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La Nouvelle Revue Française N° 539

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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
PHILIPROTH
PrimoLevietPhilipRoth parlentboutique
Levendredideseptembre1986jesuisarrivéà Turinpourreprendreuneconversationengagéeavec PrimoLeviunaprès-midiàLondres,auprintempsprécé-dent,jeluiaidemandédemefairevisiterl'usinedepein-turequil'avaitd'abordemployécommechercheur,puis commedirecteur,jusqu'àsaretraite.Lasociétécompte cinquanteemployésentout,essentiellementdeschi-mistesquitravaillentdansleslaboratoiresetdesouvriers qualifiés,dansl'atelierproprementdit.Lesmachinesde production,larangéedecuvesdestockage,leslaboseux-mêmes,leproduitfinidanssesconteneursaussigrands qu'unhomme,prêtsàêtreexpédiés,l'appareilderecy-clagequipurifielesdéchets,toutcelatientsurdeuxhec-tares,deuxhectaresetdemi,àunedizainedekilomètres deTurin.Lebruitdesmachinesquisèchentlarésine,qui mélangentlesvernis,etquipompentlespolluants n'atteintjamaisunniveaudedécibelsalarmant,et l'odeurâcrequirègnedanslacourLevim'aditqu'elle avaitcolléàsesvêtementsdeuxansaprèssaretraite n'estnullementrépugnanteladéchargedetrentemètres
LaNouvelleRevueFrançaise
delong,pleineàrasbordd'unebouenoireprovenantdes résidusdeladépollution,n'offrepasunspectacleinsuppor-table.Autantdirequ'iln'yapasl'environnementindus-trielleplusaffreuxdumonde,maisonesttoutdemême loindecesphrasessaturéesd'intelligencequisontla marquedefabriquedesrécitsautobiographiquesdeLevi. Pouréloignéequ'ellesoitdel'espritdesaprose,ilest clairquel'usinedemeureunlieucheràsoncœurtouten absorbantcequejepouvaisabsorberdubruit,delapuan-teur,delamosaïquedetuyauxetdecuves,deréservoirset decadrans,jemerappelaiFausonne,leconstructeurde charpentesmétalliquesdansLaCléàmolettequiconfieà Levilequell'appellemon«alterego»«Ilfautqueje vousdisequemetrouverdansunatelierd'usine,çame plaît,àmoi.» Commenoustraversionslacourextérieurepourgagner lelaboratoire,petitbâtimentàétageauxlignessimples construitdutempsqu'ilétaitdirecteur,ilmedit«Ça faitdouzeansquej'aiperdutoutcontactavecl'usine, c'estpourmoiqueçavaêtreuneaventure.»Presquetous lesgensaveclesquelsilavaittravailléétaientàprésent mortsouretraités,croyait-il,etlesrarestêtesconnues qu'ilcroisaitluisemblaientdesspectres.«Encoreun fantôme»,medit-iltoutbasaprèsqu'unhommefut sortidubureaucentralquiavaitjadisétélesien,pourlui souhaiterlabienvenue.Commenousnousacheminions verslapartiedulaboratoirel'onexaminelesmatériaux brutsavantdelesenvoyersurleschaînesdeproduction, jeluidemandais'ilreconnaissaitlelégereffluvechimique quirégnaitdanslecouloironauraitdituneodeur d'hôpital.L'espaced'uninstant,illevalatête,exposant sesnarinesàl'air.Puis,avecunsourire,ilmeditqu'ille reconnaissait,etqu'ilauraitpul'analysercommeun chien.
PhilipRoth
Il mesemblaitrayonnerd'uneénergieintérieure,du vif-argent,tel undecespetitsgéniessylvestresqu'anime l'intelligencelaplusfinedelaforêt.Leviestpetitet menu,quoiquepasaussi frêlequesonattitudemodeste nelefaitparaîtreaupremierabord.Ildonnel'impression d'avoirgardél'agilitédesesdixans.Danssoncorps,son visage,onvoit,choserarechezunhomme,ceuxdu gamin qu'ilaété.Savivacitéestpresquetangible,sasensibilité palpitante,telleunelampepilote. Lesécrivains,c'estmoinsétonnantqu'iln'yparaît,se divisentcommelerestedel'humanitéentreceuxqui écoutentetceuxqui n'écoutentpas.Levi,lui,écoute,et detoutsonvisage,unvisageaumodeléprécis,qui,avec sonpetitboucblanc,gardeàsoixante-septanstoutesa juvénilitédefaunesansreniersonsérieuxd'universitaire unvisageselitunecuriositéirrépressible,maisun visaged'éminentdottore.JeveuxbiencroireFaussone quandilditàPrimoLevi,audébutdeLaCléàmolette «Vousêtesunsacrébonhommedemefaireraconterdes histoiresquejen'aijamaisracontéesàpersonne»Il n'estpasétonnantquelesgensluiracontenttoujoursdes tasdechosesetquetoutsoitenregistréfidèlementdanssa mémoireavantmêmed'êtreconsignéquandilécoute,il estaussiconcentré,aussiimmobilequ'unécureuilobser-vantunobjetinconnudepuissonmuretdepierre. IlhabiteavecsafemmeLucialegrandimmeublecossu construitquelquesannéesavantsanaissancec'est d'ailleurssamaisonnatalepuisqu'ilyoccupel'apparte-mentdesesparentssonannéed'Auschwitzmiseàpart, ainsiquelesmoisaventureuxquiontsuivisalibération, savies'estpasséedanscetappartement.Lebâtiment, dontlasoliditébourgeoisecommenceàcéderaux attaquesdutemps,estsituésurunlargeboulevard d'immeublessemblables,quim'afaitl'effetd'unéquiva-
LaNouvelleRevueFrançaise lentdeWestEndAvenue,àManhattan,maisenItaliedu Nord.Ilestenvahiparunflotcontinudevoitureset d'autobus,ainsiquedetramwaysfilantsurleursrails maisunerangéedegrosmarronniersn'enjalonnepas moinslescontre-alléesétroites,departetd'autredela chaussée,etaucarrefour,onaperçoitlesvertescollines quibordentlaville.Lescélèbresarcadesducœurcommer-çantnesontqu'àunquartd'heureàpiedenlignedroite, danscequePrimoLevialui-mêmenommé«lagéomé-trieobsessionnelledeTurin». LegrandappartementdesLeviabriteaussi,comme depuisquelecouples'estrencontréetmarié,lamèrede Primo,quiaquatre-vingt-onzeanssabelle-mère,quien aquatre-vingt-quinze,n'habitepasbienloinenface,sur lepalier,vitsonfilsdevingt-huitans,quiestphysicien, etàquelquesruesdelà,safilledetrente-huitans,quiest botaniste.Pourmapart,jeneconnaispasd'autreécrivain contemporainquisoitvolontairementdemeuré,depuis toutescesdécennies,aussiintimementlié,etencontact aussiimmédiat,aussiininterrompuavecsafamilleproche, samaisonnatale,sarégion,lemondedesesancêtres,et surtout,lemondedutravailtelqu'onlevoitàTurin, capitaledeFiat,unmondeessentiellementindustriel.De touslesartistesintellectuellementdouésdecesiècle,et Leviestuniqueenceciqu'ilestdavantageunartistedela chimiequ'unécrivain-chimiste,ilpourraitbienêtrele mieuxadaptéàlaviedesonmilieudanssatotalité.Peut-êtrequ'avecsonchef-d'œuvresurAuschwitz,cetteviede lienscommunautairesconstituelaréponseprofondément civiliséeetvitalequ'ilopposeàceuxquisesontacharnés àtranchersesattachesàlongterme, etàl'expulser,comme sespareils,del'histoire. AudébutduSystèmepériodique,dansunparagraphequi décritundesprocessuslesplussatisfaisantsdelachimie,
PhilipRoth
ontrouvecettephrasesimplissime«Ladistillation, c'estbeau.»Lesproposquivontsuivrenesontpasautre chosequ'unedistillation,c'est-à-direuneréductionà l'essentieldecetteconversationaniméeetcouvrantde vastesdomainesquenousavonseueenanglais,aucours d'unlongweek-endpassépourl'essentielderrièrelaporte desonbureautranquille,quidonnesurl'entréedeson appartement.Cettepièceest vaste,meubléeavecsimpli-cité.Ilyaunvieuxcanapéàfleurs,etunechaiselongue confortablesurlebureau,untraitementdetextesrecou-vertd'unehousseparfaitementrangésderrièrele bureau,suruneétagère,lescahiers deLevi,auxcouleurs variéessurlesbibliothèquesqui tapissentlapièce,des livresenitalien,enallemandetenanglais.L'objetleplus évocateurestaussil'undespluspetitsils'agitd'un dessindiscrètementaccrochéaumur,etreprésentantun fildeferbarbeléplusoumoinsenlambeauxàAuschwitz. Plusenévidencesetrouventdesréalisationsludiques, faitesdefilélectriquehabilementtortilléparPrimoLevi lui-mêmeils'agitdefilgainéd'unvernisfabriquéàce seulusagedanssonproprelaboratoire.Ilyaungrand papillonenfil,unhibou,unminusculescarabée,et,haut surlemur,derrièrelebureau,deuxdesplusgrandes réalisationsl'uned'ellesreprésentantunguerrier-oiseau arméd'uneaiguilleàtricoter,etl'autre,commeLevime l'aexpliquédevantmaperplexité,«unhommejouant desonnez»UnJuif?ai-jesuggéréOuioui,a-t-il réponduenriant,unJuif,biensûr.
PHILIPROTHDansLeSystèmepériodique,quevousavez écritsur«legoûtpuissantetamer»devotreexpérience dechimiste,vousparlezdeGiulia,votrejeuneetchar-mantecollèguedel'usinechimique,àMilan,en1942. Giuliaexpliquevotre«maniedutravail»parlefaitqu'à
LaNouvelleRevueFrançaise unevingtained'années,vousêtesencoretimideavecles femmes,etn'avezpasdepetiteamie.Maiselleatort,je crois.Votremaniedutravailrelèvedequelquechosede plusprofond.Onalesentimentqueletravailestvotre thèmeprincipaletpasseulementdans LaCléàmolette, maismêmedansvotrepremierlivresurvotreincarcéra-tionàAuschwitz. ArbeitMachtFreiLetravaillibèresontlesmotsins-critsparlesNazissurleportaild'Auschwitz,saufqu'à Auschwitz,letravailestuneeffroyableparodie,inutileet absurdec'estunlabeur-châtimentquinepeutmener qu'àunemortatroce.Onpourraitvoirtoutevotreœuvre littérairecommes'employantàrendreautravailsasigni-ficationhumaine,pourreprendrelemotArbeitconfisqué parlecynismedérisoiredevosemployeursd'Auschwitz, quil'ontdéfiguré.Faussonevousdit«Chaquefoisque j'entreprendsunnouveautravail,c'estcommeunpremier amour.»Etilaimeparlerdecequ'ilfaitpresqueautant qu'ilaimelefaire.Faussone,c'estl'HomoFaber,rendu véritablementlibreparsesœuvres.
PRIMOLEVIJenecroispasqueGiuliaaiteutort d'attribuermafrénésiedetravailàmatimiditéd'alors auprèsdesfemmes.Cettetimidité,oucetteinhibition, étaitauthentique,pénible,lourdeàporterils'agissait d'unfacteurbienplusdéterminantpourmoiquema conscienceprofessionnelle.Letravailàl'usinedeMilan, telquejel'aidécritdansLeSystèmepériodique,étaitunfaux travail, auqueljenecroyaispas.Lacatastrophedel'armis-ticedu8septembre1943étaitdansl'air,enItalie,etil auraitfalluêtrefoupourl'ignorerens'enterrantdansune activitéscientifiquedénuéedesens. Jen'aijamaistentésérieusementd'analyserlatimidité quifutlamienne,maisilestclairquelesloisracistesde
PhilipRoth
Mussoliniyonteuleurpart.D'autresamisjuifsenont souffertdescamaradesdeclasse«aryens»nousacca-blaientdesarcasmes,endisantquelacirconcisionn'était niplusnimoinsqu'unecastrationet,inconsciemment dumoins,nousavionstendanceàlecroire,aidésencela parnosfamillespuritaines.J'inclineàpenserqu'àcette époqueletravailétaitpourmoidavantageunecompensa-tionsexuellequ'unevraiepassion. Pourautant,j'aiconsciencequedepuislecamp,mon métier,ouplutôtmesdeuxmétiers,lachimieetl'écri-ture,ontjouéetjouentencoreunrôleessentieldansma vie.Jesuispersuadéquel'êtrehumainnormalestbiolo-giquementconçupours'adonneràuneactivitétendant versunbut,etquel'oisiveté,ouletravailabsurde (commel'Arbeitd'Auschwitz)sontsourcedesouffranceet d'atrophie.Dansmoncascommedansceluidemonalter ego,Faussonne,travaillerrevientàrésoudresespro-blèmes. ÀAuschwitz,j'aisouventobservéuncurieuxphéno-mènelebesoindulavorobenfatto,dutravailbienfait,est sifortqu'ilpousselesgensàs'acquitter«commeilfaut» destâcheslesplusserviles.Lemaçonitalienquim'asauvé lavieenm'apportantàmangerendoucependantsixmois détestaitlesAllemands,leurnourriture,leurlangue,leur guerrepourtantquandilsl'ontoccupéàmonterdes murs,illesamontésdroitsetsolides,pasparobéissance, maispardignitéprofessionnelle.
PHILIPROTHSic'estunhommesetermineparuncha-pitreintitulé«L'histoirededixjours»,vousdécrivez, sousformedejournal,commentvousaveztenudu18au 27janvier1945àl'infirmeriedefortuneducamp,parmi lederniercarrédemaladesetdemourants,aprèsqueles Nazisavaientfuiversl'ouestavecquelquevingtmille
LaNouvelleRevueFrançaise
prisonniers«enbonnesanté».Àvouslire,j'ail'impres-siondelirel'histoiredeRobinsonCrusoéenenfer,avec vousPrimoLevidanslerôledeRobinson,arrachantles denréesvitalesauxépaveschaotiquesd'unîlotlemal règneenmaître.Cequim'afrappédanscechapitre, commedanstoutlelivre,c'estàquelpointpensera contribuéàvotresurvie,penserenespritscientifiquedoté desenspratiqueetd'humanité.Votresurvie,vous neme semblezpasladevoiràuneforcebiologique brute,nià unechanceinvraisemblable.Jelavoisplutôttenirau métierquivouscaractérise,vousl'hommedeprécision, quicontrôlelesexpériences,quichercheleprincipe d'ordreetsetrouve confrontéàl'inversiondetoutesses valeurs.Certes,vousfaitespartiedesrouagesd'une machineinfernale,maisdumoinsêtes-vousunrouage dotéd'espritdesystème,pourquicomprendreestimpé-ratif.ÀAuschwitz,vousvousdites«Jepensetrop» pourrésister,«Jesuistropcivilisé».Maisàmesyeux, l'hommeciviliséquipensetropestindissociabledusur-vivant.Chezvousl'hommedescienceetlesurvivantne fontqu'un.
PRIMOLEVIToutàfait,vousavezmisdanslemille.Au coursdecesdixjoursmémorables,jemesuisbeletbien faitl'effetd'êtreunRobinson,àceciprèstoutdemême queluis'emploieàsaseulesurviealorsquenous,mesdeux camaradesfrançaisetmoi,nous oeuvrionsconsciemment etavecbonheurenfin versunbutjusteethumain, celuidesauverlaviedenoscompagnonsmalades. Quantàsavoircequifaitqu'onsurvit,c'estuneques-tionquejemesuismaintesfoisposée,etqu'onm'a maintesfoisposéeaussi.Jesoutiensqu'iln'yavaitpasde règlegénérale,sinonqu'ilfallaitêtrearrivéaucampen bonnesanté,etsavoirl'allemand.Àpartça,c'étaitune