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La Nouvelle Revue Française N° 305

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LANOUVELLE REVUEFrançaise
GUILLERMOCABRERAINFANTE Oceania
J'aidécouvertOceanfaderrièreunbétel.Elleétaitdans lacourlejourjesuisalléchezsagrand-mère.Lacour étaitunejungleordonnéed'arbresetdefleurs.Vuedela rueonauraitditlabrousse,maisàl'intérieurilyavaitdes carréscultivés,avecdesplantesmédicinalesetunlopin seméd'herbesaufond.Lesbranchesd'unebougainvillée s'entrecroisaientau-dessusdelaclôtureetl'arrière-cour n'étaitqueflamboyants,jacarandasetrésédas,desorte qu'onvoyaitlejardindetrèsloin,mêmesionnepouvait pasappelervraimentçaunjardin. Lagrand-mèred'Oceaniaétaitunevieilleamiedema famillemagrand-mèreetelledisaientqu'ellesavaient faitleursétudesensemble,maisaucunedesdeuxn'avait dépassél'écoleprimaire.Quoiqu'ilensoit,lesdeux familless'entendaientàmerveilleetsijen'étaispasallé chezellequandj'étaispetit,c'esttoutsimplementparce qu'elleme faisaitpeur.Voussavezcommentsontles enfantsondisaitquelagrand-mèred'Oceaniaétaitgué-risseuseetmoij'imaginaisdéjàlamaisonensorcelée,bref lavieillen'étaitàmesyeuxqu'uneméchantemagicienne.
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Quandmagrand-mère,suruntonpéremptoire,m'a expédiélà-bas,c'étaitl'après-midi.Aulieud'yallertout desuite,j'aifaitletourdemamaisonetjemesuisétendu derrière,àl'ombre,restantàcontemplerlesnuagesetà devinerdesanimauxdanslesformesmajestueusesqui évoluaienttoutlà-haut,blanches,rondesetsilencieuses, tandisquelabrisemarinerelevaitlecoldemachemiseen lefrottant bruyammentcontremeslèvres.Jemesuis endormi. Jemesuisréveillétarddansletardifaprès-midietj'ai descendulacollineenmarchantlentement,encoreà moitiéendormi.Quandjesuisarrivéàlamaison d'Oceania,aubasdelacôte,larueétaitdevenuemauve, bleutée,déjàpresqueenvahieparlabrumecrépusculaire, etàlaportedelamaisonsetrouvaitunmulâtregrandet maigre,proprementvêtu,quigrattaittoujourslemême airsursaguitare.Jen'aipasoséavancerjusqu'àlaporte, carj'auraisalorstraversersamusiqueaussisuis-je revenusurmespas,enentrantparleportaildujardinet j'aitraversélacour.Maisavantd'arriverauboutdela maison,j'aientenduunsifflementetj'airegardéautour demoi.J'aivuOceania,saufqu'àcemoment-làjene savaispasencorequec'étaitOceania.J'aiseulementvu unegrandefillettenoiraude,auxyeuxbleus,presque blancs.Elleestvenueversmoiàtraverslierreetaralies sansécarterleursfeuilles.Quandelles'estapprochéej'ai vuqu'elleavaitlescheveuxcoiffésenunelonguetresse, qu'elleétaitvêtued'untablierimpriméàfleursrouges, jaunesetbleues,etqu'ellemarchaitpiedsnus.Elletenait danssesmainsunebrindilledebételqu'elleportaitàsa boucheetmâchaitcommesic'étaitduchewing-gum.Sa bouchedessinaitunemoueavide,maisjolie. Toi,jesaisquitues,m'a-t-elledit,plusprès. Etmoi,jesaisquitun'espas,ai-jefait.
GuillermoCabreraInfante
JesuisOceania. Etmoi,quijesuis? Toi,tueslefilsdeValeriaNoa. Oui,c'estvrai,ai-jedit,carc'étaitlavérité. C'estvrai,etc'estbienvraiaussiquet'estrèsmoche. Elleestpartieencourantets'estperduedansles fourrésaufonddelacour.J'aicruaudébutquecelafaisait partied'unjeu,maisquelqu'unarrivaitdelamaisonet, quandjemesuisretourné,j'aivuunevieillefemmevêtue deblancquidisait Monpetit,tuestonpèretoutcraché.Toutchié. Jen'aipasaimécettefaçondem'accueillir,maisdéjàla vieillemeserraitcontreelleetm'embrassaitsurlefront, puiselleadit Dieutebénisseetfassedetoiunsaintetellea ajouté,ensereculantpourmieuxmeregarderJ'aimais beaucouptonpère.Dommagequevoussoyezallésvous perdreàLaVavaneellem'aprisparlebrasetm'a entraînéjusqu'àlamaison. Tuesvenupourlesmangues? Oui,c'estgrand-mèrequim'envoie. Jesais,m'a-t-elledit. Elles'estassisedanslacuisine,aramassésurlatableun cigareàmoitiéconsuméets'estmiseàfumer,maissans aspirerlafuméequ'ellerejetait,épaisseetbleue,parla bouche.Lesbordsdelatableétaientcreusésdedemi-lunesquiétaientdesmarquesdebrûlures.Lavieille por-taitunerobeblanche,desbasblancs,dessouliers blancs etsurlatêteunturbanblanc,elleavaitaussiunegour-metteblancheetuncollierblanc.Elle,elleétaitnoire, maisd'uneteintematequilarendaitplusnoireencore, parcequesapeauétaitsanséclat,sibienquenonseule-mentlapeau,maissachair,sonsangetmêmesesos devaientêtrenoirs.Etpourtant,elleavaitdestraitsde
LaNouvelleRevueFrançaise
Blanche,délicats,etaufonddesesyeuxnoirs,inquiets, brillaitunejoyeusesagesse.Sesmainsétaientlongues, osseuses,etnonpaslissesetbrillantescommelesmains desNoirs,maistrèsridées,égalementmates,commede lacendrenoire.J'aipensé,jem'ensouviens,quesesmains étaientdesgants,toutcommesesbras,etquemêmeson visagesemblaitrecouvertd'ungantnoirenpeaudecha-mois.Entrelesgantsdesesmains,elletenait maintenant mesmains.Ellelesaregardéespar-dessusetpar-dessous, etelleafrottésonpoucecontreleborddemespaumes. Tuvasvivrelongtemps,m'a-t-elleditsurletondela confidence,ettuvasêtrecélèbre.Tuvaspasêtrericheni heureux,pasquetupensestrop. Elleareposésurleborddelatablesoncigare,telle-mentmâchouilléqueleboutn'étaitplusquedela bouillie. Méfie-toidessouvenirsetdescourantsd'air,et mangelentement,enmastiquantbien. J'avaisenviederire,maisj'avaispeuraussi,desorte quejerestaitrèssérieuxettrèsraide. Fauttedétendre,m'a-t-elledit.Pourquoiquetu croisquelesicloneyrenverselesarbustesetyrenverseles arbres,maisyrenversepaslacanneàsucreetyrenverse pasl'herbe? Elles'esttueunmomentetm'aregardéd'unairinter-rogateur.Jenesavaispassijedevaisluirépondre,attendre saréponseouluidemanderpourquoi.Ellearepris Pasquelacanneàsucre,l'herbeetlesbroussaillesy sontflessibles.Soisflessible.Tuvoisbienqueleventy renversepaslapalme,yrenversepasleseiboelleadit ceiboetnonceiba,quiestpourtantlenomcubaindufro-mager.Lapalmepasqu'elleestcommeunefemmequi supporteensilenceetqu'ellelaissetombersafrondaison, quiestsachevelure,maislavoilàavecsonjolicorpsnuet
GuillermoCabreraInfante leventytombeamoureuxd'elle,ylatouche,yl'embrasse etyluifaitl'amour,enlalaissantqu'elleétaitpourla perchainefois.Leseibopasquec'estleroidelasavane, l'arbredetouslesarbres,lemâle,etqu'yenapeur,comme yapeurdelafoudreetylarespette,oui,yapeurdufeuet ylerespette,etyapeurdel'hommeetylerespette. Commelesautresarbresyz'ontpeurdeluietylelaissent seul,toutseul,danslaplaine,pasqu'ycomprennentque c'estleroidetoutcequiestvert.Ceux-làyrespettentque lesiclone.T'espasunepalmeettupeuxpasêtrecomme leseibo,alorsfautapprendreencorebeaucoupetsurtout àêtreflessible.Souplecommeunroseau. Elles'estlevéeetestpartie,etjel'aientenduedire quelquechose,jetâchaisdecomprendrecequ'elleavait ditetj'avaisàpeinedevinésesparoles«Attendsici» qu'ellerevenaitdéjàavecunvieuxlivretachédegraisseet auxpagesdéchirées. Vaist'prédirel'avenircommeyfaut,m'a-t-elle annoncé.Queljourquet'es? Le5janvier,j'airépondumécaniquement. Elleaouvertlelivreàunepageetellealu. Prendsgardeauxabeillesetàl'arbreabey,elleadit. Unepiqûred'abeilleellepeuttetuer,l'ombredel'abey ellevatefairedormirunsommeilfatal. Elleestrevenueàsonlivrequ'elleaouvertànouveau pourlire Tuserasacorbateetunhommeattif. Jenel'aipascruedutout,maisj'aisentiunmélangede joieetdesecrètevengeanceilsétaienttousdansl'erreur, mesparents,lemédecin,mesamis.Ellearépétél'opéra-tionunefois Tudirasdesblaguesquandtuserasgrand. Etencoreunefois Méfie-toidestraîtres.
LaNouvelleRevueFrançaise Etunedernièrefois Etdesplumoniesquet'attraperas. Puiselleafermélelivreetm'aregardéànouveau.J'ai étésurprisqu'elleait puliresanslunettes. Maintenanttusaistonavenir.Poussequ'yestdu passé,t'estroppetitpourenavoirun.Tonpasséc'estles dentsdelaitetleculmerdeuxelleaditcommeça. Maintenantviensavecmoi,a-t-elleditpourfinir. Ellem'aemmenédanslacour.Onestpassésensemble àtraverslesroses,lesmassifsdefleurd'oranger,dechè-vrefeuilleetdejasmintoutaubout,etonestarrivésau lopinsemédeplantes. Icic'estlecoupe-fiève,pourlatempérature,m'a-t-elleditensignalantuneplantejaune,dure,auxbords presquemordorés.Tuavalesçaettoutelafièveellepart aveclepipi. Elleallaitmaintenantdesimpleenarbusteetd'arbuste ensimple,sanscessedeparler. Celle-cic'estlaruepourlesfrissions,pourdégager lesboyauxetlefoie,etrevoilàcelle-là,lecoupe-fiève. Ellem'amontréunarbre,puisunarbuste,etencoreun autrearbre L'almâsigo,contrelespoux,lerhumeetçasertaussi àcrachersafiève.Lebrise-culottepourlachiasse,pourse nettoyeretcontrel'érésipèlelacolonia,trèsbonneen décossion.Etl'ouvre-chemin,commesonnoml'indique, ysertàdégagerleterrain.Lepeuplier,quifaitjoliety donnedel'ombre,regardecommentau-dessousyfait déjànuit.LethéduMexiquecontrelesbestioles,lesvers ettoutça.Lebasilicpourlesreins,lemaldetêteetles crampesd'estomac.L'escobamargapourlestripes,contre lepaludisme,lagaleetlateigne.Lesureaublanc,pour quandonperdlavueetçapurgemagnifiquement.Le romerillo,pourlesfemmesquandz'ontlesrèglesdéré-
GuillermoCabreraInfante
glées.Lamentheendécossion,commelamarjolaineetle tafia,ysertaussipourlesbronches. Onétaitmaintenantarrivésaufonddujardinetona presquebutésurunmurqu'ilyavaitc'étaientles restesdelamuraillequidataitdel'époqueespagnoleet servait declôtureaujardin.Lanuitétaitpresquepro-fondequandonestrevenusàlamaison,moitoujourssur sestalons.Avantdequitterlejardinelles'estapprochée d'unebutteargileuseàcôtédusentieretenaarrachéune mottedeterrequiétait humideetressemblaitplutôtàdu mastic.Elleenamisunpeudanssaboucheetadit Boucaro. Ellemel'afaitsentirc'étaitunparfumagréable, humide,terreux. C'estpourlamauvaisehaleine,m'a-t-elleditetellea continuéàmarcheretàmâchersonmastic.Avant d'arriveràlamaisonellel'acraché. Lavieilleestentréedanslacuisineetaprisunechaise. Elles'asseyaitlesjambesséparées,bienécartéesetsa longuejupeentrechaquejambefaisaitcommeunepoche. Ensuiteellereposaitlescoudessursescuissesetsepen-chaitenavant.Ellemâchaitencoreunrestedeboucaro.Il régnaitdanslacuisineunprofondsilencequisemblait venirdetoutelamaisonelleétaitrestéesilencieuse, commeexténuée,maisaumouvementrythméqu'elle imprimaitàsoncorps(d'arrièreenavant,ouplutôtde hautenbas)onsentaitqu'ellen'étaitpasfatiguéemais excitée,perduepeut-êtredanssespensées,maisàcoup sûrexcitée.Peut-êtreétait-ceàcausedelalongueleçon debotaniquequ'ellevenaitdemedonnersurlevif,même sijesavaisdéjàquecen'étaitpasuneleçonmaisunepro-menadeenthousiaste.Auboutd'unmoment,elleaparlé, toujoursdanslamêmeposition,commeaccroupiesursa chaise.
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Assieds-toi,m'a-t-elledit.J'étaisrestédeboutjus-qu'ici,maisàcemoment-làjemesuisassis,enfaced'elle. Tuesvenuchercherdesmanguesquejevaisdonneren cadeauàtamère. Oui,ai-jedit,maiscen'étaitpasunequestionetelle apoursuivi Commetulevois,iciyapasdemangues.Yapasde manguierdansmonjardin.Lesmanguesellessontdans leschamps.Faudraquet'aillesleschercherdemain. Elleestrestéesilencieuseànouveau,puisellearepris Tupeuxpasyallertoutseul,poursûr,maist'iras avecmapetite-fille.Ossaniaelleneprononçaitpassim-plementsonnom,ellel'appelait,maisc'étaitunappel presquesilencieux,sanséleverlavoix.Ossama. Qu'est-cequ'ilya,grand-mère? Jemesuisretournéensursaut.Jenel'avaispas entendueentrer,carellemarchaitpiedsnus.Ellevenait del'intérieurdelamaison. Demaint'accompagnesçuilààlafermeetqu'ony donneunpanierdemanguesfondantescommedubis-cuit.Etfaisattentionqu'onlesydonneàpointetpastrop mûres. J'veuxbien,grand-mère,aditOceania,etelleadis-paruaussimystérieusementqu'elleétaitapparue. Bon,fiston,m'a-t-elledit.Reviensdemainpour qu'Ossaniaellet'emmèneàlafermechercherles mangues. Jevienslematinoul'après-midi?ai-jedemandé. Vienspourpouvoiryallerl'après-midi,maispastrop tard.Vautmieuxquecesoyeàlatombéedujour.La fermeelleestpastrèsloin. D'accord,ai-jeditenmelevant.Mercibeaucoup. Yapasd'quoi. Àdemain.