La Nouvelle Revue Française N° 507

De
Publié par

Lokenath Bhattacharya, Unique
Gil Jouanard, La Laiterie
Yves Leclair, Chansons de la toile
Gérard Farasse, Lieux rêvés
Pierre-Alain Tâche, Fontaine française
Constance Delaunay, Adieu, marquise
Marguerite Yourcenar, Entretien avec Léo Gillet
Reconnaissances :
Richard Blin, Apprentissage de Lorand Gaspar
Aline Baehler, Initiation. Du parc d'Ermenonville à la mer de Sable (Fin)
Jean Miniac, Le chemin de Jean-Marie Le Sidaner (1947-1992)
Noël Herpe, Julien Green et le théâtre
Le fond de l'air :
Guy Goffette, Le prunier de Claudel
Robert André, Une artiste
Cyrille Fleischman, Trouville, Flaubert et Isaac Bashevis Singer
Jacques Laurans, Réponse de l'aigue-marine
Didier Pobel, Notes de lecture
Publié le : lundi 13 avril 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072386497
Nombre de pages : 128
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LANOUVELLE REVUEFrançaise
LOKENATHBHATTACHARYA
Unique
Cejour-là,aucommencement,ilmesembletoutdemême quej'aieuconsciencedunombredemarchesquim'attendaient, quej'aiaumoinsdevinél'altitudedelachambre,là-haut,au sommetoubienjenesaispas,jenepeuxdire.Maissoudain unevolontém'aenvahiet,danslalumièreducrépuscule,j'ai atteintlapremièremarche,jesuisarrivéàsespieds.Jevenais depasserlapoussièreet laboue,delaisserlaforêtquirésonnait encoredeschantsd'oiseaux,desombresimmensesdesgrands arbres,deladernièredansedupaon,lorsqu'ilfinitparsaluer lesoleil.Matêteetmonépaulepresqueàangledroit,j'ai regardécettemontée,justelà,devant moi,siraide,etpeut-êtreai-jealorscommencéàcompterlesmarchesune,deux, trois,quatre,dix,vingt,trente,quarante. Etpuisnonseulementlecrépuscules'enestallémaisla nuitquil'asuivis'estenfuieaussi,etlejouraprèscettenuit, et lanuitaprèscetautrejouraprèscetteautrenuitaprèscet autrejour.Disparues,laconsciencedutemps,laconsciencedes marches.Plusjemontaisetplusj'avaisl'impressionqueleur nombren'arrêtaitpasd'augmentercequiétaituneillusion, probablement,oubienn'enétaitpas une,jenesaispasnon
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plus,jen'avaisguèrelatêteàdécider.Parvagues,unesorte d'extases'estemparéedemonespritpourrafraîchirmesyeux, j'airegardélavertecampagne,auloin,justeuninstant,mais aussitôtlapenséedel'échelleestrevenue,aremislefeuàmes veines,etj'aisentidenouveaucettetensiondansmesmuscles, dansmesgenouxmonpied,unefoisdeplus,s'estlevé. Souvent,pourmerassurer,jetournaislatête etjecomptais combiendemarchesj'avaisgrimpées.Alors,parfois,lesommet disparaissaitcomplètementdemonesprit,jemedisaisque l'endroitjemetenaismaintenantétaitdéjàcettecime,que j'étaisdésormaisdevenuunmorceaudeciel,etjemesentais soudaincommeaveugléparcetteconnaissance,parcetexploit, parlecontentementquiennaissait.Uneoudeuxfois,peut-être,jemesuismêmeretournécomplètement,etj'aicontinué demonterlesmarchesdescendaientàprésent,l'uneaprès l'autre,sousmesyeux,sousmespieds,onauraitditdesesclaves àlatêtecourbée,oudessoldatsvaincus, ligotésettiréspar quelquecorde.J'étaissiheureux quej'enoubliaisaufondquel incroyableexercicec'étaitquedejouerainsiavecleprécipice, enmarchearrière.Carc'étaitbienainsiquejemarchaistel étaitbienl'exercicequejepratiquais. Maistoutcelaestdupassé.Aujourd'hui,iln'yaplusni sommetniforêtmaisseulementlamarchejemetiens.Et iln'yamêmepluscettemarchenil'anglequ'elledessinemais seulementlepoint,surcettemarche,monpieds'estfer-mementaccroché,etpuisensuitelemêmepointsuivant,sur lamarchesuivante.Peuàpeu,dureste,n'existeplusquece deuxièmepointchaquefoisàvenir,surlequelmonpiedva tomber.Etpuisilyaaussicettepuresensationdemonter quandl'effortlui-mêmeetcequiadéjàétéacquis,gagné,se transformentenundieumi-hommemi-femme;quandle tambouretlesonqu'ilproduitdeviennentensommeinsé-parables.J'étaisunhomme,avant,jesuispeut-être quelque chosed'autre,maintenant.Unefourmi,quisait?oubienun étrangereptile;oubien,àcoupsûr,unclown.Jemonteainsi tantôtenroulantsurmoi-même,tantôtenbondissant.À d'autresmoments,monpaspeutêtrefranc,mêmeintrépide.
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Pourdirevrai,àforcedegrimper,jenesaisplusriendela façondontjegrimpe. Jementiraissijedisaisquejenesuispasfatigué,ouque jen'aipasdutoutledésirderegarderunefoisdeplusvers laforêt,pourvoirest-cequelecrépusculeestderetouret, s'ilestrevenu,est-cequecepaonquidansaitlepremierjour, lorsquejesuisarrivé,oubliantsadanse,amaintenanttourné latêtepourmeregarderàsontour?Entoutcas,quoiqu'il advienne,jen'auraidésormaisd'indulgencepourpersonne,pour aucundésir,pouraucuneconscience.Cardèsquejesuis indulgent,jedeviensunhommequelconqueetaujourd'hui, non,justement,jenesuispasunhommequelconqueetjen'en seraid'ailleursplusjamaisun,dumoinsdurantcevoyage, durantcetteavancéed'unpointàd'autrespoints,marcheaprès marche.C'estvrai,dèsquelatentationmontresonnez,àla moindrepeur,aumoindrerêve,aumoindredésir,jedeviens aussitôtordinaire.Peur,rêve,désirdansmamauvaisemémoire, nevoilàplusquedescompagnonspoussiéreuxd'uneenfance estompéeoud'uneadolescence.Rappelle-toipourtantcomme l'onjouaitensemble,aucroquet,dansleschamps.Etpuis,ces proches,leventaemportéleursnoms. Toujoursilfautunevigilanceextrême.Pourbienserendre comptes'iln'yapasicioulà,danstoutcela,quelqueexa-gération,quelquecouleursuperflue.Toujoursilfautcentcou-déesdedistanceentrenousetcettecouleur.Cartoutcelan'est quedel'huilerendantlecheminglissant. Cequin'empêchequemoncorpsentierestmaintenantune volontépure,nue.Quemonsouffleestlesouffled'uneflûte unique.Unique.Dureste,regarde,cetteidéedelachambrea disparu.Lachambreelle-mêmen'aaufond,dorénavant,plus aucuneimportance.
LOKENATH
BHATTACHARYA
VersionfrançaisedeFRANCKANDRÉJAMME.
GILJOUANARD LaLaiterie
Cheznous,c'estdonc«laLaiterie».Lalaiteriesetapit àfleurderocher,encontrebasd'unecourteprairieentou-réedenoisetiers,d'ormesetdesureauxettraverséed'un alignementdepruniersprolifiques.Ausuddecetteprai-rie,unmurnoussépareducimetièrequi,depuisplusieurs siècles,s'adosseàlapetiteégliseromaneserréecommeun poingsurlemystèrequesareligionfondatricenesait pasplusquesesrivalescirconscrireouclairementdésigner. L'espritdulieu disposederessourcesauxquelless'intègre l'effortprofaneaccompliparlesbâtisseursdel'égliseau xnesiècle.Ellessontd'uneautreenverguremétaphysique,et d'uneautredensitédansl'ordredumystère.Confusément enclosesdanslefanumdumontBuisson,aupied duquelse blottitlehameau,ellessontencoreplusintensémentdissé-minéesautourdecettegrottedite«del'HommeMort»et deceParthénonnaturalistequiselaisseappeler«lesArcs deSaint-Pierre».L'arcdetriomphedesChasséens,etleur nécropolen'étaienteux-mêmesquepoursuggérerlaper-sistanced'unsecretplusanciennementinscritsurlecalcaire ducausse.Ilmeplaîtreligieusementquenotrerefugesoit unelaiteriedésaffectéeici,lelaitdesbrebisperpétuale premieractedesédentarisationdecechétifanimalretors effrayéparl'envergureinépuisabledelaplanète.Commelui,
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toujoursavecunesorted'aviditéjuvénile.Devenuvieillard,on litencoreenglissantlesmainsdanslesbocauxsucrésdel'enfance. Etbienquetoutsoitpermisdanscedomaine,onnelitjamais aussibienqu'enfraude. Dansl'attented'unregardréprobateur quifinitbienpar s'allumer.
ENLISANTSURUNBANC
jelissurunbanc deschosessansimportance, cataloguesoubulletins,etjecherchelesens duvent.
Hé!pigeonquivoleprèsdemamain, alorsquejelissurunbanc deschosessansimportance,dis-moi dequoiserafaitdemain dechaosnoiroud'ordreblanc?
Carjenetrouvepastracedans cescataloguesetbulletins deréponseàmontourment. Quelleodeuraurademain celledutabacgrilléoucelledusel?
Pigeon,tum'asditcequetusavais ledurdilemmedetonaile pennedesuie,laitduduvet ettut'esenvoléloindemamain
commeunechosesansimportance.
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