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La Nouvelle Revue Française N° 461

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LANOUVELLE REVUEFrançaise
SAULBELLOW
Soinsintensifs
J'avaisrenduvisiteàdesamisetàdespersonnesde mafamilledanslesunitésdesoinsintensifsdedivers hôpitauxet,aveclastupiditénaturelleàl'hommeen bonnesantéetbienportant,j'avaisparfoisenvisagéque moijepourraisêtreunjourcettepersonneprisedans dessanglesetbranchéeàdesmachines,sousassistance respiratoire. Maismespoumonsm'avaientlâché.J'étaismain-tenantl'hommequisemourait.Unemachinerespirait pourmoi.Enétatd'inconscience,jen'avaispasplus d'idéedelamortquelesmortsn'enont.Maismatête (jesupposequ'ils'agissaitdematête)étaitpleinede visions,d'illusions,d'hallucinations.Cen'étaientnides rêvesnidescauchemars.Lescauchemarsontleurissue desecours.Onm'avaitmissousunmédicament nomméVerset,dontonditqu'ilétouffelamémoire. Maisj'aitoujourseuuneexcellentemémoire.Jepeux mesouvenirqu'onmeretournaitsouvent.Quelqu'un metapaitdansledosetm'ordonnaitderespirer. Maissurtoutjemesouviensquejecroyaisêtreentré
LaNouvelleRevueFrançaise dansuneerranceinterminable.Dansl'unedemes visions,jesuisdansuneruedelavilleàchercherl'en-droitjesuiscensépasserlanuit.Àlafinje letrouve. J'entredansunedecesgrandessallesdecinémades annéesvingt.Leguichetestcondamné.Maisjusteder-rière,surunsolcarreléquimontelégèrementenpente, setrouventdeslitsdecamppliants.Aucunfilmsur l'écran.Lescentainesdesiègessontvides.Maisje comprendsquel'air,ici,aétéspécialementtraitéet qu'ilserasalutairepourmespoumonsdelerespirer.On gagnedesbonspointsmédicauxquiaidentàlaguérison enpassantlanuitici.Alorsjememêleàcinqousix autrespersonnesetjem'étends.Monépousedoitpasser meprendredemainmatin.Lavoitureestgaréedans unparkingpas loin.Personneicin'asommeil.Etles gensnesontpastrèsbavardsnonplus.Ilsselèvent.Ils traînentdanslehallous'assoientaubordd'unpetitlit. Lesoln'apasétébalayédepuisundemi-siècleouplus. Maisonydorttouthabilléetonyreposeenpardessus, chaussuresauxpieds.Engardantsacasquetteouson chapeau. Mêmeavantdesortirdel'unitédessoinsintensifs, j'avaistrouvélemoyendegrimperpar-dessuslesmon-tantsdemonlitenpensantquej'étaisdansleVermont etqu'unedemespetites-fillesfaisaitduskiautourde lamaison.J'étaisencolèrecontresesparentsquine l'avaientpasamenéevoirsongrand-père.C'étaitun matind'hiver,oudumoinslepensais-je.Enfait,ce devaitêtreaumilieudelanuit,maislesoleilsemblait brillersurlaneige.J'escaladailesbarrièresdulitsans m'apercevoirquej'étaisreliéàdestubesetdesaiguilles eux-mêmesaccrochésàdespochescontenanttoutes sortesdemélangesintraveineux.Jevis,surlesolenso-leillé,mespiedsnuscommes'ilsappartenaientàquel-
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qu'und'autre.Ilsnesemblaientpasprêtsàsupporter mon poids,maisjeleurordonnaid'obéiràmavolonté. Ensuitejesuistombésurledos.Audébut,jen'aires-sentiaucunedouleur.J'étaisvexédecetteannihilation demesfacultés.Etcommejegisaislà,impuissant,un aide-soignantaccourutetdit Onm'avaitbienditquevousétiezunemmerdeur. Undesdocteursditquemondosétaittellement enflamméqu'ilressemblaitàunfeude forêtvud'avion. Lesmédecinsmefirentpasserunscanner.J'avaisl'im-pressiondemetrouverdansuntramwaybondéj'étouffaisetl'onmepoussaitpar-derrière.Jesup-pliaisqu'onmelaissâtsortirdelà.Maispersonnen'était disposéàmerendreceservice. J'étaisalorssoumisàde fortesdosesd'anticoagulant etmachuteétaitdangereuse.J'avaisdessaignements internes.Lesinfirmièresm'enfilèrentunesortedecami-sole.Jedemandaiàmesfilsaînésd'appeleruntaxi.Je disquejeseraisbienmieuxchezmoi,àtremperdans monbain.«Jepourraisyêtreencinqminutes,c'est justeaucoindela rue.» Souventilmesemblaitquejemetrouvaisjusteau-dessousdeKenmoreSquareàBoston.Labizarreriede cedécorhallucinatoireétaitenquelquesortelibératrice. Jemedemandeparfoissi,auseuildelamort,jeneme suispasdivertimoi-mêmedeboncœur,savourantpro-fondémentl'absurditédecesdéliresdesfictionsqui n'avaientpasbesoind'êtreinventées. Jemeretrouvedansunevastecave.Sesmursde briqueavaientétépeintsdessièclesauparavant.Par endroitsilsétaientaussiblancsquedufromageblanc. Maislefromages'étaitsali.Au-dessusilyavaitdes tubesfluorescents.Sousceslumières,quantitédetables portantdesarticlesd'occasiondesvêtementsde
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femme,pourlaplupart,cequ'ondonnepourêtre revendu,dessous-vêtements,desbas,dessweaters,des jupes.L'endroitme faisaitpenserausous-soldechez Filene,legrandmagasin,desacheteursbientôtse bousculeraientetsedisputeraient.Auloinsetrouvaient desjeunes femmesquisemblaientêtredesbénévoles pourventedecharité.J'étaisassis,commeprisaupiège, aumilieudecentainesdefauteuilsencuir.M'échapper decetendroitcouleurfromagecrasseuxj'étaisacculé étaithorsdequestion.Derrièremoi,d'énormestuyaux descendaientduplafondetdisparaissaientdanslesol. J'étaisdouloureusementpréoccupéparlacamisoleou lepull-overqu'onm'avaitforcéderevêtir.Cettechaude vestecouleurkakimeserraitellemetuait,meligotait àlamort.J'essayai,sansyarriver,dem'endéfaire.Je pensaissiseulementjepouvaisobtenirdecestravail-leusessocialesbénévolesqu'onm'apportâtuncouteau ouunepairedeciseauxMais ellessetrouvaientàplu-sieursblocsd'immeublesetnepourraientjamais m'entendre.J'étaisdansuncointrès,trèsretiré,encerclé pardescentainesdechaiseslongues. Uneautreexpériencemémorablefutcelle-ci Unaide-soignantmâle,juchésurunescabeau,accro-chaitauxmursdesguirlandesdeNoël,duguietdes rameauxverts.Ilnem'aimaitpasbeaucoup.C'étaitcelui quim'avaittraitéd'emmerdeur.Maiscelanem'empê-chaitpasdeprendredesnotessurlui.Prendredesnotes faitpartiedemonboulot.L'existenceestouétait monboulot.Ainsileregardais-jesursonescabeauàtrois marchesavecsesépaulestombantesetsongros pos-térieur.Puisildescenditdel'escabeauetletransporta jusqu'auprochainpilier.Etencoredesguirlandesetdes rameauxépineux. Plusloinsurlecôté,ilyavaitunautrevieuxtype,
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petit,nerveuxetinquiet,allantetvenantdanssespan-toufles.C'étaitmonvoisin.Sesquartiersétaientétablis aufonddemachambre,maisilfaisaitminedenepas mevoir.Ilavaitunebarbeclairsemée,sonnezressem-blaitàunebrosseàrécurerenplastique,etilportaitun béret.Ildevaitêtreunartiste.Maissestraitsmesem-blaientmanquerd'intérêt. Auboutd'unmoment,jemesouvinsl'avoirvuàla télévision.Ilétaitunartiste,fortrespecté.Ildiscourait pendantqu'ildessinait.Sessujetsétaientàlamode écologie,médecinesholistiques,cures,etainsidesuite. Sescroquisétaientflous,ilsévoquaientl'amourdela natureetnotreresponsabilitéenverselle.Suruntableau noir,ilavaitd'abordesquisséuneétenduedemerbru-meuse,puisfaitsurgir,desonbâtondecraie,unvague visage.Onyvoyaitlachevelureonduleused'unefemme. C'étaientdesfaçonsdesuggéreroudelaisserentrevoir unaspectouuneprésencehumainedelanature.Peut-êtreuneOndineouuneViergeduRhin.Vousnepou-viezpasvraimentaccusercelascardemystification.La seulefaçondelecoincerétaitdefaireremarquersonton présomptueuxetsaminablevanitésasuffisance, commeonditenfrançais.Àmamanièrebrouillonne, etsansjamaismaîtrisercettelangue,j'aiétudiélefran-çaispendantunpeuplusdequatre-vingtsans(mamère avaittoutd'unefrancophile).Jepréfèrelemotsuffisance aumotsmugness,toutcommej'aimemieuxlemot anglaissuffocatingqueceluifrançaisdesuffocant«Tout suffocantetblême»(Verlaine?).Sivousêtesentrain devousétouffer,pourquoivousinquiéterdedevenir toutpâle? CetAnanias,cefauxartiste,étaitinstalléilavait unappartementquioccupaittoutuncôtédubâtiment. Sachambreétaitdansl'angle,detellesortequejene
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pouvaispaslavoirdemonlit.Jen'avaisqu'unaperçu desabibliothèqueetdelamoquettevertequicouvrait toutelapièce.Leplantonauxguirlandesetrameauxse montraitpleindedéférence enversl'artistequi,poursa part,nem'accordaitaucuneattention.ZéroJeveux direparquejen'entraisdanslecadred'aucundeses concepts.Etentantquedirecteurdetabloïd,puisque jesuisunjournalistedetabloïd,jenepeuxmesentir supérieuràpersonne.Jesuisl'individuqu'onpeutigno-rerleplusfacilementdumonde. Quoiqu'ilensoit,cetartistedeTVavaitl'aird'être depuislongtemps,maisaujourd'huiilétaitsurle départ.Onenlevaitdesboîtesencartondesonappar-tementoudesonpavillon.Lesdéménageursentas-saientdescaissesetdesmalles.Ilstravaillaientàtoute allure.Leslivresdisparaissaientdesétagères,lesétagères elles-mêmesétaientdémontéesdansunehâtestupé-fiante.Unecamionnettereculaetonlachargearapide-ment,puislavieilleépousedel'artiste,dansunerobe dechambremordorée,apparaissait,secourbait,eton l'aidaitàmonterdanslacabineducamion.Elleportait unbonnetdesoie.L'artistedeTVfourrasespantoufles danslespochesdesonmanteau,enfiladesmocassinset finitparseglisseràcôtéd'elle. L'aide-soignantétaitpours'assurerdesondépart, etilmedit«Vousêtesleprochain.Onabesoinde laplace.Lesordresquej'aireçussontdevousfaire dégagerimmédiatement.»Aussitôt,uneéquipedéman-telalesétagèresetmittoutenmorceaux.Onabattitles lieuxaussifacilementqu'undécordethéâtre.Rienne resta.Pendantcetemps,uncamiondedéménagement fitmarchearrièreetmesvêtementsdeville,monBor-salino,lerasoirélectrique,lesarticlesdetoilette,les tabloïds,lesCD,lesmédicaments, ettoutlerestefurent
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bourrésdansdessacsenplastiquedesupermarché.On m'installadansunechaiseroulanteetmehissadansun semi-remorque.jetrouvaiunposted'infirmerie,petit maiscomplet.Lebasdesportesarrièredufourgon futremontécependantonlaissalehautouvert,et l'engindescenditenrugissantdirectementsousterre, dansuntunnel.Etilmaintintsavitessefollependant unmoment.Puisnous nousarrêtâmes.L'énormemoteur semitàtournerauralenti.Etilcontinuadetourner ainsi. Iln'yavaitqu'uneseuleinfirmièredegarde.Ellevit quej'étaisagitéetmeproposademeraser.J'admisqu'il étaitpeut-êtretempsdemeraser.Ellemepassadu savonàbarbeetfitsontravailàl'aided'unrasoirjetable, dugenreShickouGillette.Peud'infirmièressavents'y prendrepourraserunhomme.S'iln'yapasassezd'eau chaudeetdemousse,lalamerêchevousarrachelepoil etvousmetlevisageenfeu. Jedisàl'infirmièrequej'attendaismonépouseà quatreheures,etilétaitdéjalargementplusdequatre heuresaucadrandelagrandehorlogeronde.«sommes-nous,àvotreavis?»L'infirmièrenesavaitque dire.Dansmonesprit,nousdevionsnoustrouveren dessousdeKenmoreSquare,etsil'onavaitarrêtéle moteurducamionquitournaitauralenti,onauraitpu entendrelesmétrosdelaGreenLine.Soudain,ilétait maintenantsixheures,dusoiroudumatinquipouvait ledire?Oncommençaàmanoeuvrerlentementpourse gareraulongd'unpassagepourpiétonsd'oùdesgens pastrèsnombreuxsortaient,etilsdescendaient. Vousressemblezunpeuàunguerrierindien,dit l'infirmière.Enplus,aveclepoidsquevousavezperdu, vousêtesbeaucoupplusridé,etlabarbepousseàl'in-
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térieurdevosrides.Pasfacileàattraper.Vousavezêtrecostaud,àuneépoque? Non,maisj'aisouventchangédecarrure.J'aitou-jourseumeilleureallureassisquedebout,dis-je,etje memisàrire,malgrémoncœurlourd. Ellenesavaittropquefairedecesremarques. Etiln'yavait jamaiseudecamiondedéménagement. Ilfallaitquejelibèremachambre,onmeledemandait defaçonurgente,etj'étaistransportédanslanuitvers uneautrepartiedel'hôpital.«étais-tupassée?», demandai-jeàmonépouselorsqu'ellearriva.J'étaisen colèrecontreelle.Maisellem'expliquaqu'elles'était réveilléed'unseulcoupdanssonlit,lesyeuxgrands ouverts,etinquièteàmonsujet.Elletéléphonaàl'unité desoinsintensifs,appritquej'avaisététransféré,sauta danssesvêtementsetseruaici. C'estlesoir,dis-je. Non,c'estl'aube. Etsuis-je? L'infirmièredeserviceétaitremarquablementviveet sympathique.Elletiralerideauautourdemonlitet ditàmafemme«Enlevezvoschaussuresetallongez-vousaveclui.Cequ'ilvousfaut,cesontquelquesheures desommeil.L'uncommel'autre.»
Encoreunebrèvevision,histoiredebienserendre compte.Velayfigure.Velaavaitétémafemmependant unedécenniejel'aiépouséeàl'âgedesoixante-cinq ansetelleadécampélejourdemonsoixante-quinzième anniversaire.Peut-êtrelaplusbelledetoutesmes épouses,sil'ons'entientauxcanonsphotographiques ouauxmensurationsouauxstatistiques.Sesavantages enfaisaientunefemmetrèssûred'elle-même.Elle