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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
LUDOVICJANVIER LePlanton
J'avaisobtenurendez-vousaprèsdeuxmoisdetractations, j'étaisfatiguéduvoyage,etc'étaitluiquiavaitl'aird'avoir couruàmoidepuislefonddutemps,lescheveuxsaleset collésparlasueur,levisageaffaissé,lesyeuxclos,toutesa personneexténuéeparquaranteansdeparolevaine.Car c'étaitbienluiquisetenaitdeboutsurleperron,me dominantdehaut,etquilesdeuxbrasenavant,lesmains casséesverslesoldanslegestedebalayer,mefaisaitsigne dedéguerpir. Jesuisenfintoutseul,monvieux,danscettemagnifique maisondemerde.Soyezgentildepasseraularge.Hmm? Maisilrestaenpanne.Etjenebougeaispas.Sesbrasétaient retombés,fatiguéseuxaussi. Lamagnifiquemaisondemerde,prêtd'unadmirateur,était cetteimmensevilladominantlamer,avecjardin,piscineet préenpente.Jetournaisledosàlapiscineetlecontemplais d'endessous,l'imprécateur,indécismaintenant,embarrassépar soncorps,etlecielautourdenousparutbrusquementtrop largepour toutça,lemondegrandouvertavaitl'aird'attendre unedécision.
LaNouvelleRevueFrançaise
Vousêtessourd?,ilafaitd'unevoixplaintive,oubien est-ceque. Jenedevaisjamaisconnaîtrelafindelaphrase.Legrand écrivain,puisqu'onparlecommeça,fitunpasenavantpour descendreversmoi,m'intimidersansdoute,etaumoment mêmejemedisais«Maisilestsoûlcommeunebour-rique»,ilrataitlamarcheettombaitsurmoilentementsans tomber,jeveuxdirequ'ils'estpliécommeuneénormepoupée dechiffon,qu'ilasurvolélesquelquesmarchesauralenti,et qu'ils'estarrêtécontremoi,grâceàmoi,lafigureécrasée contremonépauleetlesbrasautourdemataille.Lesyeux fermés,onauraitditqu'ildormaitdéjà.Ildormaitdéjà. Ilafalluquejeremonteavecluiverslamaison,quejelui chercheunechambre,quejelemetteaulit.J'aiattenduqu'il ronfle.Jesuispartisurlapointedespiedsenlaissantles lumières alluméesderrièremoi,enprévisiondusoir.Àmon tourd'êtreépuisé. Notrepremièrerencontre.
C'estaussiladernièrefoisquejel'aievuivre.Pours'excuser, troismoisplustardilm'appelaitenmeproposantdepasser levoiràsonhôtelàl'occasiondelaremiseduprixquile sortaitduplacard,c'étaitsonmot.Placardqu'ilregrettaitdéjà. Ilm'accorderaitalorsl'interviewsouhaitée. S'était-iltropvitearrêtédeboire?Ladésintoxicationavait-elleétédramatique?Ilétaitessoufflé,sonteintétaitgris,sa démarcheflottante.Ilsetraînaitd'unfauteuilàl'autre,avec debrefsappuiscontrelafenêtre,savoixcreuseémanéedu contre-jour. Curieuseinterview.Ilnemeditrien.Ouplutôt,ilparla justeàcôtédemesquestions.Quandjel'interrogeaissurson installationenEurope,ilsoliloquaitsurlesparfumsdesfemmes etcecorpstrompeurquileurvientpareux.Est-cequ'il retourneraitdanssonpays,est-cequ'ilregrettaittelpaysage outelchantd'oiseau,est-cequ'unevilledechezluimanquait àsonoreille,est-cequ'ilsentaitsaparoleendeuildecertaines
LePlanton
odeurs?Lapolitiqueici,qu'est-cequ'ilenpensait?Quels personnagesluivenaientdel'ennuid'ici,desimagesd'ici,des mensongesd'ici?Luimerépondaitparsaparesseàsecouper lesongles,aussibiendesmainsquedespieds,commesij'étais déjàankylosén'est-cepas, ankyloséparuneespèced'après-mourir.Ouparlerécitdesespromenadesarchilentes,quelle fatigue,envuedecollectionner,jecite,lethéâtredesgesteset dulingeauxfenêtresdanslesfaubourgs.Ouparsajalousie pourlesaveugles,parcequeeuxseulsapprocheraientlavéri-tableidéedel'infini,cetteexpansionsensibleau-delàdes obstacles. Est-cequ'ilconsentiraitàmeparlerdelatorture,luiqui l'avaitsubiesicruellement,demandé-jeencraignantl'éclat. Ôtezcruellement,fait-ilenfermantlesyeux.C'estdela glose. Unlongsilencemerejetteàmasottise. C'estcurieux,dit-ilenregardantsesdoigts.Onestau centred'unréseaudontlestenantssontdesmortsetdesoubliés, etceréseauestvivant,plusvivantquecequivit.Ilfaudrait faireappelàcetteobsessioncatholique,voussavez,lacommu-niondessaints,unefaçonsageetfolledevoirl'Histoire.Mais jesuistropfatiguépourvousfairecomprendre.Uneautre fois.Sileventlepermet.LeventParaclet,biensûr.(Rire.) Sic'étaituneinvitationàrevenir,elleétaitbizarrement formulée.Sic'étaituneréponseàmaquestion,j'étaisidiot maisjen'aipascompris. Ilnem'apasraccompagné.Delaruej'airegardéverssa fenêtre.Iln'yavaitpersonne.
Avantd'échoueràl'hôtelils'étaitlaisséconvaincred'aller faireunpeulepaysanchezungratteurdesécheresse,CalistoG., massedecalme. «Commentilétaitquandilestrestécheznous?Silencieux. Silencieuxcommeunlacavecunsecretdessous.Aimable, attention,maissilencieux.Tropaimable,jedirais,commes'il avaiteuquelquechoseàsefairepardonner.Endehorsdu
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travail,presquejamaisunmotsurrien.Onparlaitdepolitique, luisetaisait.Ilsetaisaitquandonparlaitmaldesvoisins.Ou alorsilsouriait.Manuel,çal'énervait,cesilenceaveccesourire perpétuel.Manuel,c'estmonbeau-frère.Tonprotégé,ilme disait,ilfaitrienqu'àsefendrelagueule.Lejouronl'a trouvéàessayerdesependreaunoyer,notezbien,c'estManuel quil'adécrochéenleprenantdanssesbras.Unechoseimpar-donnableetquilefaisaitréagir,votreami,c'estquandon tapaitsurlesbêtesouqu'onlesmenaçait.ilétaitencinq secentrelabêteetvous,ilécartaitlesbraspourvousarrêter, etpuisilvousenlevaitlechat,lechien,lespoulesd'entreles jambesensourianttoujours.Voilàcequejepeuxvousdire, enfinleplusintéressant.Àpartqu'iltravaillaitcommeune bruteetplusvitequenous,avecacharnementvoyez-vous. Écrivain,qu'ilétait? Premièrenouvelle.Vousneconfondez pas?Moientoutcasjel'aijamaisvupenser,entoutcasje l'aijamaisvuécrire,çam'auraitfrappé.Maisl'hommequ'on aconnu,c'estsûrqu'ilavaitunsecret.Quelquechosed'inou-bliableetquiluivivaitsurledos.Manuelvousenparlerait, s'ilétaitlà,ildevraitêtrelà,ilestpartiramenerletracteur, ndrerça. comme vousvoulezpasl'atte ,vousn'allezpasparti»
Etjenedevaisplusjamaislerencontrerdebout.Jenedis pasqu'ils'esttoutdesuitecouchécommeonl'atropvusur lesraresclichéspubliésdesonvivant.Maisjel'auraitoujours vu,moi,encoquetterieavecl'équilibreets'abandonnantde plusenplusàlafatigue,ostensiblementsoulagé,soitvautré contresonbureau,enfaitunevulgaireplancheenpinposée surdeuxtréteaux,soitrenversédansl'undesdeuxgrosfauteuils dontlevisiteuroccupaitl'autre,soitaffaléoucarrémentallongé surlefameuxlitdanstouteslespositionspossibles,sesjambes, sescoudes,sesmains,lesoreillers,lecouvre-litjouantleurjeu finidecombinaisonspourcetteexhibitionlevisage,tourà tourbougon,gracieux,exténué,enfantin,horsd'âge,toujours malraséetverslafinplusrasédutout,veillaitcommeune lampemalicieuseettêtue.Danscetteimmensechambrede
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liberté,tardeàvenir.Heureusement,l'automobileranimelaflamme; l'automobile,lalibertéconcrète,l'évasion,l'ailleurs. L'intellectuel,ilfautlesouligner,n'aquesarcasmesdèsledébut pourcettedécevanteidéologie.Ilpourfendenelleuneillusionpetite-bourgeoise,typiquedel'aliénationcapitaliste.Sesdémonstrations sontéloquentes,irréfutables.Unepointedejalousieentre-t-elledans cediscours?Peut-être.Àvraidire,ilpourraitluiaussis'offrirune deudeuche,maispasserunpermisdeconduire,avecdesillettrés. Lesintellectuelsnesontpasdesrouleursdemécaniques. Tardivement,quandmême,ilcèdeàl'entraînementuniversel, apprendl'embrayage,ledébrayage,lechampignon,laboîtedevitesses. LeZeitgeist.ilatoutpoursetrouverdebonnesraisons.Mais, penseur,ilpense.Biendifférentdel'illettréquisuesursoncodesoir aprèssoir,ilvoitsedresserunmondederéflexionsdontsoncerveau s'exalte.Ilpensebienplus,bienau-delàdesonmoniteur,quiprend sarevancheenluifaisanthontedesesmarchesarrière. Levoilàsurpneus.Sapenséeroutièrenes'arrêtepas,maiss'embrase définitivement.Ilnes'étaitpastrompé,illevérifiecettefoisconcrè-tementquelleurrequelalibertéautomobile.Laréalitén'estrien d'autrequ'unesuccessiondecontraintestourneràgauche,tourner àdroite, interdictiondetourner,présélection,stop,limitationde vitesse,findelimitationdevitesse,stationnementprohibé.Tout celaformeunenasseilestprisavectoussesconcurrents;tout celaestunestructurequinelaisseaucuneplaceàlaliberté. Auxfeuxrouges,danslesbouchons,rageantdeperdresontemps, sapenséeseprécise,s'aiguise.Non,vraiment,pasl'ombred'une libertédansl'entôlement,l'entôlagegénéralisésdusujet(ilcontinue àpenserenphilosophe).Cela,ill'atoujoursdit,maisn'a-t-ilpas quandmêmeunpeucru,danssoninconscient,àl'évasionpneu-matique? Ils'enveutd'avoirétédupe,seretournecontresesmaîtres. L'existence,libreprojetquiprécèdel'essence?Baliverne.L'existence dépendrigoureusementdel'essence;ilnestpasd'existencesans essence(sinonpourlui,penseur,dumoinspour«leshommes», commeilseplaisaitàdireautempsdesonhumanismeexistentialiste). Ilapulevérifierauprintempsde1968,quandl'existence,subitement privéed'essence,menaça detoutfairesauter.Eteneffet(contre-épreuve),l'essencerevenue,l'existencerepritimmédiatementsoncours normal.Toutlemondecompritalors,hormisJean-PaulSartreetles