La Nouvelle Revue Française N° 550

De
Antonio Tabucchi, Un univers dans une syllabe (Promenade autour d'un roman)
Ludovic Janvier, Tiré de la nuit des temps
Heinrich von Kleist, La Mendiante de Locarno
Honoré de Balzac :
Alexandre Gefen, Balzac, le désordre du monde
Alain Clerval, Balzac, de la cathédrale au gynécée
Nicolas Mouton, Trois figures de Balzac : Le père, la mère et l'Étrangère
Jean Grosjean, La Trame
Annie Ernaux, De l'autre côté du siècle
Jean Rolin, La Nuit des Bulgares
Régine Detambel, Le Château de coton
Bernard Comment, En mer
Nicole Caligaris, Le Phénomène météorique
Dominique Gilbert, Le Petit Pistolet
Hommage à Dominique Aury :
Jean Grosjean, D. A.
Michel Mohrt, Dominique Aury
Diane de Margerie, Je lui dois...
Roger Grenier, Le Bestiaire de Dominique
Constance Delaunay, Anne, Dominique et Pauline
Michel Tournier, Dominique Aury, la petite dame du Comité
Christine Jordis, Un certain silence
Antoine Terrasse, ... Ce feu qui traverse et illumine le langage
Francine de Martinoir, Des miroirs dans les buissons
Guy Rohou, Le Versant caché
Robert André, Le Souvenir
Hervé Cronel, Dominique Aury
Laurand Kovacs, 'Moi, c'est Dominique'
François Trémolières, In memoriam
Alain Clerval, Dominique Aury
Nicolas Alquin, Quand j'étais vivant
Serge Chauvin, De ce côté de l'arc-en-ciel (Repères américains, I)
Chroniques :
Gilles Quinsat, Le Rideau déchiré (Mallarmé)
Florence Delay, Bergamín et le Beau Ténébreux
Hédi Kaddour, Le Théâtre (Les Huissiers de Michel Vinaver)
Jérôme Prieur, En tournant chez Proust
Chroniques : le cinéma :
Serge Chauvin, L'Archipel humain (La Ligne rouge de Terrence Malick)
L'air du temps :
Serge Dieudonné, La Laideur de Dieu
Maciej Niemiec, Poèmes
Frédéric Martel, Le Café Beaubourg, tentative d'inventaire d'un lieu parisien
Louis Chevaillier, Ersatz
Notes : le roman :
Pierre Jourde, Les Irréguliers de Gérard Guégan (Flammarion)
Hugo Marsan, Croisière en mer des Pluies d'Éric Faye (Stock)
Notes : les essais :
Michel Bibard, L'Utopie archaïque de Mario Vargas Llosa (Gallimard)
Louis-Jose Lestocart, Du théâtre de Wassily Kandinsky (Adam Biro)
Éric Faye, Les Courbes du temps d'Oscar Niemeyer (Gallimard)
Frédéric Martel, Une part de ma vie – Les Amertumes – L'Héritage de Bernard-Marie Koltès (Éditions de Minuit)
Notes : lettres étrangères :
Yves Leclair, La Voie des Divins Immortels de Ge Hong (Gallimard)
Notes : la photographie :
Patrick Roegiers, Le Boîtier de mélancolie de Denis Roche (Hazan)
Notes : les disques :
Philippe Dulac, Pierre Bernac et Francis Poulenc
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072388415
Nombre de pages : 368
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
ANTONIOTABUCCHI
Ununiversdansunesyllabe (Promenadeautourd'unroman)
voix
Chèresvoixidéalesde ceuxquisontmorts,oudeceux quipournoussontperduscommedesmorts. Quelquefois,ellesparlentdansnosrêves.Quelquefois,du fonddesespensées,notreespritlesentend. Ellesnousapportentuninstantl'échodelaprimordiale poésiedenotrevie,commedanslanuitunelointainemusique v quis'ena. ConstantinCavafy (traduitdugrecparMargueriteYourcenar)
Circonstancesetlieuxdel'écriture
Audébutdumoisdejanvier1991,jefisunvoyage àParis.J'arrivailesoiretm'installaidansunpetithôtel deSaint-Germain-des-Prés.Aprèsunrapidedîner, j'allaimecoucher.Monséjourprévoyaitdesobligations l'après-midi,pourdesraisonsprofessionnelles,alorsque lesmatinéesrestaientàmadisposition.Ainsi,lelen-demainmatin,quandjemelevai,jedécidaid'allerme
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promenerdanslaville.Jefisuntourdanslespetites ruesduMarais,puisentraidansuncafé,ouplutôtun bistrot,ducôtédelarueduRoi-de-Sicile,jepris placeàunetable. Jecommandaiuncaféaugarçon,unmonsieurplus trèsjeune,d'apparencecordiale.L'endroitétaitdésert, sansmêmeleshabituésduquartier.Aussijesortisde mapochelecarnetquej'emportetoujoursavecmoi,car jesaisdésormais,aprèstoutescesannéespasséesàécrire, qu'unehistoirepeutarriveràl'improviste,etquesil'on n'apasavecsoil'instrumentpourl'attraper,ouaumoins pourl'esquisser,cettehistoirepeutdisparaîtreaussifaci-lementqu'elleestarrivée.
2. Lerêvedelanuitprécédente
LanuitdemonarrivéeàParis,j'avaisfaitunrêve queleréveilavaiteffacédemamémoiremaisqui,àce momentprécis,danslebistrot,merevintàl'espritavec lanettetépropreauxrêvesquiaffleurentdenouveauà laconscience alorsqu'oncroitlesavoiroubliés.Il s'agissaitd'unrêved'une inquiétanteétrangeté. J'avais rêvédemonpère. Monpèreétaitmortseptansauparavantdessuites d'uneterriblemaladie,uncancerdularynx.Ilavaitété opérédansunecliniquedesaville.L'opérationavait réussi,danslesensqu'elleavaiteuuneissuepositive, mêmesi,pourtouteunesériedecomplicationspost-opératoires,sonhospitalisations'étaitfiniedefaçon désastreuse.Laveilledesasortie,suiteàuneincroyable erreur,lesmédecinsdel'équipedelacliniqueavaient percésonœsophageenluiintroduisantdanslagorge untubequidevaitdescendredansl'estomacafindele
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nourrirletubeavaittraversélemédiastinetluiavait perforélepoumon,cequientraînamonpèreaubord delamort.Detoutelapériodedesonhospitalisation, cejour-làfutsansaucundoutelepluspénible,etils'est imprimésiprofondémentdansmamémoirequerienne pourral'eneffacer. Lemoisdejuinarriva,monpèrepassal'étéàlamai-son.Toutefois,l'œsophageperforéavait,ensecicatri-sant,crééuneadhérence,c'est-à-direunefermeturequi empêchaitladéglutition,etmonpèredevaitêtrenourri parunesondequientraitdanssonestomacàtraversun troupratiquédanssonflancdroit.Danscesconditions, iln'auraitpasdurélongtemps,etuneanastomoseétait nécessaire,c'est-à-direlareconstructiondel'œsophage détérioréopérationtrèsdélicateàeffectuer,surtoutsur unpatientaffaiblicommeill'était. J'enseignaisàcetteépoqueàl'universitédeGênes. J'avaisnouédesliensd'amitiéavecuncollèguedela FacultédeMédecineetnousallionsparfoisdîner ensemble.J'appréciaissesqualitéshumainesetson intelligencedanslaconversation.C'étaitungrand chirurgien,maisilgardaitcettemodestieetcettesim-plicitéqui caractérisentlespersonnesdegrandevaleur. Prenantmoncourageàdeuxmains,jeluiproposaide pratiquerladifficileopérationd'anastomosesurmon père.Sansmelaissertropd'illusions,ilmeditqu'il allaittentercequ'ilpouvait.Peut-êtretenta-t-ill'im-possible,maisl'opérationfutuneréussite.Grâceàcela, monpère,cethiver-là,renouaaveclavie.Ilput reprendresonrythmequotidiens'asseoiràtable,man-gerenfamille,sepromener,conduirelavoiture,emme-nersespetits-enfantsaucinéma,etmenerainsiuneexis-tencepratiquementnormale.
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3.Lelarynxoulaglotte
Danslesencyclopédiesmédicalescourantes,lelarynx estdéfinicommesuit«organecreuxsemi-rigide constituédecartilagesreliésentreeuxpardesligaments etdesmusclestapisséd'unemuqueuseàl'intérieur,il communiqueverslehautparlepharynxetseprolonge verslebasparlatrachée.Sesfonctionsprincipalessont larespirationlaséparationentrel'entréedel'appareil digestif(œsophage)etcelledel'appareilrespiratoire (trachée),grâceàl'épiglottelaphonation,c'est-à-dire laformationdessons.Lessonsseproduisentgrâceau passagedel'airàtraverslelarynx,tandisquelaposition descordesvocalesvarieenfonctiondelacontractiondes musclesappropriés,defaçonàmodifierlesdimensions del'ouverturedularynxouglotteetledegrédetension descordeselles-mêmes».
4.Lesilence
L'opérationchirurgicalen'étaitpasalléesansune importantemutilation,carlestadeavancédelamaladie avaitexigéuneablationtotaledularynx.Autrementdit, cepetitorganecreuxsemi-rigideconstituédecartilages, demusclesetsurtoutdecordesvocales,parlequelse produitlaphonation,n'existaitplus.Monpèrenepou-vaitplusparler. Ilvécutnéanmoinsunevienormalependantenviron deuxansetdemi,jusqu'aumomentlamaladiese manifestadenouveau,endestermescettefoisirréver-sibles.Nousavionsrésoluladifficultéobjectivede
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communiquerentrenousdefaçonassezsimple.Natu-rellement,nousavionsadoptétouteslesformesde sémiologiecorporelledontlesêtreshumainsdisposent, etquivontduregardàlapoignéedemain,enpassant parl'embrassade,etc.Toutefois,pourlaformulationdes messagespluscomplexes,impliquantuneformedelan-gagestructuré,nousavionsadoptéunesimple«ardoise magique»,commecellesqu'utilisentlesenfants,l'on peutécrireetimmédiatementeffacerselonunméca-nismeélémentaire. Ilestvraique,mêmes'ilneparlaitpas,monpère entendaitparfaitement,et quedonc,s'ilétait,lui,dans l'obligationd'écrire,j'auraispuquantàmoiluiparler. Eteneffet,lorsdenospremières«conversations»,je parlais,etilrépondaitaveclapetiteardoise.Maispeu àpeu,sansm'enrendrecompte,jeme mismoiaussià utilisercetteardoisepournosdialogues.Jenesaispas trèsbienpourquoiilenfutainsi.Jepeuxsupposerqu'en meservantdemavoix,j'avaispeurdesoulignersa mutilation,etdemettreenévidencesacondition.Quoi qu'ilensoit,c'estmoiquim'adaptaiàluietàson moyendecommunication. Pendantdeuxansetdemi,nousavonsdoncdialogué, ensilence,parlebiaisdelapetiteardoise.Cequeje peuxremarquer,etquiestbizarre,c'estqu'ilnem'écri-vitjamaissurcetteardoiselaquestionqu'ilauraitlogi-quementpumeposer,àsavoir«Pourquoineparles-tupas,toiquipeuxlefaire?»Ilnelefitpas,acceptant macomplicité,etmoij'acceptailasienne.Maislefait important,àproposdecequejesuisentraindefor-muler,c'estquenousacceptâmes touslesdeuxdepasser d'unsystème decommunicationàunautresystème de communicationnouspassâmesduplandel'oralitéà celuidel'écriture.
5.Lavoix
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Jedoisdireaussicombienilestcurieuxque,surle moment,cetteformedecommunicationécritem'ait semblénormaleounaturellejenemerendaispas comptedel'absencedevoixchezmonpère,parceque saprésencephysique,son«être-là»,lacomblaitpar-faitement.C'estseulementplustardquejecommençai àmerendrecomptedecetteabsencedevoix,quandsa présencephysiquenefutpluslà.Jecomprisqu'avecle temps,lesouvenirdesonvisage,c'est-à-direcequema mémoireavaitretenudesonvisible,s'effaçaitpeuàpeu, etquej'avaisdelapeineàmettreaupointsonimage. Pourravivercelle-ci,jedevaisrecouriràl'imagepho-tographiquemaislesphotographiesquej'avaisdelui neconcernaientpaslesdernièresannéesdesavie,elles appartenaientàdesépoquesantérieures.Enrevanche,sa voix,pourmoiquiaitoujourspensén'avoirqu'une bonne mémoirevisuelle,étaitextrêmementprécisedans monsouvenir.Ensomme,si,pourserappeleruneimage quiaappartenuànotreviepassée,ilestnécessaire, commeondit,de«fermerlesyeux»,pourentendrela voixdemonpère,ilmesuffisaitd'«ouvrirlesoreilles», etdememettreàl'écoute.C'étaitunevoixquim'ar-rivaitavecsontonetsontimbreuniques.L'imagede monpère,sijepuism'exprimerainsi,passaitàtravers savoix.Pourévoquerlafiguredemonpère,j'avais besoindesavoix.
6. Lesouveniràtraverslesactivitéssensorielles
J'aiprononcélemot«évocation».«Evoquer» signifierappeleràlamémoirec'estuntermequivient
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dulatinexvocare(voix),c'est-à-dire«appelerdehors», etilestbienconnuquelamémoirepasseàtraversnos facultéssensorielles.Laréalité, quenouspercevonspar nossensavantqu'ellenesoitdéchiffréeetélaboréepar noscapacitésintellectuellesetpsychologiques,cetteréa-litépeutrevenirdesannéesaprèsgrâceauxsensquila perçurentlavue,l'ouïe,letoucher,l'odoratetlegoût. Evidemment,ellenerevientpasentantque«Principe deRéalité»,pouremployeruntermedepsychanalyse, maisàtraversnotre«vécu»,c'est-à-direàtraversla digestionetlatransformationquenotreMoiindividuel enafaitesautrementdit,àtraversnotremémoireindi-viduelle.Lalittératureenparticuliernousenseigne commentunefacultésensoriellepeut.êtreundéclen-cheurdemémoireetallerjusqu'àproduirelepointde départd'uneœuvrelittéraire.Uneœuvrelittérairequi, biensûr,concernenotrevécu,maisquinecorrespond certainementpasauxcaractéristiquesdel'autobiogra-phie,laquelleparticipe,onlesait,del'objectivité,et estsurtoutfondéesurl'identitéentrelapersonnequi apparaîtsurlacouverturedulivrecommel'auteur(le «je»narrateurduroman)etleprotagoniste.Aufond, l'oeuvrelittérairequiappartientauromanesquepeut dériverdel'autobiographie,maiselleestunproduit complètementdifférentdecettedernière.Ensuivantles indicationspeut-êtreunpeurigidesmaisnéanmoins fortutilesd'unecertainecritiquespécialisée, onpeut ajouterquecetteœuvreromanesque,aulieud'établir entrelelecteuretl'auteurcequ'onappelleun«pacte autobiographique»(danslesenslelecteuraccepte quel'auteurestentraind'écrireuneautobiographie), constituecequ'onappellele«pacteromanesque».Le lecteursaitqu'ilestentraindelirequelquechosequi
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provientduvécudel'auteur,maisquiesttransforméen fiction,oumieuxenroman.
7.Voix,son,musique
Jecroisqu'arrivéàcepoint,ilestnécessaired'établir unlienentrelavoixhumaineetlamusique.Parun rapprochementunpeuarbitraire,onpeutcomparerla cavitéorale,quelamédecineappelle«larynx» ou «glotte»etquiproduitlavoixhumaine,c'est-à-dire laphonation,àuninstrumentmusicalàsoufflequipro-duitdelamusique,avectoutefoisdesdifférencesqu'il fautpréciser.Lavoixhumaine,avecsa«musique», jouitd'unespécificitéquiappartientàl'individuquila possèdeunevoixhumaineestcelle-làseulement,elle nepeutêtreégaleàlavoixdepersonned'autredansle monde.Lavoixdel'instrumentmusicalquiproduitde lamusiquen'apasdespécificitélesond'uneflûteou d'uneclarinetten'apasdespécificitéindividuelleetest égalàceluiden'importequelleautreflûte ouclarinette. Onpeutlareconnaîtreàl'usage,àlatechnique,austyle, àlavirtuositéaveclaquelleuncompositeurouunins-trumentisteenjoue,c'est-à-direauniveaudulangage artistiquementstructuré,maispasauniveaudela parole.Sil'onpeutrecouriràladéfinitionlinguistique deSaussuredelangueetdeparole,nous pouvonsdireque lamusiquedel'instrumentetlelangagemusicalsont le«code»,c'est-à-direlephénomènesocial,doncla langue,tandisquelavoixhumaineest,entantquephé-nomèneindividuel,laparole.
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