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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
ANTONIOTABUCCHI LettreàunedamedeParis (Forbiddengames)
Madame,etchèreamie, Commentvontleschoses?Etcequilesguideun rien.C'estunephrasequej'ailue,etj'ypenseàprésent. Ensuiteest-cenousquicherchons,ousommes-nous cherchés?Àcela aussi,ilfaudraitréfléchir.Parexemple, quelqu'unerre,lesoir,danslesruesetlescafés,envaga-bondantauhasard,commecelam'arriveàmoiquisouffre d'insomnie.AutrefoisilyavaitaumoinsBobi,jeluimet-taissalaisseetjel'emmenaispromener.C'étaitunbon prétexte.Àprésentilestmort,jen'aimêmepluscette excuse.Jevaisçàetlà,sanslogique,jem'attardedansles bistrotsjusqu'àlafermeture,puisjemelèveetjemarche. Lemédecinm'aditvousêtesuncasclassiqued'homo melancholicus.MaisDüreradessinélamélancolieassise, ai-jeobjecté,pourlamélancolieilfautunsiège.Votre mélancolieestdifférente,a-t-ildécrété,ils'agitd'une mélancoliemobile.Etilm'aprescritdesexercices moteurs. Hierparexemple,j'aiprisladirectiondelaporte d'Orléans.Àvraidirejenem'enétaispasrenducompte,
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jemarchais,etc'esttout.LelongduboulevardRaspail, leslampadairesmettaientenévidencelejaunedesfeuilles desarbres.Noussommesaudébutdumoisd'octobre.J'ai penséauversd'unpoèmelejauneactuelqu'ontles feuilles.Actuelcequiestmaintenantetaussitôtaprès n'estplus.Cequipasse.Delasorte,j'aipenséautempset àmonpassageàtraverslui.Mespasallaientrapidement, jesuivaisunitinéraireguidé,sansmerendrecomptequ'il étaitguidé.Jem'ensuisaperçuseulementaprèsl'avenue duGénéral-Leclerc,carautrefois,entrelebrocanteuretle restaurantvietnamien,ilyavaituneboutiquedetailleur. C'estquejem'étaisfaitcouperuncostumepourle mariagedeChristine.Jen'avaispasd'argent,outrèspeu, letailleurétaitunvieuxJuif,toutpetit,lemagasinse trouvaitsurmonparcoursquandjerentraischezmoi,et unjourjefrappai,ilavaitdestissusbonmarché,etilme fituncostumepeucoûteux.C'estainsique,passant devantcetteboutiquequiaujourd'huin'existeplus,jeme suisaperçuquej'étaispoussé,sansm'enrendrecompte, versleboulevardJourdanetlaCité Universitaire.J'avais pourhabitude,àl'époque,derentreràpied,souventdans lanuitprofonde,carlemétrofermaitasseztôtetjerestais pourregarderlesfilmsdeciné-clubdansunpetitcinéma deSaint-GermainL'Aged'or,LeChienandalou,des chosesdecegenre.Jecroyaisauxavant-gardes.Ilétait beaudepenserqu'ellesétaientrévolutionnaires.Esthéti-quements'entend.LelongduboulevardJourdan,non loind'unedesentréesdelaCité,ilyauncaféquejefré-quentaisalors.J'yallaisaccompagnéd'ungrouped'étu-diantsjaponaisaveclesquelsj'avaisliéamitié,puisque j'avaislogeràlaMaisonduJaponpendantuncertain temps,dufaitquelaMaisondemonpaysfaisaitl'objetde travauxderestructuration.Danslegroupesetrouvaient unefilleetungarçonquiattirèrentmasympathie.La
AntonioTabucchi
jeunefemmeétudiaitlamédecineetvoulaitsespécialiser danslesmaladiestropicales,maisellerêvaitdedevenir cantatriced'opéraetprenaitdesleçonschezunvieux ténorquihabitaitdansleMarais.SapassionétaitPuccini, etilluiarrivaitdechanterlesairsdeLadyButterfly.Nous prenionsplaceàunepetitetableducafé,dehors,c'était l'hiver,ellechantaitUnbeldivedremolevarsiunfildifumo, etdesabouchesortaientdespetitsnuagesdesouffle condensé.Jedisaisqu'ils'agissaitdesidéogrammesmusi-caux dePuccini.Elles'appelaitAtsuko,etsonamiécri-vaitdeshaïkusqu'ilnoustraduisaitquandl'envieluien prenait.Jemesouviensd'und'entreeuxquidisait
Lafeuilletombe dansleventd'octobre flottantlégère. Pesantestletempsd'unlointainétépassé.
Assisdanscecafé,nousrêvionsdemondespossiblesen buvantunjusdepamplemousse.Lematin,dansles amphithéâtresdelaSorbonne,unvieuxprofesseurde philosophiedontlenomn'évoquaitrienànotreabyssale ignoranceparlaitavecgrâceetgénieduRemordsetdela Nostalgie.Nousnesavions pascequec'était,etpourtant celanousfascinaitcommedesmondeslointainsqu'on supposeau-delàdesocéansdelavie,suruneriveinacces-siblejamaisonn'accostera.Pourtant,nousyvoici. J'aiaboutihier,augrédemeserrancesnocturnes,dans cepetitcaféd'autrefois.Etjel'airetrouvéàl'identique, aveclesmêmesvisagesjuvénilesqu'àmonépoque,etles étudiantsdelaCitéquitravaillentensemblejusqu'àtrois heuresdumatinquandlecaféferme.Ilss'habillentbien sûrdemanièreunpeudifférente,etlamusiquequ'ils écoutentachangé.Pourtantlesvisagessontlesmêmes,et
LaNouvelleRevueFrançaise
lesyeux,etlesregards.Iln'yapluslejuke-boxnous enfilionsdes piècesdemonnaiepourécouterOrnette Coleman,Petitefleur,Une valseàmilletemps,maisunenre-gistreuraveclamusiqued'aujourd'huibeaucoup d'Amérique.Àcôtédufrigo,lenouveaupropriétairea installéunepetiteétagèreavecdescassetteslaisséesàla dispositiondesétudiantsquipeuventfaireleurchoixet introduirelacassettedansl'appareilposésurunbancunepancarteindiqueLibreService.Enbasdel'étagère, uneautrepancarteditFromtheWorldDuMonde Entier,etl'ontrouvedestitresdediverspaysqueles étudiantsontapportésaveceuxouqueleursamisetleurs proches leurenvoient.Onpeutécouterdesmusiquesde dansesrituellesafricaines,desragaindiens,desinstru-mentsàcordesd'Anatolie,leslamentationsdegeishaset toutcequeleshommesontinventécommediverses manièresd'exprimercequ'ilsressententpardessons. Toutenhautdel'étagère,unepancarteindiqueSection Nostalgie,setrouventréuniesleschansonsquifurent cellesdenotrejeunesse,cellesdel'après-guerre,comme LeDéserteurouEst-ceainsiqueleshommesviventenbref,les cavesdeSaint-Germaindesfemmesennoiravecdes écharpesrouges,l'existentialismedecafé,l'anarchisme musicaldeBorisVianouLéoFerré.J'aipensédela musiqueavanttoutechose.Etj'airépétécettephraseàhaute voix.Vousm'êtesalorsvenueàl'esprit,Madame.C'est-à-diretoi,quej'appelleàprésentVous,maisquiétieztu pourmoiàl'époque.Onnepeutdireimpunémentcer-tainsmots,carlesmotssontleschoses.Jedevraisdésor-maislesavoir,àmonâgeetavectoutcequis'estpassé. Pourtant,jelesaiprononcés.Sanspenseràl'impunité.Et vous,Madame,vousêtesapparuesurcebalcondePro-vence.Voussouvenez-vous?Jesuissûrquevousvousen souvenezcommemoi,saufquec'estd'unautrepointde
AntonioTabucchi
vue,puisquejeVousregardaisdepuislebastandisque vousmeregardiezdepuislehaut.Etsionembellissaitles souvenirs?Ousionlesfalsifiait?Aprèstout,lamémoire sertàcela.Disonsquec'étaitenjuin.Letempsétaitdoux, commeilsedoitenProvence.J'étaispeut-êtreentrainde traverserun champdelavande,etàlalisièredecechamp setrouvaitune maisonenpierrebruteprotégéeparun amandier.Etcommenousl'enseignelasagessechinoise, souslesamandiers,onpeutserappelerlessouvenirsd'un autre.Peut-êtresuis-jeconfus?Ehbiensoit,jesuis confus.Maiscommevouslesavez,Madame,toutest confus.J'essaieseulementdedisposeravecmaladresse toutecetteconfusionenunordreplusoumoinsplausible. Etlaplausibilitéprésupposelafausseté,fût-elleinvolon-taire.Donc,jevouspriedemecomprendre.Danslesens qu'àcemoment-làvousêtesapparuesurlebalcon,quand même.Vousétieznue,celavousnepouvezpasnepasvous ensouvenir,commejem'ensouviens,maintenant,ici, aprèstoutcetaprès.Vouscomprenez?Biensûr,quevous comprenez.Lecoïteutlieudehors,aumilieudela lavande,sousl'amandier.Untracteurpassa-t-ilpar? Peut-être,maissanssafauxmécanique.Cefutunelongue embrassade,sereine,presqueimmobile,etjerépandisma semencedanslalavande.Avecunefleurviolettede lavandemouilléedesalive,jevousséchaivotrevioletle plussecret.Celavoussemble-t-iltellurique,ousimple-mentdemauvaisgoût?Peuimportejen'aipaseuque descauchemars,maisaussidesvisionsapaisantesetdes éjaculationssatisfaisantes.Belles,belles.Lesfenêtres n'ontparfoispasdevolets,elless'ouvrentsurdeshorizons bienpluslargesqueceuxdelaréalité.C'estlafenêtrede matête.Jeneveuxrienjeter,ettoutcelanepeutêtre détruit.Aurais-jerester?Cen'estpasimpossible.Qui sait?Maistoutpasseetriennereste,disaitl'autre.Et
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l'acidepoèterenchérit,attribuantl'aphorismeàun rabbinsinistreilestvraiquetuasforniqué,maiscefut dansunautrepays,etd'ailleurslafilleestmorte. C'estprécisémentaumomentjepensaisàtoutcela, chèreAmie,qu'aeulieuunmisérablemiracle,deceux quelavienousréserveafinquenouspuissionsdeviner quelquechosedecequifut,decequipourraitêtreetde cequipourraitavoirété.Unesuggestionqu'ilestnéces-saired'attraperauvol,commelaprophétieposthume d'unesibyllesuperflue.Voilàqu'ungarçonselèvede table.Jeleregarde.Ilestpetitettrapu.Etiladugeldans lescheveux.Uneapparencephysiquetrèsfrançaise.Il vientsûrementdel'Auvergne,medis-jepourmoi-même. S'ilnevientpasdelà,ilenatoutl'air.Ilsedirigeversle petitmeubleàmusique,etmetunecassette.Etlavoix aiguëdeTrenet,lacrymale,lacrymogèneetpourtanttel-lementpoignante,chanteQuereste-t-ildenosamours, quereste-t-ildenosbeauxjours,unephoto,vieillephoto demajeunesse.C'estalorsseulementquejedécouvresur latabledevantmoiundossierbleuferméparunruban blancsurlequelestécritForbiddenGames,etjel'ouvre avecdesgestesprécautionneuxetlentscommedansune cérémonieantiquequim'attendaitdepuisdesannées.À l'intérieur,ilyaunephotographiedefemmenueàun balcon.Cettedame,cen'estpasvous,chèreAmie,touten l'étant,carc'estIsabel,maisvousaussi,vousêtesIsabel, machèreAmie,vouslesavez.C'estunechoseinéluctable. Etauversodecettephotographie,unecalligraphie menueetrégulière,quejeréussisàdéchiffrer,aécritcette lettreadresséeàcelui-là mêmequiécrit,etàmoiàtravers lui,etàvous,unelettresansbouteillequianaviguédans onnesaitquelsdiaphragmesdumondepouréchouerici, surcettetablemaculéedecerclesdebièredececaféàla périphériedeParis.Etj'aicomprisquejedevaismesubs-
AntonioTabucchi
titueràunchirurgienthoraciqueetouvrirunepoitrine, lamienne,laVôtre,jenesais,pourenextraireuneessence quidonneunsensnonpasàl'aorte,auxvaisseaux san-guins,auxcorpscaverneux,maisàunebiologiediffé-rente,éloignéedescellules,quifluctuedansunquel-conqueailleurslavieetl'écritureneserencontrent pas,nilabiographie etlalittérature,unesorted'hyper-madeleinefaitenondemots(tropfacile),nondeméga-hertz,nondesignes(parpitié!),maissimplementd'une vivevoixqui,entantquetelle,meurtàpeinedite,dela mêmefaçonquel'imagemeurtàpeinel'objectifs'est déclenché. Non,chèreAmie,cen'estpaslesenhaldesénamourés poètesprovençaux,cen'estpasl'indicibledesphilo-sophesanorexiques,cen'estpaslalégèreté quevou-draientlaisserenhéritageàlapostérité,sijamaisilyena, certainsécrivainsdecemillénaireméphitiqueàpeine mort,qui ontapprislaleçonengâchantleurtalentetleur imaginationàécrirepourlebénéficedesmanuelsdenar-ratologie.Riendetoutcela,vouscomprenezsansdoute.Ce sontlesnuages,chèreamie,dansl'acceptionmodernedu terme,naturellement.Lesnuagesquicouvrenttoujours pluslevisagedelalune,laquelles'éloignedeplusen plus,mêmes'ilsyontplantéundrapeaucommeuncure-dentsurlesolivesd'uncocktail.Donc,avecuncielsibas qu'uncanals'estpendu,conceptluiaussiapparentéàla SectionNostalgiemaissi lescanauxpeuventsesuicider, cen'estpaslecasdesconnards,ceux-làmalheureusement non,quinousétouffentdeplusenplus.Jevouspriedene pasinterprétercespauvresdélirescommedesdéclara-tionsdepoétique.Sijamais,interprétez-lesdemanière existentielle.Ouplutôt,phé-no-mé-no-lo-gi-que.Parce quelepoèteestunatrabilaire,etquetoutleresteest nuages.LaFérocité,l'Évidence,lePoliticallycorrect,le
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Plastique,leCynisme.Etcommesiçanesuffisaitpas,les -ologues,tousles-ologuespossiblesetimaginables.Etles remordsetlesrepentirs,detoutefaçononnerecourtplus aumaïssouslesgenoux,unmea-culpachaudàlacrème s'ilvousplaît.C'estchiant,Madame,croyez-moi.Etpuis laScience.LaSciencegrâceàlaquellelesFissionnistes crièrentleureurêkaHiroshima,monpetitchampignon Auxsurvivants,desblessures,desdéformationsgéné-tiquesirréversibles,descancersdetousgenres,machère Amie.Ettant,tantdeconnards.Etdestonnesdepisse-froid.PourrésumerZyklon-B,radioactivitéetfilsbar-belés,commel'aditquelqu'unquis'yconnaissait.Toutes chosesquinesontpasvraimentdupistou,vousnecroyez pas?Etenmêmetempslalégèretécommeunlanceur dejavelotquicourtpiedsnussurlapeloused'Olympie. Parbleu,quelleéléganceOuencoreLaVie,la Vierecom-mandéeparleTout-de-blanc-vêtuàsafenêtre(quede balconsetquedefenêtresdanscettehistoire,Madame, l'avez-vousremarqué?).Certes,maislaviedequi?Et avecquelshabilesarrangements,quiplusest?Sinous nouslimitionsàrépandrelasemenceaumilieudela lavande,est-cequeceneseraitpasaussiunarrangement, disonsundiscoursdelaméthode?Prenez-lecommeun doublesens,unemétaphoredelaperceptionque quelqu'uncommemoipeutavoirdelui-mêmepar exemplelesensdel'écriture.Etpendantcetemps,qui saitsivous,chèreAmiequicommemoiavezfréquentéles interstices,vousn'allezpasapprendrecommentfonc-tionneunehistoire,cequec'estquelalittératureparce quevousconnaissezbienlavie,mieuxquemoi,vousla maîtrisez,àprésenttoutc'estcalmé,pourvous,toutest «enordre»,etçajevousl'envie,croyez-moi.Sommes-nousdansl'auto-oul'hétéro-diégétique?Ilestvraiment nécessairederésoudrecetépineuxproblème.Bref,qu'est-
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