La Nouvelle Revue Française N° 549

De
Saul Bellow, Soins intensifs
Jim Harrison, Poèmes
Klaus Mann, Hymnes à la mort
Jean Pierre Bernès, Les Milongas de Borges
Jorge Luis Borges, Pour les six cordes
Caroline Lamarche, Quelques rêves (1983-1997)
Marie Nimier, Prénom : Marie
Jean-Christophe Valtat, Chat!
Jean-Marie Laclavetine, Un sang d'encre
Max Dorra, Vous permettez que je vous dise tue?
Éric Faye, L'Absence et le retour
Rene Viau, Jean-Paul Riopelle. Du Refus global à l'abstraction lyrique
Michel Waldberg, Riopelle, l'écart absolu
Cuba : Dedans/dehors (Fin) :
Jesús Díaz, Nouveau combat cubain contre les démons
Iván de La Nuez, L'Exil de Caliban. Diaspora de la culture cubaine des années 90 en Europe
Francois Wahl, 'Ce texte très bref a été écrit directement en français, à la fin des années 1970...'
Severo Sarduy, Je vous écoute
Chroniques :
Alain Clerval, Le Courtisan entre la grâce du poète et l'hérésie du croyant (Les Libertins du XVII<sup>e</sup> siècle, Gallimard)
Françoise Bettenfeld, Pieyre de Mandiarges aujourd'hui
Chroniques : les arts :
Pierre Descargues, Les étiquettes se décollent
Chroniques :
Benoît Duteurtre, Feuilleton musical
Chroniques : le cinéma :
Serge Chauvin, Deux fois dans le même fleuve (Paulo Rocha ; Imamura)
L'air du temps :
Pierre Jourde, Amour et zoologie
Bernard Cerquiglini, Du purisme en général, des jeunes veuves en particulier
Jacques Laurans, Le Désert noir de Franz Kafka
Notes : le roman :
Hugo Marsan, La profondeur factice des échecs d'Éric Fesneau (Denoël)
Notes : les essais :
Christian Jambet, Hegel Biographie de Jacques d'Hondt (Calmann-Lévy)
Louis-Jose Lestocart, Cent allégories pour représenter le monde de Peter Greenaway (Adam Biro)
Notes : les disques :
Philippe Dulac, Grands pianistes du XX<sup>e</sup> siècle
Texte :
Félix Guattari, Ritournelles (Fin)
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072386114
Nombre de pages : 352
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LANOUVELLE REVUEFrançaise
SAULBELLOW
Soinsintensifs
J'avaisrenduvisiteàdesamisetàdespersonnesde mafamilledanslesunitésdesoinsintensifsdedivers hôpitauxet,aveclastupiditénaturelleàl'hommeen bonnesantéetbienportant,j'avaisparfoisenvisagéque moijepourraisêtreunjourcettepersonneprisedans dessanglesetbranchéeàdesmachines,sousassistance respiratoire. Maismespoumonsm'avaientlâché.J'étaismain-tenantl'hommequisemourait.Unemachinerespirait pourmoi.Enétatd'inconscience,jen'avaispasplus d'idéedelamortquelesmortsn'enont.Maismatête (jesupposequ'ils'agissaitdematête)étaitpleinede visions,d'illusions,d'hallucinations.Cen'étaientnides rêvesnidescauchemars.Lescauchemarsontleurissue desecours.Onm'avaitmissousunmédicament nomméVerset,dontonditqu'ilétouffelamémoire. Maisj'aitoujourseuuneexcellentemémoire.Jepeux mesouvenirqu'onmeretournaitsouvent.Quelqu'un metapaitdansledosetm'ordonnaitderespirer. Maissurtoutjemesouviensquejecroyaisêtreentré
LaNouvelleRevueFrançaise dansuneerranceinterminable.Dansl'unedemes visions,jesuisdansuneruedelavilleàchercherl'en-droitjesuiscensépasserlanuit.Àlafinje letrouve. J'entredansunedecesgrandessallesdecinémades annéesvingt.Leguichetestcondamné.Maisjusteder-rière,surunsolcarreléquimontelégèrementenpente, setrouventdeslitsdecamppliants.Aucunfilmsur l'écran.Lescentainesdesiègessontvides.Maisje comprendsquel'air,ici,aétéspécialementtraitéet qu'ilserasalutairepourmespoumonsdelerespirer.On gagnedesbonspointsmédicauxquiaidentàlaguérison enpassantlanuitici.Alorsjememêleàcinqousix autrespersonnesetjem'étends.Monépousedoitpasser meprendredemainmatin.Lavoitureestgaréedans unparkingpas loin.Personneicin'asommeil.Etles gensnesontpastrèsbavardsnonplus.Ilsselèvent.Ils traînentdanslehallous'assoientaubordd'unpetitlit. Lesoln'apasétébalayédepuisundemi-siècleouplus. Maisonydorttouthabilléetonyreposeenpardessus, chaussuresauxpieds.Engardantsacasquetteouson chapeau. Mêmeavantdesortirdel'unitédessoinsintensifs, j'avaistrouvélemoyendegrimperpar-dessuslesmon-tantsdemonlitenpensantquej'étaisdansleVermont etqu'unedemespetites-fillesfaisaitduskiautourde lamaison.J'étaisencolèrecontresesparentsquine l'avaientpasamenéevoirsongrand-père.C'étaitun matind'hiver,oudumoinslepensais-je.Enfait,ce devaitêtreaumilieudelanuit,maislesoleilsemblait brillersurlaneige.J'escaladailesbarrièresdulitsans m'apercevoirquej'étaisreliéàdestubesetdesaiguilles eux-mêmesaccrochésàdespochescontenanttoutes sortesdemélangesintraveineux.Jevis,surlesolenso-leillé,mespiedsnuscommes'ilsappartenaientàquel-
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qu'und'autre.Ilsnesemblaientpasprêtsàsupporter mon poids,maisjeleurordonnaid'obéiràmavolonté. Ensuitejesuistombésurledos.Audébut,jen'aires-sentiaucunedouleur.J'étaisvexédecetteannihilation demesfacultés.Etcommejegisaislà,impuissant,un aide-soignantaccourutetdit Onm'avaitbienditquevousétiezunemmerdeur. Undesdocteursditquemondosétaittellement enflamméqu'ilressemblaitàunfeude forêtvud'avion. Lesmédecinsmefirentpasserunscanner.J'avaisl'im-pressiondemetrouverdansuntramwaybondéj'étouffaisetl'onmepoussaitpar-derrière.Jesup-pliaisqu'onmelaissâtsortirdelà.Maispersonnen'était disposéàmerendreceservice. J'étaisalorssoumisàde fortesdosesd'anticoagulant etmachuteétaitdangereuse.J'avaisdessaignements internes.Lesinfirmièresm'enfilèrentunesortedecami-sole.Jedemandaiàmesfilsaînésd'appeleruntaxi.Je disquejeseraisbienmieuxchezmoi,àtremperdans monbain.«Jepourraisyêtreencinqminutes,c'est justeaucoindela rue.» Souventilmesemblaitquejemetrouvaisjusteau-dessousdeKenmoreSquareàBoston.Labizarreriede cedécorhallucinatoireétaitenquelquesortelibératrice. Jemedemandeparfoissi,auseuildelamort,jeneme suispasdivertimoi-mêmedeboncœur,savourantpro-fondémentl'absurditédecesdéliresdesfictionsqui n'avaientpasbesoind'êtreinventées. Jemeretrouvedansunevastecave.Sesmursde briqueavaientétépeintsdessièclesauparavant.Par endroitsilsétaientaussiblancsquedufromageblanc. Maislefromages'étaitsali.Au-dessusilyavaitdes tubesfluorescents.Sousceslumières,quantitédetables portantdesarticlesd'occasiondesvêtementsde
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femme,pourlaplupart,cequ'ondonnepourêtre revendu,dessous-vêtements,desbas,dessweaters,des jupes.L'endroitme faisaitpenserausous-soldechez Filene,legrandmagasin,desacheteursbientôtse bousculeraientetsedisputeraient.Auloinsetrouvaient desjeunes femmesquisemblaientêtredesbénévoles pourventedecharité.J'étaisassis,commeprisaupiège, aumilieudecentainesdefauteuilsencuir.M'échapper decetendroitcouleurfromagecrasseuxj'étaisacculé étaithorsdequestion.Derrièremoi,d'énormestuyaux descendaientduplafondetdisparaissaientdanslesol. J'étaisdouloureusementpréoccupéparlacamisoleou lepull-overqu'onm'avaitforcéderevêtir.Cettechaude vestecouleurkakimeserraitellemetuait,meligotait àlamort.J'essayai,sansyarriver,dem'endéfaire.Je pensaissiseulementjepouvaisobtenirdecestravail-leusessocialesbénévolesqu'onm'apportâtuncouteau ouunepairedeciseauxMais ellessetrouvaientàplu-sieursblocsd'immeublesetnepourraientjamais m'entendre.J'étaisdansuncointrès,trèsretiré,encerclé pardescentainesdechaiseslongues. Uneautreexpériencemémorablefutcelle-ci Unaide-soignantmâle,juchésurunescabeau,accro-chaitauxmursdesguirlandesdeNoël,duguietdes rameauxverts.Ilnem'aimaitpasbeaucoup.C'étaitcelui quim'avaittraitéd'emmerdeur.Maiscelanem'empê-chaitpasdeprendredesnotessurlui.Prendredesnotes faitpartiedemonboulot.L'existenceestouétait monboulot.Ainsileregardais-jesursonescabeauàtrois marchesavecsesépaulestombantesetsongros pos-térieur.Puisildescenditdel'escabeauetletransporta jusqu'auprochainpilier.Etencoredesguirlandesetdes rameauxépineux. Plusloinsurlecôté,ilyavaitunautrevieuxtype,
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petit,nerveuxetinquiet,allantetvenantdanssespan-toufles.C'étaitmonvoisin.Sesquartiersétaientétablis aufonddemachambre,maisilfaisaitminedenepas mevoir.Ilavaitunebarbeclairsemée,sonnezressem-blaitàunebrosseàrécurerenplastique,etilportaitun béret.Ildevaitêtreunartiste.Maissestraitsmesem-blaientmanquerd'intérêt. Auboutd'unmoment,jemesouvinsl'avoirvuàla télévision.Ilétaitunartiste,fortrespecté.Ildiscourait pendantqu'ildessinait.Sessujetsétaientàlamode écologie,médecinesholistiques,cures,etainsidesuite. Sescroquisétaientflous,ilsévoquaientl'amourdela natureetnotreresponsabilitéenverselle.Suruntableau noir,ilavaitd'abordesquisséuneétenduedemerbru-meuse,puisfaitsurgir,desonbâtondecraie,unvague visage.Onyvoyaitlachevelureonduleused'unefemme. C'étaientdesfaçonsdesuggéreroudelaisserentrevoir unaspectouuneprésencehumainedelanature.Peut-êtreuneOndineouuneViergeduRhin.Vousnepou-viezpasvraimentaccusercelascardemystification.La seulefaçondelecoincerétaitdefaireremarquersonton présomptueuxetsaminablevanitésasuffisance, commeonditenfrançais.Àmamanièrebrouillonne, etsansjamaismaîtrisercettelangue,j'aiétudiélefran-çaispendantunpeuplusdequatre-vingtsans(mamère avaittoutd'unefrancophile).Jepréfèrelemotsuffisance aumotsmugness,toutcommej'aimemieuxlemot anglaissuffocatingqueceluifrançaisdesuffocant«Tout suffocantetblême»(Verlaine?).Sivousêtesentrain devousétouffer,pourquoivousinquiéterdedevenir toutpâle? CetAnanias,cefauxartiste,étaitinstalléilavait unappartementquioccupaittoutuncôtédubâtiment. Sachambreétaitdansl'angle,detellesortequejene
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pouvaispaslavoirdemonlit.Jen'avaisqu'unaperçu desabibliothèqueetdelamoquettevertequicouvrait toutelapièce.Leplantonauxguirlandesetrameauxse montraitpleindedéférence enversl'artistequi,poursa part,nem'accordaitaucuneattention.ZéroJeveux direparquejen'entraisdanslecadred'aucundeses concepts.Etentantquedirecteurdetabloïd,puisque jesuisunjournalistedetabloïd,jenepeuxmesentir supérieuràpersonne.Jesuisl'individuqu'onpeutigno-rerleplusfacilementdumonde. Quoiqu'ilensoit,cetartistedeTVavaitl'aird'être depuislongtemps,maisaujourd'huiilétaitsurle départ.Onenlevaitdesboîtesencartondesonappar-tementoudesonpavillon.Lesdéménageursentas-saientdescaissesetdesmalles.Ilstravaillaientàtoute allure.Leslivresdisparaissaientdesétagères,lesétagères elles-mêmesétaientdémontéesdansunehâtestupé-fiante.Unecamionnettereculaetonlachargearapide-ment,puislavieilleépousedel'artiste,dansunerobe dechambremordorée,apparaissait,secourbait,eton l'aidaitàmonterdanslacabineducamion.Elleportait unbonnetdesoie.L'artistedeTVfourrasespantoufles danslespochesdesonmanteau,enfiladesmocassinset finitparseglisseràcôtéd'elle. L'aide-soignantétaitpours'assurerdesondépart, etilmedit«Vousêtesleprochain.Onabesoinde laplace.Lesordresquej'aireçussontdevousfaire dégagerimmédiatement.»Aussitôt,uneéquipedéman-telalesétagèresetmittoutenmorceaux.Onabattitles lieuxaussifacilementqu'undécordethéâtre.Rienne resta.Pendantcetemps,uncamiondedéménagement fitmarchearrièreetmesvêtementsdeville,monBor-salino,lerasoirélectrique,lesarticlesdetoilette,les tabloïds,lesCD,lesmédicaments, ettoutlerestefurent
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bourrésdansdessacsenplastiquedesupermarché.On m'installadansunechaiseroulanteetmehissadansun semi-remorque.jetrouvaiunposted'infirmerie,petit maiscomplet.Lebasdesportesarrièredufourgon futremontécependantonlaissalehautouvert,et l'engindescenditenrugissantdirectementsousterre, dansuntunnel.Etilmaintintsavitessefollependant unmoment.Puisnous nousarrêtâmes.L'énormemoteur semitàtournerauralenti.Etilcontinuadetourner ainsi. Iln'yavaitqu'uneseuleinfirmièredegarde.Ellevit quej'étaisagitéetmeproposademeraser.J'admisqu'il étaitpeut-êtretempsdemeraser.Ellemepassadu savonàbarbeetfitsontravailàl'aided'unrasoirjetable, dugenreShickouGillette.Peud'infirmièressavents'y prendrepourraserunhomme.S'iln'yapasassezd'eau chaudeetdemousse,lalamerêchevousarrachelepoil etvousmetlevisageenfeu. Jedisàl'infirmièrequej'attendaismonépouseà quatreheures,etilétaitdéjalargementplusdequatre heuresaucadrandelagrandehorlogeronde.«sommes-nous,àvotreavis?»L'infirmièrenesavaitque dire.Dansmonesprit,nousdevionsnoustrouveren dessousdeKenmoreSquare,etsil'onavaitarrêtéle moteurducamionquitournaitauralenti,onauraitpu entendrelesmétrosdelaGreenLine.Soudain,ilétait maintenantsixheures,dusoiroudumatinquipouvait ledire?Oncommençaàmanoeuvrerlentementpourse gareraulongd'unpassagepourpiétonsd'oùdesgens pastrèsnombreuxsortaient,etilsdescendaient. Vousressemblezunpeuàunguerrierindien,dit l'infirmière.Enplus,aveclepoidsquevousavezperdu, vousêtesbeaucoupplusridé,etlabarbepousseàl'in-
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térieurdevosrides.Pasfacileàattraper.Vousavezêtrecostaud,àuneépoque? Non,maisj'aisouventchangédecarrure.J'aitou-jourseumeilleureallureassisquedebout,dis-je,etje memisàrire,malgrémoncœurlourd. Ellenesavaittropquefairedecesremarques. Etiln'yavait jamaiseudecamiondedéménagement. Ilfallaitquejelibèremachambre,onmeledemandait defaçonurgente,etj'étaistransportédanslanuitvers uneautrepartiedel'hôpital.«étais-tupassée?», demandai-jeàmonépouselorsqu'ellearriva.J'étaisen colèrecontreelle.Maisellem'expliquaqu'elles'était réveilléed'unseulcoupdanssonlit,lesyeuxgrands ouverts,etinquièteàmonsujet.Elletéléphonaàl'unité desoinsintensifs,appritquej'avaisététransféré,sauta danssesvêtementsetseruaici. C'estlesoir,dis-je. Non,c'estl'aube. Etsuis-je? L'infirmièredeserviceétaitremarquablementviveet sympathique.Elletiralerideauautourdemonlitet ditàmafemme«Enlevezvoschaussuresetallongez-vousaveclui.Cequ'ilvousfaut,cesontquelquesheures desommeil.L'uncommel'autre.»
Encoreunebrèvevision,histoiredebienserendre compte.Velayfigure.Velaavaitétémafemmependant unedécenniejel'aiépouséeàl'âgedesoixante-cinq ansetelleadécampélejourdemonsoixante-quinzième anniversaire.Peut-êtrelaplusbelledetoutesmes épouses,sil'ons'entientauxcanonsphotographiques ouauxmensurationsouauxstatistiques.Sesavantages enfaisaientunefemmetrèssûred'elle-même.Elle
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