La Nouvelle Revue Française N° 505

De
Dominique Pagnier, La brèche de Hertzsprung
Michel Calonne, Le Scrupule Secret
Jean-Yves Masson, Ultimes vérités sur la mort du nageur
Gérard Bocholier, Chants trébuchants
Art Lewandowski, Sur mon mirador
Dominique Sampiero, Les pluies battantes
Pierre Autin-Grenier, 137, rue Cuvier
Reconnaissances :
Francis Wybrands, Éprouver, penser avec Henri Maldiney
Yves Roulliere, Prose et vers. Sur José Bergamín
Jean Pérol, Exposition Joseph Beuys (Centre Georges-Pompidou)
Jean-Michel Maulpoix, Emma Bovary était un homme
Le fond de l'air :
Constance Delaunay, Chaleurs
Pierre Peuchmaurd, Acacias, bergeries
Lucien Noullez, Les devanciers
Pierre Alix, Acclimatez nos regards
Christophe Carraud, Lazare raconté aux enfants
Georges Arès, D'un fondement édiculaire de la démocratie (Réflexions d'un citoyen actif)
Robert André, Le lac Cartier
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072382598
Nombre de pages : 128
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LANOUVELLE REVUEFRANÇ'AISE
La
DOMINIQUEPAGNIER
Brèche
de
Hertzsprung
C'estenseptembrequemon grand-oncle,alorscurédeVil-leneuve-la-Guyard,mefitcadeaudesalunetteastronomique quiétaitremiséedansunevieilleserre,aufonddujardinde sonpresbytère.Ilnes'enétaitplusservidepuissacaptivitédans lescamps,etcommeilavaitsuquej'avaispassétoutl'étédans lejardindemesgrands-parentsàscruterle cielaumoyend'une antiquelongue-vuedemarine,ilavaitpensétoutnaturellement quesalunettemeferaitduprofit.C'étaituntrèsbel appareil dontlesoptiquesétaientd'unerarepuretéetdontlafocaleet lechampallaientmepermettredefaireunbondconsidérable dansl'espace.Elleétaitdotéed'unemontureéquatorialequi donnelapossibilité,grâceàunmécanismed'entraînementtrès précis,desefixersurunastreencompensantlemouvementde rotationdelaterre,carpluslalunettegrossit,pluscedépla-cementsefaitsensible.OnlarapportadoncàTroyes;comme l'appartementdemesparents,enville,étaittropexigu,ellefut rangéedanslavinéede mesgrands-parents,aufondd'unpotager plantéd'arbresfruitiers,lelongdelavoieferrée;unsystème deroulettesfixésouslamonturemepermettaitdeladéplacer àl'extérieurdanslesalléesdegrève.
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Lorsdecessoirsdelafindeseptembre,ensortantdulycée, jefilaisàbicyclettejusqu'àcejardindevenumonobservatoire; jesavaisqueVénusnetarderaitpasàpoindredansledéga-gementclairdel'horizonlesoleilvenaitdesecoucher.Je laissaisderrièremoidesexclamationsdejeunesfillesquim'in-vitaientàresteravecellessuruntrottoirjusqu'àlanuit,pour discuterd'unefuméequin'existepas,ouà lesraccompagner chezellesenempruntantdesmailsdéjàcouvertsdelapoussière desfeuillesbrûléesdestilleuls.Trèssouvent,quelquescondis-ciples,auxquelsj'avaissucommuniquermonenthousiasme pourlesétoiles,mesuivaientetc'étaientdenouvelleslamen-tationsdelapartdesjeunesfilles.Ilyavait toujoursunde mescompagnonsqui,s'étantmisdansmarouearrière,ettout enpédalant,légèrementessoufflé,sedemandaitpourquoielles n'avaientpasidéedenousaccompagner;unautrerépondait quel'onmesuraitbienl'absencedesensmétaphysiquedes femmes.Lesdynamospsalmodiaientquelquechosed'incom-préhensiblequis'exacerbaitdanslesdescentesetsemblaitêtre lechantd'unesouffrancephysiquedontlalumièredevaitêtre payée.Vénus,l'étincelante,apparaissaitàcechant,ausud,puis quelquesétoilescommedesgouttelettestremblotantesvenues d'unsuintementduciel.Certainss'imaginaienthâterlemou-vementdelanuitendonnantdescoupsdepédalesplus vigoureux,etilestvraiquenousallionsainsiplusrapidement versl'est.Lorsquel'onarrivaitchezmesgrands-parents,c'était lapénombre.«Lesétoilesscintillent,lesplanètesontune lumièrefixe»,faisaitobserverauxautresunde mescamarades, alorsquenousroulionslalunettesurlegravierd'uneallée pourl'installeraumilieudujardin,dansunezonerelativement dégagéelavuen'étaitpastropgênéeparlescabinetsni parlavinée.Àl'autreextrémité,soussavérandaséchaient destressesd'ailauparfumnerveux,mon grand-père,toujours heureuxdenosvisitesetparticulièrementsatisfaitdenousvoir pluspréoccupésparlasciencequeparlesjeuxdecartes(il avaitluquelquechosedeValéry surcethème,qu'ilnous répétaitsouvent),nousregardaitentirantsursapipebourrée degrosgrisdontlafuméestagnaitautourdeluiennappes
LaBrèchedeHertzsprung horizontales.Jedisposaissoigneusementlalunetteselonl'axe despôlesetprocédaisauxmisesaupoint.L'oculairelemoins puissant(X40),maisceluiquioffraitl'angledevisionleplus large,permettaitunbalayagerapidedescieux.Mêmes'ilfaisait encoreunpeujourdanslejardin,c'étaitdéjàbienlanuit,là-haut,danslaquelleplongeaitl'œil.Desétoilesnombreuseset detoutesmagnitudesserévélaient,silencieuses,donnant,en dépitdeleurretraitdujour,ceteffetd'avoirététoujours présentes,et,avecleurairdedire«Voilà,noussommeset seronstoujourslà,malgrétout!»,uneimpressiondemodeste etexemplairefidélitéauxhommesquenousétions.Audétour d'unmouvementderotationdelalunette,Vénussemontrait soudain,croissantdenacreiriséepardesphénomènesdedif-fraction,autrelunedéposéecommeuncoquillageparlavague nocturneduciel.Chacunvoulaitlavoiretcertainsn'ypar-venaientpas.Cetteplanèteavaituneodeurdecuivre,celle quedégagentlesmainsqui onttenulongtempsuntrousseau declefs,maisunetellesensationprovenaitdelamolettedu mécanismedel'oculairesurlequelportaitlenez.Parfoisle grand-pèresepermettaituncommentaire.Illisaitpasmalde choses,n'importequoiquiavaitlavertudeprésenterdes termesgrecsoulatins(cequiétaitàsesyeuxunegarantiede sérieux)et,àcetteépoque,ilavaitlatêtefarciedecosmogonies antiques.Ilavaitréussiànousfairepenserque,au-delàdes étoiles,ilyavaitpeut-êtredel'eau,rienquedel'eau,etcertains d'entrenousétaient presquetroublésparlacraintedevoir,un beaujour,cettemassed'eautombersurleglobeterrestrepour l'engloutir. Lessoirsdenovembre,culminaientlaconstellationd'Orion etcelleduTaureauaveclesPléiades.Sil'onveillait unpeu tard,onvoyaitSiriuspoindreau-dessusdutoitdelavinée. Onutilisaittoujourslefaiblegrossissementquilaissaitpasser lemaximumdelumière.L'atmosphère,enserefroidissant, devenaitpluslimpideetdésormaisunrégimealimentaireà basedecarottesetdemyrtillesrendaitnospourpresrétiniens plussensiblesàtoutelaluminescencecéleste.Lanébuleuse d'Orionsedécouvraitcommeunetachedegivredansleciel;
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certainsyvoyaientuneailedepapillonrongéeparlanuit;on avaitdumalàendétacherleregardettelqui,enfin,consentait àlefairesousl'insistancedesautres,conservaitunmoment dansl'œilquelquechosededoucementdétachédumonde terrestre.Surlesconseilsdugrand-père,quienavaitfait l'expériencelorsd'expéditionsnocturnessouslaconduited'un lieutenantférud'astronomie,endix-septenArgonne,chacun s'étaitmisàsoignersonpourprerétinien;ilnousavaitfait remarquerégalementqueleszonespériphériquesdelarétine étaientbeaucoupplussensiblesquelapartiecentrale,etc'était vraiquedefixerunastre enexténuaitunpeul'éclat,alors qu'endéportantlégèrementsonregarddecelui-ci,onenprenait beaucoupplusdelumière.«Ilenvaainsidetoutechoseici-bas,avait-ilajouté,dontontireunbienplusgrandprofiten nelafixantpas,en nelaprenantpas!»Unetellerévélation devaitavoirquelqueeffetsurlecomportementdel'und'entre nousqui,parlasuite,n'évoluaplusdanslemonde,etparmi lesjeunesfillessurtout,qu'enlesregardantdebiais.LesPléiades étaientellesaussivouéesàdelonguesobservations.Del'amas diffusqui,àpeinefixéàl'oeilnu,avait,conformémentàla loimiseenévidenceparlegrand-père,tendanceàsedissoudre danslenoirfuligineuxduciel(etilsentaitbienlasuiedès qu'untrainpassaitlelongdujardin),secondensait,grâceà lalunette,touteunegrapped'étoiles.Pourpeu quel'oninsistât, ilensurgissaittoujoursd'autresderrièreetbientôtc'était commeunarchipeldefeuxbleus.Siriusquantàellenenous découvraitriendebienintéressant;ellen'apparaissaitpasplus grosse,maisseulement pluslumineuse,etdavantagequ'àdes mondesintersidéraux,nousfaisaitrêveràl'Orientdesziggou-ratsbabyloniennesouàceluidesfelouquessurlamerd'Oman. Dèslorsnousn'avionsplusbesoindelalunette,etc'étaient desdiscussionssurl'ordredumonde,desréflexionssurles royaumes,unproposunpeuintemporelqu'eussentputenir telsultanàsonvizir,telgénérald'anabaseàseslieutenants, etcelacontinuaitalorsque,grimpéssurnosvélosquigémis-saientenchoeuravecrégularité,nousregagnionsnotrequartier ducentre-ville.Quelques-unssetaisaient,que,àchaqueretour,
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Canada,presqueautermedenotreséjourauxÉtats-Unis.Unmatin dejuinencorefroid,alorsqueleslacsétaientdégelésdepuispeu, nousnousétionsarrêtésdevantcelui-ci.Ilfaisaitbeau.Lesoleil mettaituneclartévivesurl'eauimmobile,surlessapinsquibordaient l'autreriveetsurunhorizondecollines,sanspour autantdispenser dechaleur,maisc'étaitunechancequ'ilfûtprésent.L'endroitétait désertmalgrél'existenced'unemaisonenretrait,maiscelle-cisem-blaitàl'abandon.Nousavonsfaitquelquespas,contemplél'eau,la végétation,del'herberoussie,desroseauxbrûlésparlelonggel hivernal,avantdereprendrelaroute. Unephotographieyauraitsuffi,dirontlesespritspratiques.Pas dutout!Ladémarcheestsansrapport.Votreobjectionnousramène auxixesièclequandcertainspeintres,àl'apparitiondecetart,se demandèrentsilepaysagenedevaitpasluiêtreabandonné. Moi,jenevoulaispasd'undécalquedel'instant,j'aipréférégraver lesouvenir,extrairedemonespritl'imagequ'ilengardait.Deretour enNouvelle-Angleterre,j'aisortilespetitsoutilsdemonnécessaire nipponetj'aicommencéàentailleruneplaqueencuivreselonun grandovalepuis,surlagauchelecontourdela maisondélaissée,la lignedelarouteetsesarbres,desbâtonsverticauxornésdequelques hachures;ensuite,quantitédebâtonnetsidentiquespourlaforêtsur lebordopposé,lefeuillageplusaiséàsimuler,grâceàlaforme pyramidaledusapin,pardesincisionslatérales;au-dessus,descourbes enguisedecollines;quelquesébauchesdesmêmescourbesindique-raientlanatureaquatiquedublanccentral.Restaitleplusdifficile lerefletdemessapinsdanscetteeau,àlafoisraccourcisparréfraction etflous.Ici,ilestpréférablequevousnepuissiezregarder.Enfin, j'aitenuàplacer,aupremierplan,troistraitsàracinecommune destinésàfigureruneplante,peut-êtreunegraminée?Maintenantil s'agissaitdeprocéderàl'impression.Celle-ciauraitpuresteràl'état deprojet.Parchance,l'Universitéétaitdotéed'unesectiond'arts graphiquesetjemesuisprésentéingénuementàuneétudiantequi cejour-làytravaillait. Cettejeunefilleexaminamoncuivreaveccommisérationpuis, animéeparl'espritdecharité,metrouvadesexcuses«lapremière . fois,l'ignorance»Elleallaitm'initierà cequ'ellenommala « cuisine».Lemotm'intrigua,maisconvenaitautraitementqu'elle fitsubiràmaplaque,auxenduitsqu'elleydéposaetàl'acteétrange auquelelleselivra. Cettepersonned'apparencesoignéecrachaavecénergiedansl'eau
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