La Nouvelle Revue Française N° 548

De
Antonio Lobo Antunes, Exhortation aux crocodiles
J. M. G. Le Clézio, Chercher l'aventure
Christophe Donner, Rimbaud c'est moi, entre autres
Guy Goffette, Blues à Charlestown et autres dilectures
Alain Borer, Rimbaud en Arabie ou Le retour d'Abou Nawas
Jean Grosjean, Indices
Philippe Sollers, L'Année du Tigre
Linda Lê, Les morts ne nous lâchent pas
Pierre Alechinsky, Le Lointain proche
Jacques Chessex, Dernier été indien
Jacques Réda, Accidents de la circulation
Lionel Guibout, Les Trente-six Journées de Pergame. Berlin, janvier-avril 1997
Michel Houellebecq - Frédéric Martel, C'est ainsi que je fabrique mes livres (entretien)
Dominique Noguez, Bien cher Michel...
Cuba : Dedans/Dehors (I) :
Jesús Díaz, La littérature cubaine actuelle : un corps à la fois malade et plein de santé
José Miguel Sánchez, Une cause rafraîchissante
Manuel Díaz Martínez, Bref discours à propos du Poète, du Mot et de la Poésie
Carlos Victoria, Fragments de l'affaire Mariel
Raúl Rivero, La Chanson des perdants
Chroniques :
Gérard Macé, Le Secret des dieux
Pierre Descargues, Le temps de l'art n'est pas celui de l'horloge
Benoît Duteurtre, Feuilleton musical
Serge Chauvin, Soupçons et vertiges
L'air du temps :
Bernard Faucon, Premières années
Roland Fuentes, Plavnik
Jean-Noël Chrisment, Autres poèmes noirs
Notes : le roman :
Pierre Perrin, Les Flibustiers de la Sonore de Michel Le Bris (Flammarion)
Hugo Marsan, Small World de Martin Suter (Christian Bourgois)
Michel Bibard, Café Nostalgia de Zoé Valdès (Actes Sud)
Notes : les essais :
Catherine Tresson, Le Sexe du savoir de Michèle Le Dœuff (Aubier)
Christian Jambet, Le Voyageur sans Orient de Salam-al-Kindy (Sindbad)
René de Ceccatty, Conversations et entretiens de Primo Levi (Laffont)
Texte :
Félix Guattari, Ritournelles
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072385995
Nombre de pages : 376
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LANOUVELLE REVUEFrançaise
ANTONIO
LOBO
Exhortation
ANTUNES
aux
crocodiles
AvecExhortationauxcrocodilesdontnouspublionsiciles deuxpremierschapitres,LoboAntunesachèvesacroisadecontreles sévicesd'unpouvoirtotalitairequifondaitsapuissancesurla crainteetlamisèredeshommes.Maiscettefois,les«crocodiles» nesontpluslesexécuteursdeSalazarcommedansleManueldes InquisiteursnilescolonsesclavagistesdeLaSplendeurduPor-tugal.Ils'agitdugroupedeterroristes,pourlaplupartex-bar-bouzesdurégimesalazariste,dontlesattentatsàlabombeontservi, aprèslarévolutionde1974,lacausedugénéralSpinola.Aufil dessouvenirsdequatrefemmesquifurentmaîtresse,épouseouparente des chefsdecegroupe,ondécouvrecommentceshommesvoulurent rétablirunedictature dansunesociéténouvelleetencorechancelante, àl'imaged'uneconsciencequiàl'aubes'éveilled'uneffroyablecau-chemar.
1.AparaîtreauxéditionsBourgois.
CARLOSBATISTA
LaNouvelleRevueFrançaise
1 MIMI
J'avaisrêvédemagrand-mèreetquandjesuisarrivée àlafenêtreavantleleverdujour,entraversantles meublessanstoucherleplanchercommesij'avaisconti-nuéàdormir (moncorpsétaitl'ombred'uncorpssemouvantsans poidsdansmeschaussonsparcequemonvraicorpsétait restédanslelit,danscelitoudansl'autreàCoimbra voilàbiendesannées,prèsdesgrandssaules,monmoi d'adulteobservaitmonmoid'enfantoumonmoi d'enfantobservaitmonmoid'adulte,jenesais) quandjesuisarrivéeàlafenêtredonnantsurlaplace, j'aivul'enseignelumineusedelapâtisseriemanquait unelettre,àdemiimmergéedansmonsommeiletàdemi endehors,pâlesurlefondpâleducieletdesbranches desarbres,quifaisaitclignotersurlabanneleslettres Artilleriescanons,puis l'enseignem'aremarquée,s'est aperçuequ'elles'étaittrompée,arougidehonte,a changétrèsvitepourPâtisseriesmaison,etlà-dessusj'ai sentil'odeurd'eau-de-viequi appartenaitàmonrêve pasvraimentunrêveplutôtleschosescommeelles étaientàCoimbra,lerestaurantdemafamilleaurez-de-chaussée,leschambresàl'étage,magrand-mère MéméAlicia quineparlaitpasportugais,elleparlaitgalicienet aprèslamortdemongrand-père,elleadirigélesaffaires etlamaisoncommeelleétaitincapabledebougerà causedesonrhumatisme,deuxemployéeslalavaient,
AntonioLoboAntunes
l'habillaient,trempaientsescheveuxdansunecuvette d'eau-de-viepourluifairesanatte,l'installaientsurune chaiseenhautdel'escalierd'oùelledécidaitdesmenus, réglaitlesdifférends,sefâchaitcontresesenfants,véri-fiaitlescompteslesoirsurunpetitcahierd'école,ma grand-mère,autoritaireetimpotente,m'appelantd'un doigtmenaçant Mimi enéloignantleschatsetsesautrespetitsenfants,je mesouviensducaquètementdespoulesdupotagermêlé aucaquètementdessaules,despoulesetdessaulespico-rantdesgravatsengestesénervés,dem'êtreapprochée ensouhaitantdansmacraintequelesmarchesnese terminentjamais,pensant Ellevamefrapper l'enseignesoudains'estéteinte,ilfaisaitjour,d'ici peuonallaitdécrocherlesvoletsdesboutiquesd'or-fèvres,d'icipeumonmariallaitseréveiller Qu'est-cequetufabriquesvienslesmouvementsd'unebêteobscurequis'agitesous lescouvertures,seréveille,setransformelentementen jambesetbras,enfragmentsquis'unissentjusqu'à composerun homme (quandleTages'apaiselalunerassemblesurl'eaules morceauxdispersés) magrand-mère,aulieudemebattre,aordonnéaux employésdefermerlaporte,m'aenveloppéedansson odeurd'eau-de-vie,atendusonoreilleàdroiteetà gauche,lespoulesetlessaulessesonttus,respectueux, demêmequelemondesetaisaitaumoindredeses ordres,puisellem'achuchoté Neraconteàpersonnejevaisteconfierunsecret ellesavaittout,lisaitdesrevuesenespagnol,connais-saitlesétoiles
LaNouvelleRevueFrançaise Aldébaran dispensaitdesconseilspourlestestamentsetlesaccou-chements, congédiaitdescuisinières,devinaitleséclairs, juraitqu'enGaliceilpleutàlongueurdetempsetque desrosesnaissentdelamer,toujoursvêtuedeblanc commeunejeunemariéede jadisdepuisquemongrand-pèreétaitmort,elleexigeaitqu'onluiapportelesfleurs d'orangerdesonmariagesousuneclochedeverredépoli, elledéposaitlaclochesursesgenouxetpersonnen'osait riendire,lesplatsglissaientsansbruit,mononclemalade despoumonséteignaitlaTSF,monpèrejuchédevantla caisseenregistreuserectifiaitaussitôtsacravate Aldébaran unsecretdecellequiconnaissaitlesétoilesetgou-vernaitlemonde,j'aitraversédenouveaulesmeubles sanstoucherlesoletmesuiscouchéedanslelit,labête obscureareniflédansletraversin,Artilleriescanons, l'avionduministre,lavoituresurl'accotementdela route,l'associédemonmari,unemoitiédetêteen moins,glissantparterre,desgensquientraient,sor-taient,s'attardaientdanslegarage,deslambeauxde phrasesflottantauhasard,unmentonpointédansma directiontandisquejem'approchaisaulongducouloir avecmonpanieràtricot,lamanchedemonmarichas-santsescraintestelunoiseauquis'ébroue Parlezàvotreaisemonsieurl'évêqueelleestsourde ellen'entendpas Aldébaran,laGaliceilpleutàlongueurdetemps, desrosesquinaissentdelamer,jeluiaiachetéun téléphonespécialavecunepetitelumièrequis'allume, sivous,monsieurl'évêque,vouspreniezl'écouteur,vous necomprendriezrien,desglapissementsetencoredes glapissements,toutçadéformé,tordupardeshurle-ments,racontez-moiencorecelleducurécommuniste,
AntonioLoboAntunes
etmoidevanteuxsanschangerd'expressiongardant monsouriredesourde,magrand-mèrejuchéesurson trônemélangeaitdelalimonade,ducaféetdusucre avecl'airdeselivreràdemystérieusesmanigances,elle s'estarrêtéeuninstantsoupçonnantunparentintéressé, uneemployéequesesenfantsauraientsubornéedans l'office,jen'aipasoubliél'odeurd'eau-de-viedesanatte MéméAlicia jemeréveilleavecelledansmesrêves,jelaretrouve surl'oreiller,surlesdraps,danslesarbresdelaplace je lejure Neraconteàpersonnequejet'airévélélaformule ducoca-cola l'atoutdesAméricains,cequileurfaisaitgagnerles guerresetlesrendaitriches,magrand-mèremevoyant déjàrichissime TuvasdevenirrichissimeMimituvastemarier avecuncomte propriétairedeNewYork,detouslescinémasde GaliceetduPortugal,devingtimmeublesàCoimbra, deFord,magrand-mèreetmoiavecdesminesde conspiratrices,solennelles,lesstoresbaissés,goûtantune petitegorgée,toutaffoléesàl'idéedel'argentàvenir, despaniersdelingessalesdébordantdebillets,des tiroirsbourrésde pièces,unjardinier,unmajordome, quandplusieursmoisaprèsonl'aemmenée,toute décharnée,nerespirantplusqueparunpetitcoindesa poitrine,pourqu'ellemeureàl'hôpital lavoituresurl'accotementetl'associédemonmari,une moitiédetêteenmoins,glissantparterre elleaordonnéauxpompiersd'arrêterlebrancardafin dememettreengarde,inquièteàl'idéequelafamille oulesAméricainssoupçonnentquelquechoseetqueles hommesarmésdemitraillettesmetombentdessusau
LaNouvelleRevueFrançaise
retourdel'école,magrand-mère,commesichaquemot avaitétéunseaudepierresquesalangueauraithissé jusqu'àsabouche Neledisàpersonne jenel'aiditàpersonnegrand-mère,jen'aipasde cinéma,jenesuispasriche,jenemesuispasmariée avecuncomte Jeluiaiachetéuntéléphonespécialavecunepetite lumièrequis'allumeparlezàvotreaisemonsieur l'évêqueelleestsourdeellen'entendpas jemesouviensdesanattequipendaitdubrancard enoscillantdansl'escalier,del'odeurd'eau-de-viequi embaumaitlamaison, del'ambulancecahotantdansla ruelle,d'unetraînéedelisblancs,j'aieupeurqueles infirmièresoulesmédecinsneprennentunepairede ciseauxetluicoupentsanatte,laGaliceexisterait-elle encore,avecsapluieàlongueurdetemps,saneigesur lesvagues,sespigeonsaffamés,sesrosesquinaissentde lamer,monmari Quandnousflirtionsensembleelleavoulumefairecroire qu'elledeviendraitmillionnaireparcequ'elleconnaissaitla formuleducoca-colalessourdssontbizarresdifférentsdenous ilshabitentuneautreplanète Aldébaran faitescommemoineluiprêtezpasattentionnevoussouciez pasd'ellenoustrouveronsunesolutionauproblèmeducuré donnez-moiquelquesjourslaissez-moiendiscuteraveclesgars monmarin'étaitpascomte,jenemesuispasmariée avecuncomte,ilm'attendaitàlasortiedel'institut, desvêtementschers,lapetitemédailledesonsignepen-dueaucou,unbriquetdansunétuiensatin,desres-taurantslespouletsetlessaulesn'entraientpasdans lasallecommeàCoimbra,mêlésàlapoussièredesgéra-niumsetaurutdespaons,desnappesnonrapiécées,
AntonioLoboAntunes
desfourchettesauxdentsdroites,descouvertspropres, aucunfaniondeclub,aucuncalendrier,mamèreabsente delacuisine,quandjemepenchaispourépierjenela voyaispasplantéeaumilieudesfourneauxentrainde frotterdesglaçonssursonfront VotrecœurnetientpaslecoupdonaRosario m'avertissant Jenesaispasmoicequ'ilveutouplutôtjelesais ilsveulenttouslamêmechosecommentcrois-tuqueje suistombéeenceinte detoimoiquinesuispassourde etlesentendsvenirdeloin Mère Nousl'avonsemmenéechezledocteuretledocteur vouscomprenezmonsieurluiaglissédepetitsenton-noirsdanslesoreillesetaregardédedansavecunelampe Enfaitellen'estpasfolleelleestmalade moipleinedehonte Neditespasçamère Elleenadebonnesvousavezentenduçatais-toi Mimituvoisbienquejesuisentraindedéciderde tonavenirsimonsieurinsistepourt'épouserçale regardejel'auraiprévenu doncj'avaisrêvédemagrand-mèreetquandjesuis arrivéeàlafenêtreavantleleverdujour,entraversant lesmeublessanstoucherterrecommesij'avaiscontinué àdormir,dansuncorpsquiétaitl'ombred'uncorpsse mouvantsanspoidsdansmeschaussons,parcequemon vraicorpsétaitrestédanslelitàmeregarder,mon moi d'adulteregardantmonmoid'enfantoumonmoi d'enfantregardantmonmoid'adulte,oumonmoi d'enfantetmonmoid'adultedanslebureaudemon marilejourdel'avionduministre,lesdeuxhommes quejeneconnaissaispasentraind'hésiter,monmari sanssetracasserpourmoi
LaNouvelleRevueFrançaise Alors? motpourmot Alors? monmariquejecomprenaisnonparlesondesa voix,maisparlesmouvementsdesessourcilsetdeses lèvresreflétéssurlavitre,grossisàcaused'undéfaut dansleverrequiamplifiaitlesmots Alors? lesdeuxhommesaffublésenemployésd'aéroport,aux combinaisonstropgrandespourêtrelesleurs,mefixant, lefixant,mefixantdenouveau,sanscomprendreque mafemmevitdansuneclochedesilence,qu'ellefait semblantdehocherlatête,semblantdesourire,sem-blantd'êtred'accord Biensûr cesdeuxcrétinsseconduisantcommesij'avaiseu toutletempsdumondepoursavoirausujetdela bombe,commes'iln'étaitpasurgentqu'ilsfilentjus-qu'àlafrontièreetfassentlemortenEspagne lesrosesnaissentdelamerracontaitmagrand-mère soit,jenevaispasdiscuterdeça,lesrosesnaissent delameretlesvieillesquiportentdesnattes fabriquentducoca-colaavecdelalimonade,dusucreet ducafé,mafemmetournéenonpasversmoi,maisvers lafenêtredonnantsurlaplacecommeencesmatinsheu-reux heureux,voyez-vousça ellerêvaitdeCoimbraetd'unegargotemisérable pourplâtriers,avecplusdepoulesquedeclients,duriz aupoisson,desescalopesdeporc,despanades,sonparadis àelle,unparadisdepauvres,ilsuffisaitdevoirles chambresau-dessusdurestaurantilsdormaientàcinq ouàsix,lesédredonsrâpés,lesarmoiressansporte,le salonauxchaisesbranlantessurlesquellesjen'auraispas
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