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La Nouvelle Revue Française N° 508

De
128 pages
Giorgio Agamben, Le silence des mots
Jean-Paul Michel, La vérité jusqu'à la faute
Marc Guyon, Dans la cage d'étoiles
Herve Carn, Le congrès
Henri Droguet, Dépressions
Georges Arès, Les Espaces domestiques
Reconnaissances :
Gilles A. Tiberghien, La Voix et la Puissance (Giorgio Agamben)
Valery Hugotte, René Char et le dire de la mort
Pierre-Marie Héron, Petite introduction aux contes métaphysiques de Jouhandeau
Le fond de l'air :
Gerard Le Cam, Anachroniques de Melun (IX)
Franck Lanot, Pièces jointes
Gerard Le Gouic, Une ville d'automne
Philippe Delerm, Le bruit de la dynamo
Didier Henry, Lieux dits
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LANOUVELLE REVUEFrançaise
GIORGIOAGAMBEN
Le
Silence
des
mots
I.Dansunentretienaccordépeudemoisavantsamort, IngeborgBachmannévoqueencestermessonmémoire(Dis-sertation)surHeidegger «Oui,lorsquejeparledecemémoire,jedistoujoursque jel'aisoutenucontreHeidegger.J'avaiseneffetvingt-deux ansetjepensaisalorsmaintenantjevaisdémolircethomme. Etc'étaitcela,encoreunefois,marageparcequeleslogiciens duCercledeVienne,Carnap etlesautres,avaientdéjàcherché àréduireHeideggeradabsurdum.où,naturellement,Hei-deggeréchappaitcomplètementàleurproblématique.L'en-thousiasme,lajoietantdansl'attaquequedansl'admiration, étaitimmenseàvingt-deuxans.Naturellementjen'aipas démoliHeidegger.Àcetteépoquej'étaispourtantconvaincue qu'ilnesurvivraitpasàcemémoire.D'ailleurs,illeconnaît, c'estmêmeunedesrarespersonnesquileconnaissent.Etila euunétrangedésir,sansquej'ensacherientoutd'abord;pour sessoixante-dixans,ildésiraitdesamaisond'édition,pour sonFestschrift,unepoésie dePaulCelanetunedemoi.Et tousdeuxnousavonsditnon»
1.I.Bachmann,Wirmusse»wabreSâlzefinden,München,1983,p.157.
LaNouvelleRevueFrançaise
Considérécommeuneanalysecritiquedelapenséede Heidegger,lemémoired'IngeborgBachmannrisquededéce-voirsonlecteur.Commeonl'aremarquélescitationsdes textesdeHeideggersontsouventdesecondemainetilest possiblequelesconnaissancesdelajeuneétudiante,apparem-mentsousl'influencedesthèsesdupositivismelogique,aient étédetoutefaçoninsuffisantespourcettetâche(écartéed'ail-leursdutitremêmedelaDissertationdontl'ambitionselimite à«laréceptioncritiquedelaphilosophieexistentielledeMartin Heidegger»). C'estd'autantplussurprenantque,paruneextraordinaire intuitionphilosophique,IngeborgBachmannréussitàfaire pièce,enunpointdécisif,auxidéesdesmaîtresviennoiseux-mêmesetàcirconscrire,avecuneradicalitéquel'onnetrouve guèredanslalittératurephilosophiquedecesannées-là,le problème-limitemêmedelapenséedeHeideggeraprèssa rencontreavecHolderlinceluidurapportentrepoésieet pensée. Ilconvient,pours'enrendrecompte,departirdelaconclu-siondelaDissertationquiénoncelaseulevéritablethèseque contientcetécritdejeunesse.IngeborgBachmannsembleici reprendrel'argumentdeCarnapselonlequellamétaphysique heideggerienne,entantqu'elletented'exprimersousuneforme théoriquedescontenusquinesontpasrationalisables,sortdu domainedelaconnaissanceetfinitnécessairementparproduire unsuccédanépoétiqueinsuffisant «Lamétaphysiqueheideggerienne,quiprenduneforme théorique,semontredoncimpropreàexprimerunsentiment vitalqui,selonl'opiniondecertainsauteurs,doitêtreliéàla métaphysique.Aubesoind'expressiondecetautredomaine deréalité,qu'unephilosophieexistentiellesystématisanteéchoue àsatisfaire,répondentcependant,d'unefaçoninfinimentplus élevée,l'artetsesmultiplespossibilités.Quiveutrencontrer lenéantnéantisantexpérimenteraaveceffroilaviolencede
1.F.Wallner,dansleNachworldulivred'I.Bachmann,DieKrilischeAufnahme derExistentialphilosophieMartinHeideggers,München,1985,p.178.
LeSilencedesmots
l'horreuretdel'anéantissementmythiquedansletableaude Goya,Kronosdévoresesenfants,etpourraéprouvercommeun témoignagelinguistiquedel'extrêmepossibilitéd'exposition (Darstellung)del'indicible,lesonnetdeBaudelaireLeGouffre setrouve expriméelarencontre(Auseinandersetzung)de le l'hommemoderneavecl'"angoisseetnéant» Ilsuffitderéfléchiràcetteconclusionpourserendrecompte queCarnapvisaitàuneclairedélimitationdescompé-tencesentrepoésieetconnaissance,onaiciuneconfusion territorialepoésieetphilosophieviennentdangereusement àcoïnciderquantàleursbuts.Ellesnesontplusséparéesque parunnaufrageausenslapoésiesesubstitueinextremisà laphilosophiecelle-ciéchouefaceàlatâched'exposer l'indicible.LenaufragedelaphilosophiedanssonAuseinan-dersetzungaveclenéantdélimitelasphères'aventurele poète,nonpaseneffectuantunsautdansl'irrationnelmaisà traversun«témoignagelinguistiquedel'extrêmepossibilité d'expositiondel'indicible».Laphilosophieneseprésenteplus ici,commechezCarnap,commeunErsatzdelapoésie;c'est plutôtlapoésiequisurvitaunaufragelinguistiquedelapensée. L'exposédeslimitesdelaphilosophieestenmêmetemps l'annonced'unetâchepoétique.
II.Dansundocumentsingulierdontl'importanceaéchappé àlaphilologieheideggerienne(ouqui,commec'estlecaspour Gadamer,probablementaucourant,estrestéerefoulée),le philosophesemblesouscrireparavanceaudiagnosticd'Inge-borgBachmann.Endécembre1941,HeideggerenvoieàMax Kommerellletextedesaconférence«HolderlinHymne commeaujourdefête»;le22décembreKommerellfaitpart àGadamerdesonimpression «Heideggerm'aenvoyésontexte.C'estunaccidentferro-viaireproductifausujetduquellesgardes-barrièresdel'histoire littéraires'ilssonthonnêtesdevronts'arracherlescheveux.
1.I.Bachmann,DieKritische.op.cit.,p.129-130.
LaNouvelleRevueFrançaise
Jenepuismedécideràlelirecommeuneinterprétationil sepassequelquechose. » EcrivantquelquetempsaprèsàHeideggerlui-même,Kom-merellreprend,justeàlafindesalettre,l'imagedel'«acci-dent»«Etsipeuxencoreêtrefrancaprèstantdesincérité, votreessainepourrait-iljenedispasestnepourrait-il pasêtreunaccident(einUnglück)M?»Enréponseàcettelettre Heideggerécrit, le4août1942 «Vousavezraison,cetécritestunaccident(Ungliick).Même ÊtreetTempsaétéunincident(Verunglückung).Etchaque exposéimmédiatdemapenséesembleaujourd'huidesplus accidentels(dasgrofiteUngliick).Peut-êtreest-ceunpremier témoignagedecequemestentativess'approchentparfoisd'un véritablepenser.Chaquepenséesincèreest,àladifférencede cequeproduitlepoète,unaccidentdanssoneffetimmédiat. C'estpourquoivouscomprendrezquejenepeuxenaucuncas m'identifieravecHôlderlin.Iciestenjeulaconfrontation (Auseinandersetzung)d'unepenséeavecuneproductionpoé-tiqueetseuleuneconfrontationpermetunrépondant.Cela est-ilarbitraireouest-celalibertélaplushaute2? » Uneautrefoisseulement,peut-être,a-t-ilétédonnéde rencontrerdanstoutel'histoiredelaphilosophieunedéclaration semblableàcetteconfessionl'auteurdéfinitsansdétours commeunaccidentlechef-d'œuvrephilosophiqueduxxesiècle c'estquandlevieuxPlaton,danslaseptièmelettreaffirme, annulantd'uncouptoussesdialogues,n'avoirpas écritune seulelignesurcequ'ilconsidéraitvraimentcommesérieux.Il estdécisif,néanmoins,danslaperspectivequiestlanôtre,que Heidegger,aumomentmêmeilentérinelenécessaire naufragedelaphilosophie,situedansuneconfrontation(dans une«positionréciproque»)l'experi*mentumcrucisdelapensée entrepoésieetphilosophie.Oncomprendalorssansdifficulté pourquoi,biendesannéesplustard,ilapujustementdemander àIngeborgBachmannunpoèmepoursonFestschrift.Mais
1.M.Kommerell,BriefeundAufzeichnungen,Waiter1967,p.402. 2.Op.cit.,p.405.
LaNouvelleRevueFrançaise
l'onaille,etmême,depréférence,pasbienloin,onnes'embarque passansbiscuit.Orça,déballonsvoilàquelquespetitesterrines, grumeleuses,brunâtres,quiembaumentlethym,recouvertesd'une neigedegeléeonctueuse;unefameusesaladederizauthonetaux olivesnoires,deNyonsetdeNice,sertied'anchoisetdetrois(nous sommestrois)œufsdurs,relevéedepoivre,libéralementaillée,bien arroséedevinaigrette,aufondduhavresac,dansunlemotest moinsdélicatquelemetsqu'ilcontienttuperrouèredeplastique opaque;deuxbellesmichesbiencuitesdepainfrais;unedemi-douzainedepicodonsdechèvremousetdurs,toutrondelets,enve-loppéshermétiquementdansdupapierd'alu(nospique-niquesles plusfameuxnesouffrentpasdemouches);desfiguesfraîchesaux couleursd'ébène,augalbedechairsmoelleuses;unthermosnickelé, fumant,decafénoiretfortetah!troisbouteillesdevinnous sommestrois,jel'aidit.Chacunlasienne,etcourage!Lechemin serapluslégertoutàl'heure.Nouspourronsallervoird'autantplus vitecequ'ilyadel'autrecôtédescrêtes,trèsloin,là-haut!Celui denousquialevertige,l'auramoins.Etmême,surlacime,ilse peutquenousdansions.Maissiletypographe,nécessaireetobscur, quicomposemonlivre,devaitcesser,untemps,d'imprimer,et, distrait,sesurprenaitàlire,çameferaitplaisirquecesoitmaintenant, loindusommet.
ÉCLAIRCIE
ÀGisèleValentin.
Jerecopiecequej'écrivaisdanslegrenierunematinéed'août.Je nesuisdoncpasdanslegrenier,maisdevantmatable,loindansle tempsetloindansl'espace.Cequejerecopieatraitàdesévénements, dessensationsanciens,quejenesuispassûrderetrouverenles écrivantunesecondefois,mêmesijemodifieunephrase,changeun verbepourunautre,effaceunson,souligneunecouleur.Mémoire tropcourtenoussommesennovembrepournepaslaisserces motsdormirenpaixdansl'espoirdelesvoirs'animerunjour. Comme,danslabrume,uneéclairciepermetdedevinerquelesoleil existe. Ainsidecematinpâle,aprèsl'orage,danslegrenieràlatable
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