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La Nouvelle Revue Française N° 513

De
128 pages
Ludovic Janvier, Le planton
Lorand Gaspar, Azraq et les châteaux du désert de l'Est jordanien
Bernard Hreglich, Poèmes
Jude Stéfan, La Retraite de 1995
Philippe Di Meo, Une Cenci
Gabriella Drudi, L'interrogatoire
Roger Munier, 'Tout commence ailleurs' (Roberto Juarroz, 1925-1995)
Reconnaisssances :
Serge Gaubert, Follain : corset-mystère
Max Alhau, Gabriel Audisio et la Méditerranée
Olivier Houbert, La correspondance de Joë Bousquet : une écriture du corps
Yves Leclair, Un hiver avec Joseph Brodsky
Le fond de l'air :
Albert Bensoussan, Bretagne, fleurs humiliées (III)
Georges Arès, La vérité sur le structuralisme ou Les effets du permis de conduire
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
LUDOVICJANVIER LePlanton
J'avaisobtenurendez-vousaprèsdeuxmoisdetractations, j'étaisfatiguéduvoyage,etc'étaitluiquiavaitl'aird'avoir couruàmoidepuislefonddutemps,lescheveuxsaleset collésparlasueur,levisageaffaissé,lesyeuxclos,toutesa personneexténuéeparquaranteansdeparolevaine.Car c'étaitbienluiquisetenaitdeboutsurleperron,me dominantdehaut,etquilesdeuxbrasenavant,lesmains casséesverslesoldanslegestedebalayer,mefaisaitsigne dedéguerpir. Jesuisenfintoutseul,monvieux,danscettemagnifique maisondemerde.Soyezgentildepasseraularge.Hmm? Maisilrestaenpanne.Etjenebougeaispas.Sesbrasétaient retombés,fatiguéseuxaussi. Lamagnifiquemaisondemerde,prêtd'unadmirateur,était cetteimmensevilladominantlamer,avecjardin,piscineet préenpente.Jetournaisledosàlapiscineetlecontemplais d'endessous,l'imprécateur,indécismaintenant,embarrassépar soncorps,etlecielautourdenousparutbrusquementtrop largepour toutça,lemondegrandouvertavaitl'aird'attendre unedécision.
LaNouvelleRevueFrançaise
Vousêtessourd?,ilafaitd'unevoixplaintive,oubien est-ceque. Jenedevaisjamaisconnaîtrelafindelaphrase.Legrand écrivain,puisqu'onparlecommeça,fitunpasenavantpour descendreversmoi,m'intimidersansdoute,etaumoment mêmejemedisais«Maisilestsoûlcommeunebour-rique»,ilrataitlamarcheettombaitsurmoilentementsans tomber,jeveuxdirequ'ils'estpliécommeuneénormepoupée dechiffon,qu'ilasurvolélesquelquesmarchesauralenti,et qu'ils'estarrêtécontremoi,grâceàmoi,lafigureécrasée contremonépauleetlesbrasautourdemataille.Lesyeux fermés,onauraitditqu'ildormaitdéjà.Ildormaitdéjà. Ilafalluquejeremonteavecluiverslamaison,quejelui chercheunechambre,quejelemetteaulit.J'aiattenduqu'il ronfle.Jesuispartisurlapointedespiedsenlaissantles lumières alluméesderrièremoi,enprévisiondusoir.Àmon tourd'êtreépuisé. Notrepremièrerencontre.
C'estaussiladernièrefoisquejel'aievuivre.Pours'excuser, troismoisplustardilm'appelaitenmeproposantdepasser levoiràsonhôtelàl'occasiondelaremiseduprixquile sortaitduplacard,c'étaitsonmot.Placardqu'ilregrettaitdéjà. Ilm'accorderaitalorsl'interviewsouhaitée. S'était-iltropvitearrêtédeboire?Ladésintoxicationavait-elleétédramatique?Ilétaitessoufflé,sonteintétaitgris,sa démarcheflottante.Ilsetraînaitd'unfauteuilàl'autre,avec debrefsappuiscontrelafenêtre,savoixcreuseémanéedu contre-jour. Curieuseinterview.Ilnemeditrien.Ouplutôt,ilparla justeàcôtédemesquestions.Quandjel'interrogeaissurson installationenEurope,ilsoliloquaitsurlesparfumsdesfemmes etcecorpstrompeurquileurvientpareux.Est-cequ'il retourneraitdanssonpays,est-cequ'ilregrettaittelpaysage outelchantd'oiseau,est-cequ'unevilledechezluimanquait àsonoreille,est-cequ'ilsentaitsaparoleendeuildecertaines
LePlanton
odeurs?Lapolitiqueici,qu'est-cequ'ilenpensait?Quels personnagesluivenaientdel'ennuid'ici,desimagesd'ici,des mensongesd'ici?Luimerépondaitparsaparesseàsecouper lesongles,aussibiendesmainsquedespieds,commesij'étais déjàankylosén'est-cepas, ankyloséparuneespèced'après-mourir.Ouparlerécitdesespromenadesarchilentes,quelle fatigue,envuedecollectionner,jecite,lethéâtredesgesteset dulingeauxfenêtresdanslesfaubourgs.Ouparsajalousie pourlesaveugles,parcequeeuxseulsapprocheraientlavéri-tableidéedel'infini,cetteexpansionsensibleau-delàdes obstacles. Est-cequ'ilconsentiraitàmeparlerdelatorture,luiqui l'avaitsubiesicruellement,demandé-jeencraignantl'éclat. Ôtezcruellement,fait-ilenfermantlesyeux.C'estdela glose. Unlongsilencemerejetteàmasottise. C'estcurieux,dit-ilenregardantsesdoigts.Onestau centred'unréseaudontlestenantssontdesmortsetdesoubliés, etceréseauestvivant,plusvivantquecequivit.Ilfaudrait faireappelàcetteobsessioncatholique,voussavez,lacommu-niondessaints,unefaçonsageetfolledevoirl'Histoire.Mais jesuistropfatiguépourvousfairecomprendre.Uneautre fois.Sileventlepermet.LeventParaclet,biensûr.(Rire.) Sic'étaituneinvitationàrevenir,elleétaitbizarrement formulée.Sic'étaituneréponseàmaquestion,j'étaisidiot maisjen'aipascompris. Ilnem'apasraccompagné.Delaruej'airegardéverssa fenêtre.Iln'yavaitpersonne.
Avantd'échoueràl'hôtelils'étaitlaisséconvaincred'aller faireunpeulepaysanchezungratteurdesécheresse,CalistoG., massedecalme. «Commentilétaitquandilestrestécheznous?Silencieux. Silencieuxcommeunlacavecunsecretdessous.Aimable, attention,maissilencieux.Tropaimable,jedirais,commes'il avaiteuquelquechoseàsefairepardonner.Endehorsdu
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travail,presquejamaisunmotsurrien.Onparlaitdepolitique, luisetaisait.Ilsetaisaitquandonparlaitmaldesvoisins.Ou alorsilsouriait.Manuel,çal'énervait,cesilenceaveccesourire perpétuel.Manuel,c'estmonbeau-frère.Tonprotégé,ilme disait,ilfaitrienqu'àsefendrelagueule.Lejouronl'a trouvéàessayerdesependreaunoyer,notezbien,c'estManuel quil'adécrochéenleprenantdanssesbras.Unechoseimpar-donnableetquilefaisaitréagir,votreami,c'estquandon tapaitsurlesbêtesouqu'onlesmenaçait.ilétaitencinq secentrelabêteetvous,ilécartaitlesbraspourvousarrêter, etpuisilvousenlevaitlechat,lechien,lespoulesd'entreles jambesensourianttoujours.Voilàcequejepeuxvousdire, enfinleplusintéressant.Àpartqu'iltravaillaitcommeune bruteetplusvitequenous,avecacharnementvoyez-vous. Écrivain,qu'ilétait? Premièrenouvelle.Vousneconfondez pas?Moientoutcasjel'aijamaisvupenser,entoutcasje l'aijamaisvuécrire,çam'auraitfrappé.Maisl'hommequ'on aconnu,c'estsûrqu'ilavaitunsecret.Quelquechosed'inou-bliableetquiluivivaitsurledos.Manuelvousenparlerait, s'ilétaitlà,ildevraitêtrelà,ilestpartiramenerletracteur, ndrerça. comme vousvoulezpasl'atte ,vousn'allezpasparti»
Etjenedevaisplusjamaislerencontrerdebout.Jenedis pasqu'ils'esttoutdesuitecouchécommeonl'atropvusur lesraresclichéspubliésdesonvivant.Maisjel'auraitoujours vu,moi,encoquetterieavecl'équilibreets'abandonnantde plusenplusàlafatigue,ostensiblementsoulagé,soitvautré contresonbureau,enfaitunevulgaireplancheenpinposée surdeuxtréteaux,soitrenversédansl'undesdeuxgrosfauteuils dontlevisiteuroccupaitl'autre,soitaffaléoucarrémentallongé surlefameuxlitdanstouteslespositionspossibles,sesjambes, sescoudes,sesmains,lesoreillers,lecouvre-litjouantleurjeu finidecombinaisonspourcetteexhibitionlevisage,tourà tourbougon,gracieux,exténué,enfantin,horsd'âge,toujours malraséetverslafinplusrasédutout,veillaitcommeune lampemalicieuseettêtue.Danscetteimmensechambrede
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liberté,tardeàvenir.Heureusement,l'automobileranimelaflamme; l'automobile,lalibertéconcrète,l'évasion,l'ailleurs. L'intellectuel,ilfautlesouligner,n'aquesarcasmesdèsledébut pourcettedécevanteidéologie.Ilpourfendenelleuneillusionpetite-bourgeoise,typiquedel'aliénationcapitaliste.Sesdémonstrations sontéloquentes,irréfutables.Unepointedejalousieentre-t-elledans cediscours?Peut-être.Àvraidire,ilpourraitluiaussis'offrirune deudeuche,maispasserunpermisdeconduire,avecdesillettrés. Lesintellectuelsnesontpasdesrouleursdemécaniques. Tardivement,quandmême,ilcèdeàl'entraînementuniversel, apprendl'embrayage,ledébrayage,lechampignon,laboîtedevitesses. LeZeitgeist.ilatoutpoursetrouverdebonnesraisons.Mais, penseur,ilpense.Biendifférentdel'illettréquisuesursoncodesoir aprèssoir,ilvoitsedresserunmondederéflexionsdontsoncerveau s'exalte.Ilpensebienplus,bienau-delàdesonmoniteur,quiprend sarevancheenluifaisanthontedesesmarchesarrière. Levoilàsurpneus.Sapenséeroutièrenes'arrêtepas,maiss'embrase définitivement.Ilnes'étaitpastrompé,illevérifiecettefoisconcrè-tementquelleurrequelalibertéautomobile.Laréalitén'estrien d'autrequ'unesuccessiondecontraintestourneràgauche,tourner àdroite, interdictiondetourner,présélection,stop,limitationde vitesse,findelimitationdevitesse,stationnementprohibé.Tout celaformeunenasseilestprisavectoussesconcurrents;tout celaestunestructurequinelaisseaucuneplaceàlaliberté. Auxfeuxrouges,danslesbouchons,rageantdeperdresontemps, sapenséeseprécise,s'aiguise.Non,vraiment,pasl'ombred'une libertédansl'entôlement,l'entôlagegénéralisésdusujet(ilcontinue àpenserenphilosophe).Cela,ill'atoujoursdit,maisn'a-t-ilpas quandmêmeunpeucru,danssoninconscient,àl'évasionpneu-matique? Ils'enveutd'avoirétédupe,seretournecontresesmaîtres. L'existence,libreprojetquiprécèdel'essence?Baliverne.L'existence dépendrigoureusementdel'essence;ilnestpasd'existencesans essence(sinonpourlui,penseur,dumoinspour«leshommes», commeilseplaisaitàdireautempsdesonhumanismeexistentialiste). Ilapulevérifierauprintempsde1968,quandl'existence,subitement privéed'essence,menaça detoutfairesauter.Eteneffet(contre-épreuve),l'essencerevenue,l'existencerepritimmédiatementsoncours normal.Toutlemondecompritalors,hormisJean-PaulSartreetles
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