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La Nouvelle Revue Française N° 342

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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
JIMHARRISON L'Alcool
Toutacommencédebonneheurepardesgorgéesbues àlasauvette.Leplussouvent,nousn'avionspasde whiskyàlamaison,carmafamillen'étaitpasassezriche pourenacheter,saufpendantlesvacancesl'onnous offraitquelquesbouteilles.Labièreétaitréservéeauxweek-ends,etencore passouvent,peut-êtreunefoisparmois, mêmesienétémesonclesWaltetArty,récemment démobiliséspendantlaSecondeGuerremondialeet plutôtportéssurlessédatifs,arrivaientànotrechaletavec unebouteilledeFourRosesetunecaissedebièrede supermarché,cettedernièrecoûtantenvirontroisdollars. D'habitude, toutecettebièreétaitécluséependantqu'ils pêchaientsuffisammentdepoissonpourledîner,puisle whiskydemeuraitrationnédurantlalonguesoiréel'on jouaitaupokeretàunjeudehasardnomméTripoley. Mesdeuxdécilitresdebièredansunverreàjusdefruit avaientungoûtâcredecéréaleamère.Unrotdésagréable s'ensuivait.Lewhiskyintouchabledégageaitunepuan-teurquirappelaitl'odeurhuméelorsqu'onmettaitlatête dansungrospipe-lineàl'entrepôtdematérielpétrolier
LaNouvelleRevueFrançaise
situéprès decheznous.Touslesadultesbuvaientet fumaient,parlaienttantetplus,terriblementheureux d'êtrerevenussainsetsaufsdelaguerre,maispastoutà faitindemnes.Passertoutelaguerresurunnaviremili-tairedanslePacifiqueSudestuneexpérienceassezmal décritedansleslivres,sansparlerdesfilms.Elleselitau mieuxsurcesvisagesquej'aiobservésilyaundemi-siècle,cesvisagesmarquésd'hommesquiessayaientlabo-rieusementderetrouveruneexistencenormale.
Jecroisvraimentque,lorsqu'onapassésajournéeà manierunepelleouderrièreunbureauengrinçantmen-talementdesdentsdepuislematin,l'alcoolconstituele ritedepassageobligéentrecelabeuringratetlesloisirs dusoir,cettepartiedelaviequialieulorsqu'onn'estpas obligédegagnersacroûte,lessoiréesetlesweek-ends consacrésàlapoursuited'unbonheurauqueloncroit mordicusavoirdroit. Le«bonheur»,voilàlemot-clef, mêmesilesconnota-tionsensontplutôtnauséeuses.Legaminremarqueaus-sitôtquecespetitesgorgéesl'engourdissentvaguement, maisdemanièreassezagréable.Detouteévidence,la bièren'apasaussibongoûtqu'unebarrechocolatéeou unebouchéedeviandegrilléeàpoint,moyennantquoi l'alcooldevientunmystérieuxmédicamentqueles adultess'administrentdeleurpleingrépours'engourdir etconnaîtrelebonheur,unplaisir quin'arrivenéanmoins pas àlachevilledetespetitesséancesdemasturbation danslestoilettesenpleinair,derrièrelechalet,àlalisière delaforêt.Desannéesplustard,jerepenseàceslieux d'aisancechaquefoisquejelisleversdeYeats«L'amour adressésonpalaissurleslieuxmêmesdesexcréments.» Lesironiesdelaviesontinnombrables,mêmesil'onse familiarisetrèslentementavecelles.Quandlesadultes
JimHarrison boiventtropetrienttropfortjusquetrèstarddansla nuit,ilssontplutôtrétaméslelendemainmatin.Tujettes uncoupd'oeildiscretàpartirdugrenierduchaletettu aperçoistonadorabletanteBarbara,lesseinsnus,latête entrelesmains,etquimaugrée«NomdeDieu,j'aiune gueuledeboiscarabinée.»Lavisiondesesseinst'em-pêchedepenserquelabièreetl'alcoolentraînentparfois quelquessouffrances. Danstafamille,ducôtédetamèreetdesSuédois,l'alcool n'aaucuneffetvisible,saufsurlegrand-oncleNelse,un vieuxcélibataire merveilleuxethautencouleurquivitdans lesboisetsepelotonne surlesol,aumilieudumassifde lilas,lorsqu'ilatropbu.DirequelesSuédoisnesontpastrès démonstratifsrelèvedupluspurdeseuphémismes.Àleurs yeux,leseletlepoivresontdescondimentsadéquatspour toutelavie.Laseulemodificationdiscernableapportéepar laconsommationdewhiskyGuckenheimer,lamarquela moinschère,c'estquegrand-pèreavaittendanceàtricher surlescoreaupinoclequandilenbuvaittrop,etpuissa chiqueavaitaussitendanceàraterlecrachoir,maisseule-mentdecinqousixcentimètres.Quelquesannéesplustard, enproieàunegrandemélancolieliéeaumaldupays,j'ai essayédecommanderunverredewhiskyGuckenheimerau trèschichôtelBeverlyHillsetlebarmanatrouvéçaformi-dablementdrôle.
Moncopaind'enfanceDavidKilmeravaitaccèsau whiskycommeill'entendait,carsonpèreétaittrès prospèredansnotrepetiteville,etpuisilpossédaitun chaletassezprochedunôtreauborddulac.Nousen avonsvolépournotrecampdanslesbois,maiscescotch avaitungoûtdelavassemêmes'ilfaisaitofficed'excellent anti-moustiques.Ilétaitégalementirremplaçablepour allumerlesfeuxdecamp.
LaNouvelleRevueFrançaise
Lapremièrecuiteaeulieuàseptheuresdusoir,la veilleduNouvelAn.Mamèrem'aobligéàprendreun baintrèschaudet,àtreizeans,j'aivomitripesetboyaux. Cetteexpériencem'apousséverslareligionetl'athlé-tisme.Enclassedepremière,j'aifinideuxièmeduhuit centsmètresquiréunissaittouslesspécialistesducomté. Jepouvaisfairecenttractionsavecunseulbrasàlabarre fixe.J'étaisprofondémentmédiocreausoftball,aubase-ball,aubasketetaufootball.Laperted'unœil suiteàune blessureprécoceconstitueungrandhandicapdanstous cessports.J'aibientôteuuncoudetaureauparcequeje tournaissanscesselatêteafindevoirl'objetoul'individu quiallaitmepercuterenvenantdelagauche.Jem'inté-ressaisàl'artetàlalittérature,deuxchampsd'activitéqui denotoriétépubliquesontcopieusementarrosésd'alcool. Enclassedeterminaleaulycée,alorsquej'étaisplongé danslesmerveillesdeJamesJoyce,unamietmoiavons volédeuxcaissesdescotchHaig&Haigdanslegarage d'unhommetrèsriche.Plusdequaranteansaprès,jene peuxtoujourspastoucherauscotch,àmoinsqu'iln'yait riend'autreàboire.AinsiqueWilliamFaulkner,cenoble picoleur,ledisait«Entrelescotchetrien,jechoisisle scotch.»Pleind'espoir,j'aiversédiscrètementunpeude ceHaig&Haigdanslesodad'unefillependantunefête. «Unchienapissédansmonverre»hurla-t-ellealors. Maiselleagardésapetiteculotte.Unamis'estsaoulé avecunefemmeavantdeseblesseraupénis.Ilyaeu beaucoupdesangsurlabanquettearrièredelavoiture. C'étaitungrandsportif,nousavonsperdulematch auqueliln'apaspujouer.Denombreusesrumeursont alorscirculé,maispersonnenes'estmoquédeluicar c'étaitletypelepluscostauddetoutlelycée,ilpouvait descendreunpackdesixbièresenunquartd'heure,une
JimHarrison habitudequivousrenddistraitlorsquevotrepénisvisesa cible.
Toutescesanecdotesrelèventdel'étiologied'unepra-tiquequiapparemmentnes'estpastransforméeenmala-diedansmoncas.Ondébatfréquemmentsurlemodèle pathologiquedel'alcoolisme.Trèssimplement,c'estvrai pourcertainsetpaspourd'autres.Lesgensmentent commedesarracheursdedentssurlessujetsdusexe,de l'argentetdel'alcool.Ilfautêtreunvraipropoursavoirsi c'estdulardouducochon.Maisonpeutquandmêmese demander pourquoiilsnedevraientpasmentir.Malgréles intérêtssociauxetéconomiquesdelaculturedominante,il estpossibledeconsidérerlaviecommedépassantlaseule dimensiond'unprojetd'auto-amélioration. Danslecasdel'argent,certainsprétendentgagner plusoumoinsquecequ'ilsgagnentréellement,selonla situation.Sivousêtesencompagnied'amismoinsfor-tunésquivontpeut-êtrevousdemanderencoreunprêt, vouslaissezentendrequevousneroulezpassurl'or.Les conversationsportantsurlesexesontsouvententrelar-déesd'incursionsdanslesfantasmesdetoutunchacun. Onentendrarement,voirejamais,dire«Ehbenoui, j'étaisaulitaveccecélèbremannequin,maisjebandais mouettoutàcoupmonglands'estretournéversmoi pourmedirenon.» Quantàl'alcool,sesévocationssontsaturéesd'unriche etnauséeuxfolklore.Cinqmartinisendeviennenttrois, troisbouteillesdevinendeviennentdeux,contrairement auxexagérationsdenotrelointainejeunesse,quandnotre vantardisespontanéenouspoussaitàhurler«J'aides-cendutouteunecaissedeSchlitz»alorsqu'aumilieudu troisièmepackdebièreons'endormaitbrusquement,une
LaNouvelleRevueFrançaise partdepizzacoincéeentrelesmaxillaires.Àl'aube,les mouchesavidesserégalaient.
L'autrejour,dansunbarlocaljebuvaisuneseule vodkaAbsolutavecdesglaçonsetunzestedecitron(cer-tainsjoursj'enprendsdeux),unamim'aparlédeson check-upannuel. C'estuneprocédureassezonéreusepour unhommedesoixanteans,dumoinslecroyait-il. «Pourquoine pasdirelavérité?»Quandlemédecinlui demandapourlaformecombiendeverresilbuvaitpar semaine,monamirépondit«Unebonnecentaine.» Inutiledeledire,cen'estpasuneréponseacceptable. «Voussavez,certainsjoursjemecontentededeuxou troisverres,maisaumoinsdeuxjoursparsemainej'en boisunebonnetrentaine,aprèsquoijelèvelepiedetme limiteàenvironquinzeparjour.»C'estun homme remarquablementsolide,âgéd'unesoixantained'années, d'originegermanique,etiln'apaslamoindrelésionau foieniauxreins.Jen'aipasd'informationparticulièresur soncerveau,mêmesij'aiconsacréuntempsconsidérable àl'étudedelaphysiologieducerveauafind'écrireun roman.Danslaconversation,ilfonctionnementalement aumoinsaussibien,sinonmieux,quenotre actuelprési-dent.Voilàunhommerare,capabledeboiredesquan-titésd'alcoolquitueraientàpetitfeuquatre-vingt-dix-neufpourcentd'entrenous.Beaucoupdecasse-cous boiventtropdecoups.
Toutcequejedissurl'alcoolestprofondémentsuspect et,jel'espère,toutaussimordant. Soudain,lemondes'estmisàgrouillerdepèresla moraleetdebéni-oui-ouiquienvisagentlaviecommeun problèmeàrésoudre.Rienquel'autrejouràlatélévision, untypequiavaitperduun parentprocheàcausedeTim
JimHarrison McVeighdisait,aprèsavoirassistéàl'exécution,qu'ilne ressentait«nifermeturenidécompression».Sivousne comprenezpasquecetteespècedevioldulangagerelève d'unebrutalitéimbécile,alorsjenepeuxrienfairepour vous.Uneexistencesoumiseàdetellesâneriespsycholo-giquesn'est,commeondit,pasunevie,maislapreuve toutefraîchedelanouvellementalitévictorienneetde l'éthiqueuniqueactuellementenvigueur. Enentendantcetype,j'airepenséàunbaindeboue particulièrementsaignantàHollywood,ilyaquelques années,quandunsoirtrèstardj'airegardéuneémission surunechaîne detélélocaleunetrèsjoliejeunefemme pleuraitderageàl'idéequedesgensfumaientdesciga-rettes.Cettebeautéétaitenfaitaromathérapeuteetelle nemettaitjamaislespiedsdanslesbars,pasplusque l'immensemajoritédesCaliforniensquiontfiniparvoter pourinterdiredefumerdanslesbars.Quedevons-nous concluredetoutça?Jecroisquec'estChristopherHit-chensquiafaitremarquerquel'hystérieanti-tabaca commencéàl'époquedudéclinducommunisme.Si jamaisilsboivent,cestypesàl'éthiqueuniqueontles lèvresfigéesenunrictuspermanentilsarticulentle mot«chardonnay»,mêmesiennovembredernierune dame,quigrimaçaenvoyantmonmartiniSapphireet mescigarettesAmericanSpirit,réussitàprononcer «merlot»avecunedictionpâteuse.Enattendant,nous devonsprendregardeàlaflopéedethérapeutesamateurs quisemblentdepuispeuenvahirlemarché.Qu'ils'agisse devotregnôle,devosclopesoudevotrepitance,ilsvont essayerdepisserdessus.
Retourautableaunoirintime,auxcirconvolutions cérébralesdontlefintissufémininconservelatrace, certespasindélébile,demessouvenirs.Unjour,aprèsune
LaNouvelleRevueFrançaise soiréetrèsdureàHalibutPointdansleMassachusetts, mafilletoutejeunem'aditqu'àmonréveil«lesmouches dansaientdansmabouche».Jemesuisrappeléquelques homardsaubeurreaccompagnésdebonnesrasadesde mauvaiswhiskyOldThompson.J'aiperduplusieurs membresdemafamilleàcausedechauffardsenétat d'ébriété,j'aivuautourdemoidesfamillesentières détruitesparl'alcoolismed'unseulparentjesuisdonc conscientdudanger.L'alcool,c'estparfoislaBosnieoule Congoembrasésetravagéspardesmillionsdemachettes, alorsquelamarijuanainterditeressembledavantageàla premièrepériodeinoffensivedelacélèbreMaryPoppins. Jen'aijamaisaimémedéfoncer,carj'aialorsenviede boirepoursurmonterl'impressiond'êtredéfoncé.Etpuis lamarijuanam'atoujoursdonnéenviedemangerun cheeseburger,alimentauqueljenetouchenormalement pasplusd'unefoisparan.Lesgraissesetlebeurretuent desmillionsdepersonneschaqueannée.Ilestclairement établiquelesconducteursenétatd'ivresse,délitdontje n'aijamaisétéreconnucoupable,tuentenvironvingt-cinqmillepersonnesparan.Maisonpeutsedemander pourquoilesconducteursquinesontpas enétatd'ivresse tuentchaqueannéeàpeuprèslemêmenombredegens. Biensûr,ilssontbeaucoupplusnombreux,maissilapro-pagandeétaitcorrecte,ilsdevraientêtreparfaits.
Ilyavingtans,dansmajeunessealcoolisée,monseuil detoléranceàladouleurétaittelquejesupportaisbien lesgueulesdeboisetquejecontinuaisdefonctionner commeécrivain.C'estdevenudemoinsenmoinsvrai aprèslacinquantaine et,àmesurequeletempspassait,ce qu'apparemmentilnepeutpass'empêcherdefaire,j'ai entièrementperducettecapacité.Detouteévidence, j'étaisbeaucoupplusintéresséparmonartquepar