La Nouvelle Revue Française N° 542

De
Marguerite Duras :
Julia Kristeva, Une étrangère
Nancy Huston, Les Limites de l'absolu
Patrick Grainville, Le Héron blanc
Francis Marmande, Dans le souci extrême de leur réputation...
Jacqueline Risset, Une souveraine imprudence
Dominique Noguez, Notes sur Marguerite Duras (1975-1983)
Pierre Mertens, Durassisme
Sylvie Doizelet, Quelqu'un que je devrais reconnaître et que je ne reconnais pas
Brigitte Giraud, Duras au téléphone
Aliette Armel, Marguerite Duras-de-la-Forêt
Colette Fellous, Celle qui marche vers le fleuve
Alain Vircondelet, Leçon de ténèbres
Daniel Dobbels, Des livres illisibles, entiers cependant
Michèle Manceaux, Tuer, dit-elle
Cécile Wajsbrot, Écrire, dit-elle
Nedim Gürsel, À la veille de la mort de mon père?
Christiane Blot-Labarrère, Écrire, aimer, ou le malheur merveilleux
Marie Anne Guerin, Seule le cinéma
Publié le : lundi 13 avril 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072386176
Nombre de pages : 144
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JULIAKRISTEVA NANCYHUSTON PATRICKGRAINVILLE FRANCISMARMANDE
JACQUELINERISSET DOMINIQUENOGUEZ PIERREMERTENS SYLVIEDOIZELET
BRIGITTEGIRAUD ALIETTEARMEL COLETTEFELLOUS ALAINVIRCONDELET DANIELDOBBELS
MICHÈLEMANCEAUX CÉCILEWAJSBROT NEDIMGÜRSEL
SOMMAIRE
MargueriteDuras
CHRISTIANEBLOT-LABARRÈRE
MARIEANNEGUERIN
Uneétrangère LesLimitesdel'absolu LeHéronblanc Danslesouciextrême deleurré-putation Unesouveraineimprudence NotessurMargueriteDuras Durassisme Quelqu'unquejedevraisrecon-naîtreetquejenereconnais pas Durasautéléphone MargueriteDuras-de-la-Forêt. Cellequimarcheverslefleuve Leçondeténèbres Tuer,dit-elleant. Deslivresillisibles,entierscepen-Écrire,dit-elle laveilledelamortdemon À père ? Écrire,aimer,oulemalheurmer-veilleux. Seulelecinéma
DossierréaliséparAlietteArmel
3 10 21
26 34 41 54
62 67 75 85 90
96 101 107
116G
124 128
PhotoRogerParry@
Gallimard
JULIAKRISTEVA UNEÉTRANGÈRE
Peut-onvraimentaimercequis'appelleaimerDuras?J'en suissaoulée,maiscommejepréfèreladouleurdelaclartéà lamaladiedesalcools,jefréquentesesromansavecledéchi-rementsymbiotiqueetprécautionneuxqu'induisentenmoiles patientslespluscatastrophés.J'enaiconnuplusd'un,plus d'une,quisesontlaisséenvoûterparsonamourdelamort, jusqu'ausuicide.Ellenedétestaitpasquejenommesorcellerie sacomplicitéaveclesravagesdelahainematernelle,avec l'ennuiquitientlieudedésirchezladéprimée,aveccerien « » quimiroiteentredeuxfemmes,quilesombiliquel'uneà l'autreetinondelesous-soldel'homosexualitéféminineendo-gène.AlorsquelesgroupiesdeDurasmereprochaientdene pasreconnaîtresavirtuositéd'artiste(cf«Lamaladiedela douleurDuras»,dansmonSoleilnoir,Dépressionetmélan-colie,1987,Folio/Essai),ellevoyaitdansmondiagnosticplu-tôtunhommage.Biensûr,elles'enfichaitquesonartsoit incapabledecatharsis,puisqu'ellevoulaitjustementcontami-nerlelecteuravecsapassionàmort,sapassionpourlamort. Qu'est-cequeçapouvaitluifaired'êtreprisepourunenihi-liste,unecollabo,unecommuniste,sionselaissaitemporter parleflotdesatristesse,fomentéeaufinfondd'unemythique Indochine,quandcen'étaitpasdanslacampagnefrançaise, auprèsd'unemèrefolle,forcémentinfanticide,forcément sublime?«Collaborateurs,lesFernandez.Etmoi,deuxans aprèslaguerre,membreduPCF.L'équivalenceestabsolue,
LANOUVELLEREVUEFRANÇAISE
définitive.C'estlamêmechose,lemêmeappelau secours,la mêmedébilitédejugement,lamêmesuperstitiondisons,qui consisteàcroireàlasolutionpolitiqueduproblèmeperson-nel»(LAmant,1984).L'histoiredenotresiècleétaitpassée parsespages,pournelaisserqu'uneintimitéravagée.Lasouf-franceest-elledesourcefamilialeouhistorique?Aucune importance,mongénéral,lesdeuxsivousvoulez,pourvu qu'onpuissel'écrireetlarendreuniverselle,mieux,conta-gieuse.C'estunefaçondevivre,desurvivre,peut-êtremême delaverlaculpabilitépolitique.Maisest-cedelalittérature? Etqu'est-cequelalittérature?Personneneseledemande plus. Nousn'avionsnilamêmetristesse,nilamêmehistoire,ni lesmêmesamours,aucontraire.Maisnousétionssauvagement complices,parcequebrûléesd'unedouleurquinecadrepas aveclarhétoriquefrançaise.HervéSinteuil,aveclequelMar-gueriteDurasétaitenguerre,etréciproquement,medisaitun joursurlaplagedelaConche-en-Ré«Danstonécriture,il yaquelquechosedeDuras.»Jenesuispassûrequec'était uncompliment.Lamélancolien'estpasfrançaise,jelesavais, maisjel'aiapprisàmesfraisquandj'aiécritLeVieilHomme etlesLoups(Fayard,1991),romandedeuildupèreetde blessuresloufoquesentoutgenre.Durasfutlaseuleàmelire avecl'amitiédistantemaisinévitablequiréunitlestraduc-teursparcequeauseindelamêmelangue,ilsparlentune autrelangue.Transplanterdansunidiomed'accueilletemps sensibled'unpaysétrangerenfance, passion,autrepeuple, autredirerevientàunetranssubstantiationdelasouffrance quiapparentel'exil,latraductionetl'écritureenunmême destin. Sivous enêteslà,laseulechosequivousdonnel'impression d'avoiruneviepsychique,vousmaintientenvieetmérite d'êtrenommée,c'estl'autoperceptiondelapertedesoi.Car telleestlapassionsanssoi,sansautre,sansmonde.Ladou-leurestleseuilultimedecetétatsansobjetjenesuis
JULIA
KRISTEVA
mêmepasunobjetpourmoi-même.Rienqu'unelangue qu'onpeuttraduire-détruireindéfiniment,boireetrecracher danslasincéritédeladépossessiondudéracinement. Freudpensaitqueledeuiletlamélancolieportentl'ombre del'«objetperdu»qu'onperdeunamant,unemploiousa dignité,fondamentalementcetteperteseraitcelledelamère. LeshéroïnestranslucidesdeDurasportentl'ombredelapas-sion.Telleestsadécouverte,sonsupplément,àajouteraux manuelsdesnouvellesmaladiesdel'âme.Lesdurassiennessont desendeuilléesdelapassion.L'«objet»n'yestpasencore constitué,oubienilsedélite,lesdeuxprotagonistess'attirent etserejettentavecuneforcesanspitié,implacableetabsolue commelaplénitudedel'Être.Etsilessagesdel'Antiquitéqui fixaientdeleurœilintérieuruneénigmesansmotsscrutaient précisémentcetteinnommablepassionplutôtqu'onnesait quellesérénitéqui,paisiblement,seretire?Lesrescapésde Nevers,d'Hiroshima,deCalcuttaoud'undancingaubordde lamernetémoignentquedecelabienavantledésiretses accidentssadomasochiques,etautrementquelui,lapassionest unealchimiedeliaisonsetdedéliaisons,quinepréserverien denoshypothétiquesidentités.Lapassionestnotrefolie.Nous nesommespastouspsychotiquesmaisnouspouvonstousêtre fous.Fouslesunsdesautreshommesetfemmes,femmes etfemmes,hommesethommesparcequefousdenosmères folles.Ladouleurpsychiquedesdéprimésseraitl'impossibilité decommuniquercettepassion,cettefolieonnepeutnila direnil'installerdansleslienssociaux.Surnosapparences d'êtresparlantsetprétendumentérotiques,cettepassionse contentedefairerayonnerunsoleilnoirfuyantrefletd'un amoursanspersonne,auborddel'excitabilitébiologique. Vousn'ypouvezrien.Si.aprèstout.éventuellement.au mieux.àvosrisquesetpérilsvouspouvezessayerdel'écrire. Courageautantquevanité,cettetentativeparvientànoyerla dépressionenexaltationautrerefletdelapassion,plusplai-sant,pluscomplaisant.Uncrandeplus,etl'écrituredevient
LANOUVELLEREVUEFRANÇAISE
maintenueàdistance,enpied,parlacaméra.Deuxautres hommeslesrejoignentvenusdechaquebordducadre.Tous vêtusdeblanc,chacunindifférentàlaprésencedel'autre,ils avancentversnouspuisbifurquentetsortentducadre.Déjà, alorsquetoutsejoueautourdelafigurationdespersonnages, sophistiquée,problématique,envahissanteunmiroirquifait toutunmurlesmultipliecemouvementd'appareilqui accompagnesanss'arrêtersurelleAnne-MarieStretter,mais qui,aucontraire,enlaguidant,l'induitàsortirduchamp,est significatifdelatentationimminentedeDurasàviderles lieux,àlesdépeupler.C'estlaraisond'êtredecetravelling exemplaire,grandgestedésoléquiannoncecommeundéfila désolationàvenir.
Lamaisonetlemonde.«Jepensequejenetraversejamais cettemaisonsanslaregarder.Etjecroisqueceregard-làest unregardféminin» Àl'imagedesenfantsquijouentdehors,danslespetites cours,surlestrottoirs,indifférentsàl'espacequ'ilscolonisent pourleursjeux,quipassentdesheures(leurvie)horsdechez euxsansjamaisvraimentensortir,Durasfilmeledehorsvu dudedans,parbesoindenerienmanquer,de nejamais affronterlevide,de nepasêtreseuleaumonde. Elleregardaitbeaucouplatélévision,«passeulementpour voirdes films.Avoirlatéléc'est êtrelà,avecvous.Êtreà Beyrouthavecvous»,dit-elledansunentretienauxCahiers ducinémaen1985,«carsij'étaisseuleàvoirlatélévision,je nelaverraispas.C'estl'informationcommunequejeregarde, quejepartage». Encesheures crépusculaireslesmassacresserépètent, nuitaprèsnuit,enAlgérie,anciennecoloniefrançaisemiseà feuetàsangparsonproprepeuple,maladedehonteet d'orgueil,vouslaissentsansvoix,celle,ensorcelante,deMar-gueritememanque.
1.InLesLieuxdeMargueriteDuras,op.cit.
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