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Alors,commeça,ilestmort,Jerry,mafoi.c'estpasça lepire,nipourluinipourpersonne,mêmepaspourmoi quil'aiaiméetdoncquil'aime,puisquel'amourçanese conjuguepasenfindanslesensauquelvouspensezsi,il manqueraitplusqueça,maisl'amourasagrammaireàlui, ilconnaîtpaslestemps,seulementlesmodes,ouplutôtil enconnaîtunseul,leprésentinfini,quandonaimec'est pourtoujoursetleresteons'enfout.Quelquesoitl'amour, den'importequeltype.C'estpasvraiqueçatepasse,ya rienquipasse,c'estsouventçalacalamitéjustement, l'amourtuteletraînesaprès,commelaviecelle-lànon plusonpeutpasdirequecesoitvraimentuncadeausauf quel'amourçapasseencoremoinsquelavie,c'estlà, commelalumièredesétoiles,onenarienàfairedesavoir siellessontvivantesoumortes,ellesbrillentc'esttoutet mêmelejourtulesvoispasmaistusaisqu'ellesysont. Alorscommeça,onl'entendraplus,cetteguitare,eh bientantpispourçaaussi, onpeutsepasserdetout.Mon Dieu,commeilenjouait.Etquandsamainaplusobéi,il
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LaNouvelleRevueFrançaise
abaissélerideauetlespectacles'estarrêté.Là-dessus,pas d'objection.Tôtoutard,çaarrive,comment,c'estpas trèsimportant,detoutefaçonilfautqueçaarrive,etqui saitcombiend'entrenousiciprésentscesoir,mesdames etmessieurs,serontencorevivantsdansunmois,pastous entoutcas,c'eststatistiquementimpossible,telquiest entraindepoussersonvoisinetdeseplaindrequecelui quiest devantluil'empêchedevoirlascènes'estfaitfaire labarbecematinpourladernièrefois,maispatience,un an deplusoudemoinsçafaitpasunegrandedifférence, jeplainspasplusceuxquivonttirerleurrévérenceque j'envieceuxquicontinuent,etçam'intéressepastelle-mentdesavoirdequelgroupejefaispartie. AmenpourJerry,commepournoustousetpourtout. Commejedisais,jecritiquepassadécisionsiquelqu'un veutdescendredubusc'estsondroit,ets'ilpréfèresauter enmarcheavantl'arrêt,c'estsonaffaire.Ilarriveque quelqu'unsoitfatigué,qu'ilenpuisseplus,qu'ilenait marre,quesais-jeencore?Maisquand,unjourjele voyaisabattudeplusjouercommeavant,jeluiaidit, commeça,pourleréconforter,qu'ilavaitétéungrandde laguitare,ilaréponduqued'avoirétéçaluisuffisaitpas. Cequ'ilvoulait,c'étaitêtreêtremusicien,amoureux, n'importequoi,maisêtre. Àcemomentprécis,mesdamesetmessieurs,j'ai com-prisquellegrandechancec'estd'êtrené,commemoi,ou d'avoirunoncleouungrand-pèreouquivousvoulezqui soitàBratislavaouàLeopoliouàKalocsaoudans n'importequelautretroudecettefoutueMitteleuropa c'estunenfer,onsecroiraitdansdeslatrines,yaqu'à sentircetteodeurrance,cettepuanteurquiestlamême deVienneàCzernowitz,maisaumoinsont'imposepas d'être,bienaucontraire.Ah,siJerryavaitcompris, quandsamainluiobéissaitplus,quellechancec'est d'avoirété,lavacance,lagrandelicencedeplusavoirà
ClaudioMagris
être,deplusavoirbesoindejouer,deplusresterenfermé danslacasernedelavie,d'avoirenfinlaquille Maispeut-êtrequ'ilpouvaitpas,parcequ'ilétaitpasné, ilavaitpasvécudanscetairdelaPannonie,stagnantet épaiscommeunecouverture,danscetteaubergeenfumée onmangemaletonboitplusmalencoremaisoù onest sibienquanddehorsilpleutetqu'ilfaitduventet dehorsc'esttoutletempsqu'ilpleutetqueleventvous coupelafigure.Oui,n'importequelépicierdeNitraoude VarazdinpourraitenseigneràtoutelaCinquièmeAvenue saufàceuxquipeut-êtresontjustementarrivésde NitraoudeVarazdinoudequelqueautrearpentdeboue delaPannoniequelbonheurc'estd'avoirété. Ah,lamodestie,lalégèretéd'avoirété,cetespaceincer-tainet instableriennepèse,contrelaprésomption,le poids,lamisère,l'angoissed'êtreEntendons-nousbien,je vousparlepasdupassé,lanostalgiec'estpasmontruc,c'est bêteetçafaitsouffrir,lemotlui-mêmeledit,nostalgie, malduretour.Lepasséilesthorrible,onestdesbarbares, desméchants,maisnosgrands-parentsetnosarrière-grands-parentsétaientdessauvagesencoreplusférocesque nous.Sûrquejevoudraispasêtre,vivreàleurépoque. Non,cequejevoudrais,c'estavoirétédepuistoujours exemptéduservicemilitaired'exister.Unepetiteinfirmité c'estparfoissalutaire,çavousprotègedel'obligationde participeretd'ylaisserdesplumes. Être,çafaitmal,çalaisseaucunrepos.Faisceci,faiscela, travaille,lutte,gagne,tombeamoureux,soisheureux,tu doisêtreheureux,vivrec'estcedevoird'êtreheureux,sinon quellehonte.Alorsoui,tufaistouttonpossiblepourobéir, pourêtrequelqu'undebien,quelqu'und'heureuxcomme c'esttondevoir,maisvasavoirpourquoi,leschoseste tombentdessus,l'amourtedégringolesurlatêtecomme unecheminéed'untoit,c'estunsalecoupoupire,tu marchesenrasantlesmurspourévitercesautosdevenues
LaNouvelleRevueFrançaise
follesmaislesmurssontfendus,pierrescoupantesetvitres briséesquit'écorchentet tefontsaigner,tuesaulitavec quelqu'unetl'espaced'uninstanttucomprendsceque pourraitetdevraitêtrelavraievieetc'estunchocinsoute-nablerassemblersesvêtementsquitraînentparterre,se rhabiller,vite,sortir,heureusementyaunbarjusteàcôté, ceserasibondeboireuncaféouunebière. Voilà,boireunebière,parexemple,c'estunefaçon d'avoirété.Tueslà,assis,turegardessedissiperlamousse, chaquebulleestuneseconde,unbattementdecœur,unbat-tementenmoins,reposetpromessederepospouruncœur fatigué,toutestderrièretoi.Jemesouviensquemagrand-mère,quandonallaitlavoiràSubotica,couvraitdedrapsles coinsdesmeublesetenlevaitunetableenfer,pourquenous, lesenfants,onsefassepasmalquand,encourantàtraversla maison,onsecognait,etellecouvraitaussilesprisesdecou-rant.C'estça,avoirété,c'estvivredanscetespaceyapas d'anglesvifstut'écorchespaslesgenoux,tupeuxpas éclairerlalampequiteferaitmalauxyeux,toutest immobile,horsjeu,yapasdepiège. Ehoui,mesdamesetmessieurs,telestl'héritageque nousavonsreçudelaMitteleuropa.Uncoffre-fortvide, maisavecuneserrurepropreàdécouragerceuxquivou-draientleforcerpourydéposerquisaitquoi.Vide,sans rienquiprennelecœuroumordel'âme,lavieestlà,déjà écoulée,ensûreté,àl'abridetoutaccident,billetde banquedecentanciennescouronnesn'ayantpluscours quetususpendsaumur,sousverre,etquinerisque aucuneinflation.Dansunromanaussi,leplusbeau,au moinspourceluiquil'écrit,c'estl'épilogue.Toutestdéjà arrivé,écrit,résolu,lespersonnagesviventheureuxet contentsoubienilssontmorts,c'estlamêmechose,en toutcasilnepeutplusrienarriver.L'écrivaintientl'épi-logueentresesmains,illerelit,aubesoinilchangeune virgule,maisc'estsansdanger.
ClaudioMagris
Toutépilogueestheureux,duseulfaitqu'ils'agitd'un épilogue.Tuvassurlebalcon,unsouffledeventpasseentre lesgéraniumsetlespensées,unegouttedepluiecoulesur tonvisage,s'ilpleutplusforttuaimesécouterlesgouttes tambourinersurlestore,quandças'arrêtetuvasfaireun petittour,tuéchangesquelquesmotsaveclevoisinquetu rencontresdansl'escalier,niluinitoin'accordezd'impor-tanceà cequevousditesmaisc'estagréabledebavarderun moment,etpuisdelafenêtredupaliertuvoislà-bas,dansle fond,unebandedemerquelesoleil,quivientdesortirdes nuages,faitbrillercommeunelame.Lasemaineprochaine nousallonsàFlorence,ditlevoisin.Ahoui,c'estunebelle ville,j'ysuisdéjàallé.Etcommeçaons'épargnelafatigue duvoyage,lesqueues,lachaleur,lacohue,larecherched'un restaurant.Quelquespasdansl'airdusoirrafraîchiparla pluie,etpuisturentres. Ilnefautpastropsefatiguer,sinon onfinitpars'énerveretonn'arriveplusàs'endormir.Et l'insomnie,croyez-moi,mesdamesetmessieurs,c'estter-rible,çavousécrasevousétouffevouspoursuitvousempoi-sonnebref,l'insomniec'estlaformesuprêmedel'être,être =insomnie,c'estpourçaqu'ilfautdormir,dormircen'est quel'antichambreduvéritableavoirété,maisc'estdéjà quelquechose,unsoupirdesoulagement.
CLAUDIOMAGRIS
Traduitdel'italienparJEANetMARIE-NOËLLEPASTUREAU.
ClaudioMagris,àTriesteen1939,professeur,conférencier, traducteurdeKleist,Ibsen,Schnitzler,Buchner,estl'auteur d'innombrablesarticles,tantdanslapresseitaliennequ'inter-nationale,etd'unedouzainedelivres.Derniersouvragesparus Microcosmes(Gallimard,1998)etUtopieetdésenchante-ment(Gallimard,2001).
DONDeLILLO
Baader-Meinhof
Ellesentitqu'ilyavaitquelqu'und'autredanslasalle. Iln'yavaitpasvraimentdebruit,justeunpressentiment derrièreelle,uninfimedéplacementd'air.Elleétaitseule depuisunmoment,assisesurunbancaumilieudela galerieaveclestableauxdisposésautourd'elle,uncycle dequinzetoiles,etc'estl'effetquecelaluifaisait,qu'elle étaitassisecommeons'assoitdansunechapellefuné-raire,auprèsducorpsd'unparentoud'unproche. C'étaitcequ'onappelaitparfoisuneveilléefunèbre,lui semblait-il. ElleregardaitUlrikeàprésent,latêteetlehautdu corps,lecouécorchéparlacorde,mêmesiellenesavait pasaveccertitudequeltyped'instrumentonavaitutilisé pourlapendaison. Elleentenditl'autrepersonnes'approcherdubanc,un pasd'hommelourd,traînant,etelleselevapourallerse planterdevantleportraitd'Ulrike,l'unedestroisrepré-sentationsd'Ulrike,mortedanschacune,étenduesurle soldesacellule,latêtedeprofil.Lestoilesvariaienten taille.Laréalitédelafemme,latête,lecou,laplaie ouverteparlacorde,lescheveux,lestraitsduvisage, étaientpeintsavecdifférentesnuancesd'obscuritéetde
DonDeLillo
clarté,undétailplusprécisiciquelà,laboucheflouesur untableauquiapparaissaitpresquenaturelleailleurs, toutcelademanièrenonsystématique. «Pourquoipensez-vousqu'ilaitfaitçacommeça?» Elleneseretournapaspourleregarder. «Siténébreux.Sanscouleur.» Elledit«Jenesaispas»,etpassaàlasériesuivante, intitulée«HommeAbattu».C'étaitAndreasBaader. Ellepensaitàluiparsonnomentier,ousonnomde famille.EllepensaitàMeinhof,ellenevoyaitMeinhof queparsonprénom,Ulrike,etc'étaitpareilpour Gudrun. «J'essaied'imaginercequileurestarrivé. Ilssesontsuicidés.Oubienl'étatlesatués.» Ildit«L'état».Puisillerépéta,lavoixgrave,surun tondemenacemélodramatique,s'exerçantàuneformu-lationplusappropriée. Elleavaitenvied'êtrecontrariée,maiselleéprouvait plutôtunvaguechagrin.Cen'étaitpassongenre, d'employerceterme«l'état»danslecontexte inflexibledelapuissancepubliquesuprême.Cen'était passonvocabulaire. LesdeuxtableauxdeBaadermortdanssacellule étaientdelamêmetaillemaisabordaientlesujetde manièresdifférentes,etc'estcequ'ellefaisaitàprésent elleseconcentraitsurlesdifférences,lebras,lachemise, l'objetindéterminéàlalimiteducadre,ladisparitéou l'incertitude. «Jenesaispascequis'estpassé,dit-elle.Jedisseule-mentcequelesgenscroient.C'étaitilyavingt-cinqans. Jenesaispascommentc'étaitàl'époque,enAllemagne, aveclesbombes etlesenlèvements. Ilsontconclureunaccord,vous necroyezpas?
LaNouvelleRevueFrançaise
Certainspensentqu'ilsontétéassassinésdansleurs cellules. Unpacte.Ilsétaientdesterroristes,non?Quandils netuentpaslesautres,ilssetuenteux-mêmes»,dit-il. ElleregardaitAndreasBaader,d'aborduntableau, puisl'autre,puisencorelepremier. «Jenesaispas.Peut-êtrequec'estencorepire,enun sens.C'esttellementplustriste.Ilyatellementdetris-tessedanscestableaux. Ilyenaunequisourit»,dit-il. C'étaitGudrun,dans«Confrontation2». «Jenesaispassic'estunsourire.Çapourraitêtreun sourire. C'estl'imagelapluslimpidedelasalle.Peut-êtrede toutlemusée.Ellesourit»,dit-il. ElleseretournapourregarderàGudrunl'autreboutde lagalerieetvitl'hommesurlebanc,àdemitournévers elle,encostumeavecsacravatedéfaite,etatteintd'un débutdecalvitieprécoce.Ellel'aperçutseulement.Illa fixait,maisellelaissacourirsonregardjusqu'àlasil-houettedeGudrun,enblousedeprisonnière,adosséeà unmuretsouriante,certainement,oui,surletableaudu milieu.TroisportraitsdeGudrun,souriantpeut-être, souriant,etnesouriantprobablementpas. «Ilfautunentraînementspécialpourregarderces tableaux.Jen'arrivepasàdistinguerlespersonnages. Maissi,vouspouvez.Regardezsimplement.Ilfaut savoirregarder.» Elledéceladanssaproprevoixunenotederéprimande. Ellesedirigeaversl'extrémitédelagaleriepourregarder letableaud'unedescellules,avecdehautsrayonnagesqui couvraientprèsdelamoitiédelatoile,et uneforme sombre,telleunecouronnemortuaire,quipouvaitêtre unmanteausuruncintre.