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La Nouvelle Revue Française N° 206

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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
ANTONIOTABUCCHI
Ununiversdansunesyllabe (Promenadeautourd'unroman)
voix
Chèresvoixidéalesde ceuxquisontmorts,oudeceux quipournoussontperduscommedesmorts. Quelquefois,ellesparlentdansnosrêves.Quelquefois,du fonddesespensées,notreespritlesentend. Ellesnousapportentuninstantl'échodelaprimordiale poésiedenotrevie,commedanslanuitunelointainemusique v quis'ena. ConstantinCavafy (traduitdugrecparMargueriteYourcenar)
Circonstancesetlieuxdel'écriture
Audébutdumoisdejanvier1991,jefisunvoyage àParis.J'arrivailesoiretm'installaidansunpetithôtel deSaint-Germain-des-Prés.Aprèsunrapidedîner, j'allaimecoucher.Monséjourprévoyaitdesobligations l'après-midi,pourdesraisonsprofessionnelles,alorsque lesmatinéesrestaientàmadisposition.Ainsi,lelen-demainmatin,quandjemelevai,jedécidaid'allerme
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promenerdanslaville.Jefisuntourdanslespetites ruesduMarais,puisentraidansuncafé,ouplutôtun bistrot,ducôtédelarueduRoi-de-Sicile,jepris placeàunetable. Jecommandaiuncaféaugarçon,unmonsieurplus trèsjeune,d'apparencecordiale.L'endroitétaitdésert, sansmêmeleshabituésduquartier.Aussijesortisde mapochelecarnetquej'emportetoujoursavecmoi,car jesaisdésormais,aprèstoutescesannéespasséesàécrire, qu'unehistoirepeutarriveràl'improviste,etquesil'on n'apasavecsoil'instrumentpourl'attraper,ouaumoins pourl'esquisser,cettehistoirepeutdisparaîtreaussifaci-lementqu'elleestarrivée.
2. Lerêvedelanuitprécédente
LanuitdemonarrivéeàParis,j'avaisfaitunrêve queleréveilavaiteffacédemamémoiremaisqui,àce momentprécis,danslebistrot,merevintàl'espritavec lanettetépropreauxrêvesquiaffleurentdenouveauà laconscience alorsqu'oncroitlesavoiroubliés.Il s'agissaitd'unrêved'une inquiétanteétrangeté. J'avais rêvédemonpère. Monpèreétaitmortseptansauparavantdessuites d'uneterriblemaladie,uncancerdularynx.Ilavaitété opérédansunecliniquedesaville.L'opérationavait réussi,danslesensqu'elleavaiteuuneissuepositive, mêmesi,pourtouteunesériedecomplicationspost-opératoires,sonhospitalisations'étaitfiniedefaçon désastreuse.Laveilledesasortie,suiteàuneincroyable erreur,lesmédecinsdel'équipedelacliniqueavaient percésonœsophageenluiintroduisantdanslagorge untubequidevaitdescendredansl'estomacafindele
AntonioTabucchi
nourrirletubeavaittraversélemédiastinetluiavait perforélepoumon,cequientraînamonpèreaubord delamort.Detoutelapériodedesonhospitalisation, cejour-làfutsansaucundoutelepluspénible,etils'est imprimésiprofondémentdansmamémoirequerienne pourral'eneffacer. Lemoisdejuinarriva,monpèrepassal'étéàlamai-son.Toutefois,l'œsophageperforéavait,ensecicatri-sant,crééuneadhérence,c'est-à-direunefermeturequi empêchaitladéglutition,etmonpèredevaitêtrenourri parunesondequientraitdanssonestomacàtraversun troupratiquédanssonflancdroit.Danscesconditions, iln'auraitpasdurélongtemps,etuneanastomoseétait nécessaire,c'est-à-direlareconstructiondel'œsophage détérioréopérationtrèsdélicateàeffectuer,surtoutsur unpatientaffaiblicommeill'était. J'enseignaisàcetteépoqueàl'universitédeGênes. J'avaisnouédesliensd'amitiéavecuncollèguedela FacultédeMédecineetnousallionsparfoisdîner ensemble.J'appréciaissesqualitéshumainesetson intelligencedanslaconversation.C'étaitungrand chirurgien,maisilgardaitcettemodestieetcettesim-plicitéqui caractérisentlespersonnesdegrandevaleur. Prenantmoncourageàdeuxmains,jeluiproposaide pratiquerladifficileopérationd'anastomosesurmon père.Sansmelaissertropd'illusions,ilmeditqu'il allaittentercequ'ilpouvait.Peut-êtretenta-t-ill'im-possible,maisl'opérationfutuneréussite.Grâceàcela, monpère,cethiver-là,renouaaveclavie.Ilput reprendresonrythmequotidiens'asseoiràtable,man-gerenfamille,sepromener,conduirelavoiture,emme-nersespetits-enfantsaucinéma,etmenerainsiuneexis-tencepratiquementnormale.
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3.Lelarynxoulaglotte
Danslesencyclopédiesmédicalescourantes,lelarynx estdéfinicommesuit«organecreuxsemi-rigide constituédecartilagesreliésentreeuxpardesligaments etdesmusclestapisséd'unemuqueuseàl'intérieur,il communiqueverslehautparlepharynxetseprolonge verslebasparlatrachée.Sesfonctionsprincipalessont larespirationlaséparationentrel'entréedel'appareil digestif(œsophage)etcelledel'appareilrespiratoire (trachée),grâceàl'épiglottelaphonation,c'est-à-dire laformationdessons.Lessonsseproduisentgrâceau passagedel'airàtraverslelarynx,tandisquelaposition descordesvocalesvarieenfonctiondelacontractiondes musclesappropriés,defaçonàmodifierlesdimensions del'ouverturedularynxouglotteetledegrédetension descordeselles-mêmes».
4.Lesilence
L'opérationchirurgicalen'étaitpasalléesansune importantemutilation,carlestadeavancédelamaladie avaitexigéuneablationtotaledularynx.Autrementdit, cepetitorganecreuxsemi-rigideconstituédecartilages, demusclesetsurtoutdecordesvocales,parlequelse produitlaphonation,n'existaitplus.Monpèrenepou-vaitplusparler. Ilvécutnéanmoinsunevienormalependantenviron deuxansetdemi,jusqu'aumomentlamaladiese manifestadenouveau,endestermescettefoisirréver-sibles.Nousavionsrésoluladifficultéobjectivede
AntonioTabucchi
communiquerentrenousdefaçonassezsimple.Natu-rellement,nousavionsadoptétouteslesformesde sémiologiecorporelledontlesêtreshumainsdisposent, etquivontduregardàlapoignéedemain,enpassant parl'embrassade,etc.Toutefois,pourlaformulationdes messagespluscomplexes,impliquantuneformedelan-gagestructuré,nousavionsadoptéunesimple«ardoise magique»,commecellesqu'utilisentlesenfants,l'on peutécrireetimmédiatementeffacerselonunméca-nismeélémentaire. Ilestvraique,mêmes'ilneparlaitpas,monpère entendaitparfaitement,et quedonc,s'ilétait,lui,dans l'obligationd'écrire,j'auraispuquantàmoiluiparler. Eteneffet,lorsdenospremières«conversations»,je parlais,etilrépondaitaveclapetiteardoise.Maispeu àpeu,sansm'enrendrecompte,jeme mismoiaussià utilisercetteardoisepournosdialogues.Jenesaispas trèsbienpourquoiilenfutainsi.Jepeuxsupposerqu'en meservantdemavoix,j'avaispeurdesoulignersa mutilation,etdemettreenévidencesacondition.Quoi qu'ilensoit,c'estmoiquim'adaptaiàluietàson moyendecommunication. Pendantdeuxansetdemi,nousavonsdoncdialogué, ensilence,parlebiaisdelapetiteardoise.Cequeje peuxremarquer,etquiestbizarre,c'estqu'ilnem'écri-vitjamaissurcetteardoiselaquestionqu'ilauraitlogi-quementpumeposer,àsavoir«Pourquoineparles-tupas,toiquipeuxlefaire?»Ilnelefitpas,acceptant macomplicité,etmoij'acceptailasienne.Maislefait important,àproposdecequejesuisentraindefor-muler,c'estquenousacceptâmes touslesdeuxdepasser d'unsystème decommunicationàunautresystème de communicationnouspassâmesduplandel'oralitéà celuidel'écriture.
5.Lavoix
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Jedoisdireaussicombienilestcurieuxque,surle moment,cetteformedecommunicationécritem'ait semblénormaleounaturellejenemerendaispas comptedel'absencedevoixchezmonpère,parceque saprésencephysique,son«être-là»,lacomblaitpar-faitement.C'estseulementplustardquejecommençai àmerendrecomptedecetteabsencedevoix,quandsa présencephysiquenefutpluslà.Jecomprisqu'avecle temps,lesouvenirdesonvisage,c'est-à-direcequema mémoireavaitretenudesonvisible,s'effaçaitpeuàpeu, etquej'avaisdelapeineàmettreaupointsonimage. Pourravivercelle-ci,jedevaisrecouriràl'imagepho-tographiquemaislesphotographiesquej'avaisdelui neconcernaientpaslesdernièresannéesdesavie,elles appartenaientàdesépoquesantérieures.Enrevanche,sa voix,pourmoiquiaitoujourspensén'avoirqu'une bonne mémoirevisuelle,étaitextrêmementprécisedans monsouvenir.Ensomme,si,pourserappeleruneimage quiaappartenuànotreviepassée,ilestnécessaire, commeondit,de«fermerlesyeux»,pourentendrela voixdemonpère,ilmesuffisaitd'«ouvrirlesoreilles», etdememettreàl'écoute.C'étaitunevoixquim'ar-rivaitavecsontonetsontimbreuniques.L'imagede monpère,sijepuism'exprimerainsi,passaitàtravers savoix.Pourévoquerlafiguredemonpère,j'avais besoindesavoix.
6. Lesouveniràtraverslesactivitéssensorielles
J'aiprononcélemot«évocation».«Evoquer» signifierappeleràlamémoirec'estuntermequivient
AntonioTabucchi
dulatinexvocare(voix),c'est-à-dire«appelerdehors», etilestbienconnuquelamémoirepasseàtraversnos facultéssensorielles.Laréalité, quenouspercevonspar nossensavantqu'ellenesoitdéchiffréeetélaboréepar noscapacitésintellectuellesetpsychologiques,cetteréa-litépeutrevenirdesannéesaprèsgrâceauxsensquila perçurentlavue,l'ouïe,letoucher,l'odoratetlegoût. Evidemment,ellenerevientpasentantque«Principe deRéalité»,pouremployeruntermedepsychanalyse, maisàtraversnotre«vécu»,c'est-à-direàtraversla digestionetlatransformationquenotreMoiindividuel enafaitesautrementdit,àtraversnotremémoireindi-viduelle.Lalittératureenparticuliernousenseigne commentunefacultésensoriellepeut.êtreundéclen-cheurdemémoireetallerjusqu'àproduirelepointde départd'uneœuvrelittéraire.Uneœuvrelittérairequi, biensûr,concernenotrevécu,maisquinecorrespond certainementpasauxcaractéristiquesdel'autobiogra-phie,laquelleparticipe,onlesait,del'objectivité,et estsurtoutfondéesurl'identitéentrelapersonnequi apparaîtsurlacouverturedulivrecommel'auteur(le «je»narrateurduroman)etleprotagoniste.Aufond, l'oeuvrelittérairequiappartientauromanesquepeut dériverdel'autobiographie,maiselleestunproduit complètementdifférentdecettedernière.Ensuivantles indicationspeut-êtreunpeurigidesmaisnéanmoins fortutilesd'unecertainecritiquespécialisée, onpeut ajouterquecetteœuvreromanesque,aulieud'établir entrelelecteuretl'auteurcequ'onappelleun«pacte autobiographique»(danslesenslelecteuraccepte quel'auteurestentraind'écrireuneautobiographie), constituecequ'onappellele«pacteromanesque».Le lecteursaitqu'ilestentraindelirequelquechosequi
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provientduvécudel'auteur,maisquiesttransforméen fiction,oumieuxenroman.
7.Voix,son,musique
Jecroisqu'arrivéàcepoint,ilestnécessaired'établir unlienentrelavoixhumaineetlamusique.Parun rapprochementunpeuarbitraire,onpeutcomparerla cavitéorale,quelamédecineappelle«larynx» ou «glotte»etquiproduitlavoixhumaine,c'est-à-dire laphonation,àuninstrumentmusicalàsoufflequipro-duitdelamusique,avectoutefoisdesdifférencesqu'il fautpréciser.Lavoixhumaine,avecsa«musique», jouitd'unespécificitéquiappartientàl'individuquila possèdeunevoixhumaineestcelle-làseulement,elle nepeutêtreégaleàlavoixdepersonned'autredansle monde.Lavoixdel'instrumentmusicalquiproduitde lamusiquen'apasdespécificitélesond'uneflûteou d'uneclarinetten'apasdespécificitéindividuelleetest égalàceluiden'importequelleautreflûte ouclarinette. Onpeutlareconnaîtreàl'usage,àlatechnique,austyle, àlavirtuositéaveclaquelleuncompositeurouunins-trumentisteenjoue,c'est-à-direauniveaudulangage artistiquementstructuré,maispasauniveaudela parole.Sil'onpeutrecouriràladéfinitionlinguistique deSaussuredelangueetdeparole,nous pouvonsdireque lamusiquedel'instrumentetlelangagemusicalsont le«code»,c'est-à-direlephénomènesocial,doncla langue,tandisquelavoixhumaineest,entantquephé-nomèneindividuel,laparole.