terroir,cépages,arômes,caudalies,pourdescendreaveclesmots dugoûtjusqu'aufinfonddeladetteenversterreetclimat, etqu'unsolserésumeenboucheaveclesgestesdutravailet letravaildutemps,leraisinjutantlasaison,lasaisondevenant liqueur,pourcesmots-làjem'établis quandjelepeuxauprès d'ivrogneshébétés,desommelierssansgrâceoud'obsédés bavards,etjeleurbrademadurée,jemesuspensàleurpassion, jedégusteleurvoix,jem'offre,quoi.Commejem'offreautant quepossibleaupêcheurquisaitparlerpoisson, aujardinier quimeparlejardin,aucordonnierquimeparlegodasses,au cavalierquime parlechevaux.Supposonsunchamelierqui meparleraitchameaux,ilauraitmonsilenceetmajoie,et mondésirdesable,etmapenséerythme,ilauraittoutema rêveriedésert.Moi,etmespareilsengourmandise.Leschasseurs àladéfinition.Nousautreslesbéatsonestleursspécialistes auxspécialistes,onleur dévorel'obsessionjusqu'audernier détail,jusqu'àladernièretouche.Frénétiquespassifs onaura toujoursfaimdecettemusiquedanselemétier,féru,têtu, chanteurinépuisable. Sijemeretournaissurmonhistoireunebonnefois,ilme semblequej'entendraislebruitdemaparesse,ensourdine. C'estquej'attendsbeaucoup,notammentcouché.J'attendsles mots,quelquesimages,unsens.Est-cequej'attendslesvraies questionsàmesréponses?Possible.Évidemment,plusjeme coucheetmoinsjedors.Moinsjedorsetplusjemeplains. Plusjemeplainsetmoinsonmecroit.Vumatêtedevacancier. Cemoiquidortsimaletquicherchesesmots,nousdirons qu'ilécouteaulieudeparler.Autrefoisjepéroraispourcouvrir ma pétocheetmonincompétence.Aujourd'huiquej'aifini d'avoirraison,jevisàdécouvert,jeprêtel'oreille.Etpas seulementcouché.Quejesuisbête,onesttoujoursunpeu couchéquandonécoute. JepenseàRenelle.Unefoisdeplus.Vidé,aspiré,efflanqué àchaquefoisparlavoixdeRenelle,àchaquefoisjeme
Écoute
prometsquenon,plusjamaisça,plusjamaiscettenoyadeà pleinspoumonsdanslamerdesdétails,elleaupremiercomment vas-tuseruantdanslesmalaisesdepapaetdanslespannesà mobyletteetdanslecancerdeSuzyetdanslesdégâtsde l'orageetdanslesproblèmesdepoids,pourtantjebouge énormémentvas-ycomprendrequelquechose,etpuisviennent leslarmesaudernierlivreluetpuistouslesmortsdefaim surlaplanèteetpuismesrèglesdifficilesetpuisdis-moi franchementquelleminej'aietpuisladernièrefoliedeRobert, tiensçamefaitpenserquel'autrejour,tuconnaisMichel, maissi,tuconnaisMichel,etdeMichelonpasseàl'enviede rire,del'enviederireonsauteauboutonsurlajoue,du boutonsurlajoueonglisseàl'ensemblegrisperle, del'en-semblegrisperleonenvientàl'enviedecrier,del'enviede crier,etc., etc.,l'etc.quifaitgouffreetmanège,unmanègeà perted'écho,etdeRenellefaitunebergèreentraînantaprès soilelongtroupeaudesparleurseffacésquireviventlemonde àchaqueinstantdeleurmémoiremyope,une mémoired'éber-luérevenuàlaviepourjouir decescadeauxdeprince,un bruitdecasserole,unhurlementd'enfantbattu,uncacadifficile, uneinsultedevoisin,unetuiletombéedutoit,bref,cette merveilleuniquementdétails,exister.Ahlathéoriedes condamnésàlarépétitionparamorfati,aveclenezdansle riendesjours!Est-cequelesmotslestirentdelanoyade?Est-celedésespoirdecause,là-dessous?Lebavarddésirden'être plusrien?L'amerplaisird'êtrevécuparlavied'autrui?D'être somméparlepoidsdumonde?Renelle,entoutcas,jeme prometsàchaquefoisdebienlafuir,etc'estmoiquipasse lavoir,c'estmoiquilarelance.Malgrélevertige,oupourle vertige?C'estsonmanquequimemanque?J'auraisbesoin qu'ellem'accable? Vucettefaiblesseàêtresoi?Vuceslongsjoursdemanche aprèslacognée?Vucetàquoibonquivousdéloque?Vous désarme? Moiquinecroispasàmabiographiej'écouteavecpassion celledesautres,pourvuqu'ellesedise aucalme,àlaradio. Lematin,commeprièreavantdelancerlajournée.Lanuit,
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quandjemeréveilleencherchantl'ennemi.Àmidi,l'heure lafatigueouvreuntroudansletemps.Jeresteunhomme deradiojusqu'àlamanie.Pargoûtduvibratoireetduchu-chotement.Pourleplaisird'espaceaucœurdelarésonance. J'allaisdirepourlavue.Carhiertandisqu'enfantlesyeux fermésj'assistaisparlavoixauxenvoléessurleTourdeFrance etauxdramessurlering,croyantvoiràforcedeconstruireet d'imaginer,aujourd'huilenezdanslesimagestoutesfaites (maismyopes,maismalcadrées)jedécrocheàtoutinstantde l'effortentraindenaître,jedériveendirectiondel'ennui,du sommeil,delafrustration.Commesimontrernousprivaitde comprendre,àforced'intention.Commesivoirannulaitvoir, àforcedeprésence.Jesuispourlavoix,contrel'image.Pour l'aveu,contrelavue. Oui,tousleschampionsduseulàseulàhautevoixjesuis leurgobeurpatenté.Grandchasseurdesoliloquesqu'ilsse trouvent,rues,squares,plages,chemins,bacsàsable,balcons. Pourl'abandonqu'onentendmenacersouslecouvertdela parole.Voilàpourquoijerôdeavecinsistanceautourdesenfants quijouent.Jedoisavoirl'airlouche,évidemment.Tantpis. Jeguetteleursfuséesdevrai,auxmômes,leurssecretsmotifs, leurfoliemusicale.Voilàpourquoijem'arrêteauprèsdes maboulsquiressassent(ilyenavaitpléthoreàManhattan,je mesouviens),oualorsjelessuis,minederien,voleurde bribes,ramasseurd'éclats. Biensûrincapablededirenonàceluiquim'achoisipour promenersesmotscommeunelampeàl'intérieurdesoi.À cellequimeprendpourhésiterparmisesancêtresausilence terrible.Àcellequim'attendaitpoursoupirerl'épuisementde vivre.Àceluiquim'adistinguépourenroberquelqu'unde safoutuemaman,desonmochepapa.Ilyalessemblables auxenjambéesdemaniaquesetauphraséfurieuxquivous remorquentparlesruesoulesalléespourvouschanterla toujoursmêmeantienned'animalcocu,cocudel'autreoucocu desoi.Non,c'estl'antiennequileschanteavecsarageinsou-lagée.Etcommeilsvoyagent,vosamis,etvousledisent,il yalecherdégoûtlorsquelesvoyageursvousengluentdeleurs
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Venise(dontelleétaitl'expressionfantasqueettoujourssurprenante) et,soustantde«formes»différentes,danslesvillescommeVicence, VéroneetPadoue.Etj'habitais,la«madreterra»étaitbarbare etbrutale,ellen'étaitautrequ'unrésidu,unetracegénétiqueet somatiquedesenvahisseursvenusduNord,avecleurstêtesdeHuns, deFinnois,deMongols,dansunamalgamequelquefois presque picassiensemêlaientdesgènescomposites,dégénérésourégénérés parletemps,parlessiècles,parlesmillénaires. JemerappelaisVicence,mavillenéo-classique,etVéronelabelle romaineetromanelaPadouedeGalilée,lesvillesdelaculture avecVeniseentête.Maisici,surlePiave,j'étaisencercléparun mondebienplusancienquiétaitlatabularasadel'herbe(avecson odeuraprèslafauche),lesgrenouilles,lerefletdelalaguneproche, lefleuverapideàl'eaupureoù,l'été,lecourantvousemportedans ungargouillisàsaveuretsenteurdetorrent,encoreunefoisles grenouilles,leschouettes,lescoucous;etenhiver,lesgrandesétendues deneigesurlesmontagnesdeCortinalesskisgrincentsurla couchefraîche,leschamoissurpris,auxmusclesbondissants,volent etfuientsurlesrochesàrasdeterreentrepinsetsapins. Si,danssesprofondeurs,laMéditerranéecachedesmanifestations del'artetdelaculturetellesquelesbronzesdeRiace(créatures presqueincroyablementvivantes),cettepartiedelaVénétieabritait aucontrairedesculturesnordiquesetbarbaresavecleurselfeset leurskobolds,desculturesnonpasméditerranéennesmaissylvestres, champignonnesques,moussues,glacées,brumeuses,descontesde Grimmetd'Andersen,delasteppeetdessynagoguesrusses.Cette théoriedescivilisationsseraitbiendifficileàdémontrersansles (pauvres)moyensdel'artcequ'afaitlepoèteAndreaZanzotto etceque j'aifaitmoi-mêmedanscertainsdemesrécitsdifficile àdémontrermaisévidente,battueparlesrafalesdel'hiver,perdue danslesbrouillards,danslesilenceglacédespicsenneigéssans interlocuteurcultivé,danslesborborygmesdenosdialectesqui conserventsipeudechosedulatinetdelaMéditerranée,etse rapprochentplutôtdeshurlementsetdeshululementsdesenvahis-seursportantheaumecornuetlonguebarberoussecommelepoil rouxdemonbergerdeNoël.Jemedemandaisàquellecommune civilisationpouvaientappartenirlasolennellebeautédescolonnes palladiennes,lesbriquesetlesarcadesdePadoue,lespontsdeVérone, Veniselascintillanteavecsavolutedeferàlapointedesgondoles ettoussespeintres,maisaussil'énormequantitédepetitesfabriques