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La Nouvelle Revue Française N° 543

De
128 pages
Yachar Kemal, La légende du mont Ararat
Agota Kristof, John et Joe
Boris Pahor, Le berceau du monde
Alain Borer, Jeil. Noèmes
Vincenzo Consolo, L'homme au manteau noir
Chroniques :
Pierre Assouline, Rouge espagnol. Jorge Semprun
Marie-Victoire Nantet, Paul Claudel. D'un coup de théâtre à l'autre
Olivier Bessard-Banquy, Monsieur Toussaint
Marie Anne Guerin, Seul le cinéma
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SOMMAIRE
3 YACHARKEMAL LALÉGENDEDUMONTARARAT AGOTAKRISTOF JOHNETJOE BORISPAHOR LEBERCEAUDUMONDE ALAINBORER JEIL VINCENZOCONSOLO L'HOMMEAUMANTEAUNOIR
Chroniques 82 PIERREASSOULINE ROUGEESPAGNOL(JORGESEMPRUN) MARIE-VICTOIRENANTET PAULCLAUDEL OLIVIERBESSARD-BANQUY JEAN-PHILIPPETOUSSAINT
MARIEANNEGUERIN SEULLECINÉMA
3 YACHARKEMAL LALÉGENDE DUMONTARARAT
14 AGOTAKRISTOF JOHNETJOE 42 BORISPAHOR LEBERCEAU DUMONDE 60 ALAINBORER JEIL 65 VINCENZOCONSOLO L'HOMME AUMANTEAUNOIR
YACHAR
KEMAL
LALÉGENDE DUMONTARARAT
IlestunlacsurleflancdumontArarat,àquatremilledeux centsmètresd'altitude.Onl'appellelelacdeKup,lelacde laJarre,carilestextrêmementprofond,mais pasplusgrand qu'uneairedebattage.Àvraidire,c'estplusunpuitsqu'un lac.Ilestentourédetoutespartspardesrochersrouges,étin-celants,acéréscommelalameducouteau.Leseulchemin menantaulacestunsentier,creuséparlespasdanslaterre battue,moelleuse,etquidescend,deplusenplusétroit,des rochersjusqu'àlarive.Desplaquesdegazonverts'étalentçà etsurlaterrecouleurdecuivre.Puiscommencelebleudu lac.Unbleudifférentdetouslesautresbleusiln'enestpas desemblableaumonde,onneleretrouvedansaucuneeau, dansaucunautrebleu.Unbleumarinemoelleux,doux commelevelours.
Àlafontedesneiges,chaqueannée,quandleprintemps ouvrelesyeux,quanduneimmensefraîcheurexplosesur l'Ararat,lesrivesdulacetleurmincecouchedeneigese couvrentdepetitesfleursauparfumpénétrant.Leurscouleurs sontéclatantes.Mêmelapluspetiteflamboie,bleue,rouge, jaune,violettesonéclatsevoitdetrèsloin.Leseauxbleues dulac,laterrecouleurdecuivrerépandentdesparfumsd'une violenceenivrante.Dessenteursquel'onperçoitdetrèsloin. Etchaqueannée,quandleprintempss'éveillesurl'Ararat, desbergersgrandsetrobustes,auxbeauxyeuxnoirsmélan-
LANOUVELLEREVUE
FRANÇAISE
coliquesetauxlongsdoigtsfins,s'enviennentavecleursflûtes aulacdeKup.Ilsétalentleurshouppelandesaupieddes rochersrouges,surlaterrecouleurdecuivre,surleprintemps millénaire,ilss'installentenformantuncerclesurlesrivesdu lac.Unpeu avantl'aube,souslesmassesd'étoilesquipalpitent au-dessusdelamontagne,ilssaisissentleursflûtesetcélèbrent parleurjeulagrandecolèredel'Ararat.Celaduredupoint dujouraucoucherdusoleil.Etalors,àl'instantmêmele soleildisparaîtàl'horizon,unoiseauminuscule,blanccomme neige,surgitau-dessusdulac.Unoiseaulongetpointuqui ressembleàl'hirondelle.Ilvoleentournanttrèsviteau-dessus del'eau,iltracesanscessedevastescerclesblancs,dont l'ombreretombesurlebleuintensedulac.Lesjoueursde flûtecessentdejoueràl'instantdisparaîtlesoleil.Ils remettentleursflûtesdansleursceinturesetseredressent. L'oiseaublanc,quivoleàtoutevitesseau-dessusdulac, s'élance,rapidecommel'éclair,ilplongeuneailedansl'eau, s'élèveànouveau.Partroisfois,ilsejetteainsiversl'eau, puis s'envoleàtire-d'aileetdisparaîtdansleciel.L'oiseaublanc unefoisdisparu,lesbergerss'éloignentl'unaprèsl'autre,etse perdentsilencieusementdansl'obscurité.
Depuislematin,unchevalblancsetenaitdevantlaporte d'Ahmet.Lecoutendu,ilsemblaitreniflerdeseslarges naseauxleboiscrevassédelaporte.LevieuxSofiàlalongue barbeblanchefutlepremieràl'apercevoir.Laselleducheval étaitunebelleselletcherkessenielléed'argent.Leséperons étaientd'argentouvré.LepèreSofiserapprocha,ils'arrêta toutprèsducheval.Lesrênes,ornéesdefilsd'or,étaientpas-séessouslepommeaurehaussédenacredelaselle.Unecou-verturedeselle,faited'unfeutrequel'ondevinait,mêmede loin,fouléavecunsoinexrême,s'allongeaitjusqu'àlacroupe ducheval.Surlacouverture,onavaitbrodél'antiqueemblème dudisquesolaire.D'unorangetrèsvif.Et,derrièrelesoleil, s'élevaitunimmensearbredevie.Surleflancgaucheduche-
LANOUVELLEREVUE
FRANÇAISE
obligésdeparler,fabriquedespersonnages.Cameronrivalise aveclesautresformesdereprésentationdecefameuxnaufrage. Delasimplereconstitutionsavantesurunécranvidéoquinous expliquecommentlenavires'estcoupéendeux,s'estredressé perpendiculaireàl'horizon,puisa,entrèspeudetemps,piqué dunezetcoulé,àcelleplusambitieuse,etqu'ilaccomplit,c'est saforceindéniable,den'exclurepersonne,derassemblertoutle monde(pasdesgens,pasunéchantillonnage,maistous),surle pontdubateau,sachantquetous,vousavezentêtedesimages, leportdeLiverpool,l'Amériqueauboutdelatraversée,l'ice-berg,ledangermortelreprésentéparceblocdeglacedonton nesaurajamaisjustementniilcommence,niils'arrête (cen'estpasunehistoiremais c'estcequiintéresseCameron, cequicrèvel'écran,lasurfacehorizontaledelamer,laverticale duplongeon,del'enfoncementquipeuttousnousengloutir), niàquellevitesseilsedéplace,commentilprenddelaconsis-tance,ensegreffantaupassage,dansl'eauglacée,d'autresmor-ceauxdelabanquise.L'icebergfatalresteunmystère.Leshéros deTitanic,letriocomposéparlajeunefemme,sonfiancéet sonamant,sontdesfiguresducinémamuetquireprésentent chacuneunevisiondumonde,dontellessontleporte-parole. IlsappartiennentaufeuilletonromanesqueduXIXesiècle,sont plusanciensquelecinémaparlant. «toussegroupaient mer contrela COM/Tf~<T l'imageparlait sansparenthèses»
Unescènemontreunpetitgarçonenlongmanteaubrun, quipleuredeboutcontrelacloisond'uncouloirenregardant monterleniveaudel'eauàsespieds.RoseetJackl'appellent pour l'emmenersurlepont,sousleciel,àl'airlibre.Alors,
InLeRenversementetLesNaturesindivisiblesdeClaudeRoyet-Journoud,ÉditionsGal-limard.
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