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La Nouvelle Revue Française N° 249

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Walter Bonatti

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C'estenseptembrequemon grand-oncle,alorscurédeVil-leneuve-la-Guyard,mefitcadeaudesalunetteastronomique quiétaitremiséedansunevieilleserre,aufonddujardinde sonpresbytère.Ilnes'enétaitplusservidepuissacaptivitédans lescamps,etcommeilavaitsuquej'avaispassétoutl'étédans lejardindemesgrands-parentsàscruterle cielaumoyend'une antiquelongue-vuedemarine,ilavaitpensétoutnaturellement quesalunettemeferaitduprofit.C'étaituntrèsbel appareil dontlesoptiquesétaientd'unerarepuretéetdontlafocaleet lechampallaientmepermettredefaireunbondconsidérable dansl'espace.Elleétaitdotéed'unemontureéquatorialequi donnelapossibilité,grâceàunmécanismed'entraînementtrès précis,desefixersurunastreencompensantlemouvementde rotationdelaterre,carpluslalunettegrossit,pluscedépla-cementsefaitsensible.OnlarapportadoncàTroyes;comme l'appartementdemesparents,enville,étaittropexigu,ellefut rangéedanslavinéede mesgrands-parents,aufondd'unpotager plantéd'arbresfruitiers,lelongdelavoieferrée;unsystème deroulettesfixésouslamonturemepermettaitdeladéplacer àl'extérieurdanslesalléesdegrève.
LaNouvelleRevueFrançaise
Lorsdecessoirsdelafindeseptembre,ensortantdulycée, jefilaisàbicyclettejusqu'àcejardindevenumonobservatoire; jesavaisqueVénusnetarderaitpasàpoindredansledéga-gementclairdel'horizonlesoleilvenaitdesecoucher.Je laissaisderrièremoidesexclamationsdejeunesfillesquim'in-vitaientàresteravecellessuruntrottoirjusqu'àlanuit,pour discuterd'unefuméequin'existepas,ouà lesraccompagner chezellesenempruntantdesmailsdéjàcouvertsdelapoussière desfeuillesbrûléesdestilleuls.Trèssouvent,quelquescondis-ciples,auxquelsj'avaissucommuniquermonenthousiasme pourlesétoiles,mesuivaientetc'étaientdenouvelleslamen-tationsdelapartdesjeunesfilles.Ilyavait toujoursunde mescompagnonsqui,s'étantmisdansmarouearrière,ettout enpédalant,légèrementessoufflé,sedemandaitpourquoielles n'avaientpasidéedenousaccompagner;unautrerépondait quel'onmesuraitbienl'absencedesensmétaphysiquedes femmes.Lesdynamospsalmodiaientquelquechosed'incom-préhensiblequis'exacerbaitdanslesdescentesetsemblaitêtre lechantd'unesouffrancephysiquedontlalumièredevaitêtre payée.Vénus,l'étincelante,apparaissaitàcechant,ausud,puis quelquesétoilescommedesgouttelettestremblotantesvenues d'unsuintementduciel.Certainss'imaginaienthâterlemou-vementdelanuitendonnantdescoupsdepédalesplus vigoureux,etilestvraiquenousallionsainsiplusrapidement versl'est.Lorsquel'onarrivaitchezmesgrands-parents,c'était lapénombre.«Lesétoilesscintillent,lesplanètesontune lumièrefixe»,faisaitobserverauxautresunde mescamarades, alorsquenousroulionslalunettesurlegravierd'uneallée pourl'installeraumilieudujardin,dansunezonerelativement dégagéelavuen'étaitpastropgênéeparlescabinetsni parlavinée.Àl'autreextrémité,soussavérandaséchaient destressesd'ailauparfumnerveux,mon grand-père,toujours heureuxdenosvisitesetparticulièrementsatisfaitdenousvoir pluspréoccupésparlasciencequeparlesjeuxdecartes(il avaitluquelquechosedeValéry surcethème,qu'ilnous répétaitsouvent),nousregardaitentirantsursapipebourrée degrosgrisdontlafuméestagnaitautourdeluiennappes
LaBrèchedeHertzsprung horizontales.Jedisposaissoigneusementlalunetteselonl'axe despôlesetprocédaisauxmisesaupoint.L'oculairelemoins puissant(X40),maisceluiquioffraitl'angledevisionleplus large,permettaitunbalayagerapidedescieux.Mêmes'ilfaisait encoreunpeujourdanslejardin,c'étaitdéjàbienlanuit,là-haut,danslaquelleplongeaitl'œil.Desétoilesnombreuseset detoutesmagnitudesserévélaient,silencieuses,donnant,en dépitdeleurretraitdujour,ceteffetd'avoirététoujours présentes,et,avecleurairdedire«Voilà,noussommeset seronstoujourslà,malgrétout!»,uneimpressiondemodeste etexemplairefidélitéauxhommesquenousétions.Audétour d'unmouvementderotationdelalunette,Vénussemontrait soudain,croissantdenacreiriséepardesphénomènesdedif-fraction,autrelunedéposéecommeuncoquillageparlavague nocturneduciel.Chacunvoulaitlavoiretcertainsn'ypar-venaientpas.Cetteplanèteavaituneodeurdecuivre,celle quedégagentlesmainsqui onttenulongtempsuntrousseau declefs,maisunetellesensationprovenaitdelamolettedu mécanismedel'oculairesurlequelportaitlenez.Parfoisle grand-pèresepermettaituncommentaire.Illisaitpasmalde choses,n'importequoiquiavaitlavertudeprésenterdes termesgrecsoulatins(cequiétaitàsesyeuxunegarantiede sérieux)et,àcetteépoque,ilavaitlatêtefarciedecosmogonies antiques.Ilavaitréussiànousfairepenserque,au-delàdes étoiles,ilyavaitpeut-êtredel'eau,rienquedel'eau,etcertains d'entrenousétaient presquetroublésparlacraintedevoir,un beaujour,cettemassed'eautombersurleglobeterrestrepour l'engloutir. Lessoirsdenovembre,culminaientlaconstellationd'Orion etcelleduTaureauaveclesPléiades.Sil'onveillait unpeu tard,onvoyaitSiriuspoindreau-dessusdutoitdelavinée. Onutilisaittoujourslefaiblegrossissementquilaissaitpasser lemaximumdelumière.L'atmosphère,enserefroidissant, devenaitpluslimpideetdésormaisunrégimealimentaireà basedecarottesetdemyrtillesrendaitnospourpresrétiniens plussensiblesàtoutelaluminescencecéleste.Lanébuleuse d'Orionsedécouvraitcommeunetachedegivredansleciel;
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certainsyvoyaientuneailedepapillonrongéeparlanuit;on avaitdumalàendétacherleregardettelqui,enfin,consentait àlefairesousl'insistancedesautres,conservaitunmoment dansl'œilquelquechosededoucementdétachédumonde terrestre.Surlesconseilsdugrand-père,quienavaitfait l'expériencelorsd'expéditionsnocturnessouslaconduited'un lieutenantférud'astronomie,endix-septenArgonne,chacun s'étaitmisàsoignersonpourprerétinien;ilnousavaitfait remarquerégalementqueleszonespériphériquesdelarétine étaientbeaucoupplussensiblesquelapartiecentrale,etc'était vraiquedefixerunastre enexténuaitunpeul'éclat,alors qu'endéportantlégèrementsonregarddecelui-ci,onenprenait beaucoupplusdelumière.«Ilenvaainsidetoutechoseici-bas,avait-ilajouté,dontontireunbienplusgrandprofiten nelafixantpas,en nelaprenantpas!»Unetellerévélation devaitavoirquelqueeffetsurlecomportementdel'und'entre nousqui,parlasuite,n'évoluaplusdanslemonde,etparmi lesjeunesfillessurtout,qu'enlesregardantdebiais.LesPléiades étaientellesaussivouéesàdelonguesobservations.Del'amas diffusqui,àpeinefixéàl'oeilnu,avait,conformémentàla loimiseenévidenceparlegrand-père,tendanceàsedissoudre danslenoirfuligineuxduciel(etilsentaitbienlasuiedès qu'untrainpassaitlelongdujardin),secondensait,grâceà lalunette,touteunegrapped'étoiles.Pourpeu quel'oninsistât, ilensurgissaittoujoursd'autresderrièreetbientôtc'était commeunarchipeldefeuxbleus.Siriusquantàellenenous découvraitriendebienintéressant;ellen'apparaissaitpasplus grosse,maisseulement pluslumineuse,etdavantagequ'àdes mondesintersidéraux,nousfaisaitrêveràl'Orientdesziggou-ratsbabyloniennesouàceluidesfelouquessurlamerd'Oman. Dèslorsnousn'avionsplusbesoindelalunette,etc'étaient desdiscussionssurl'ordredumonde,desréflexionssurles royaumes,unproposunpeuintemporelqu'eussentputenir telsultanàsonvizir,telgénérald'anabaseàseslieutenants, etcelacontinuaitalorsque,grimpéssurnosvélosquigémis-saientenchoeuravecrégularité,nousregagnionsnotrequartier ducentre-ville.Quelques-unssetaisaient,que,àchaqueretour,
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Canada,presqueautermedenotreséjourauxÉtats-Unis.Unmatin dejuinencorefroid,alorsqueleslacsétaientdégelésdepuispeu, nousnousétionsarrêtésdevantcelui-ci.Ilfaisaitbeau.Lesoleil mettaituneclartévivesurl'eauimmobile,surlessapinsquibordaient l'autreriveetsurunhorizondecollines,sanspour autantdispenser dechaleur,maisc'étaitunechancequ'ilfûtprésent.L'endroitétait désertmalgrél'existenced'unemaisonenretrait,maiscelle-cisem-blaitàl'abandon.Nousavonsfaitquelquespas,contemplél'eau,la végétation,del'herberoussie,desroseauxbrûlésparlelonggel hivernal,avantdereprendrelaroute. Unephotographieyauraitsuffi,dirontlesespritspratiques.Pas dutout!Ladémarcheestsansrapport.Votreobjectionnousramène auxixesièclequandcertainspeintres,àl'apparitiondecetart,se demandèrentsilepaysagenedevaitpasluiêtreabandonné. Moi,jenevoulaispasd'undécalquedel'instant,j'aipréférégraver lesouvenir,extrairedemonespritl'imagequ'ilengardait.Deretour enNouvelle-Angleterre,j'aisortilespetitsoutilsdemonnécessaire nipponetj'aicommencéàentailleruneplaqueencuivreselonun grandovalepuis,surlagauchelecontourdela maisondélaissée,la lignedelarouteetsesarbres,desbâtonsverticauxornésdequelques hachures;ensuite,quantitédebâtonnetsidentiquespourlaforêtsur lebordopposé,lefeuillageplusaiséàsimuler,grâceàlaforme pyramidaledusapin,pardesincisionslatérales;au-dessus,descourbes enguisedecollines;quelquesébauchesdesmêmescourbesindique-raientlanatureaquatiquedublanccentral.Restaitleplusdifficile lerefletdemessapinsdanscetteeau,àlafoisraccourcisparréfraction etflous.Ici,ilestpréférablequevousnepuissiezregarder.Enfin, j'aitenuàplacer,aupremierplan,troistraitsàracinecommune destinésàfigureruneplante,peut-êtreunegraminée?Maintenantil s'agissaitdeprocéderàl'impression.Celle-ciauraitpuresteràl'état deprojet.Parchance,l'Universitéétaitdotéed'unesectiond'arts graphiquesetjemesuisprésentéingénuementàuneétudiantequi cejour-làytravaillait. Cettejeunefilleexaminamoncuivreaveccommisérationpuis, animéeparl'espritdecharité,metrouvadesexcuses«lapremière . fois,l'ignorance»Elleallaitm'initierà cequ'ellenommala « cuisine».Lemotm'intrigua,maisconvenaitautraitementqu'elle fitsubiràmaplaque,auxenduitsqu'elleydéposaetàl'acteétrange auquelelleselivra. Cettepersonned'apparencesoignéecrachaavecénergiedansl'eau