La Nouvelle Revue Française N° 568

De
Javier Marías, Sept raisons de ne pas écrire de romans et une seule de le faire
Éric Fottorino, Le matin suivant
Caroline Lamarche, Lola salope
Nicolas Rey, Un chevreuil
Thomas A. Ravier, Les aubes sont navrantes
Emmanuel Merle, Toutes les pierres ont une face plate
Michel Braudeau, Bagage à main
Juan Coronel Quiroga, Les mains du Che
Reinaldo Arenas, Mourir en juin, la langue pendante (Ville)
Guillermo Cabrera Infante, Raúl Rivero, le condamné par excès de confiance
Raúl Rivero, Neuf poèmes
Jim Harrison, Après la guerre
Louis Chevaillier, Premiers souvenirs d'un Martini blanc
Nick Tosches, Gynæcology
Écrivains iraniens :
Frederic Ramade, Fiction persane, courte histoire et histoire courte d'un genre littéraire
Nasim Vahabi, Une partition à quatre mains
Châhrnouch Pârsipour, Les pendants de cristal
Bijan Nadjdi, Confié à la terre
Monirou Ravânipour, Kanizou
Zoyâ Pirzâd, L'histoire du lapin et de la tomate
Amir Hassan Tcheheltân, La lucarne verte des feuilles
Farkhoundeh Âghâi, L'attachement
Farzâd Ebrâhimi, Monsieur Samovi, un demandeur d'asile optimiste
Dâriouch Kâregar, La Méduse
Javad, La photographie
Chroniques : le cinéma :
Serge Chauvin, L'avers des corps (Larry Clark et Ed Lachman ; Bertrand Bonello)
Chroniques : les arts :
Pierre Descargues, Les dialogues du passé et du présent (Rembrandt ; Vuillard ; Klee ; Hajdu ; MoMus)
Chronqiues : le théâtre :
Hédi Kaddour, Edward Bond, Si ce n'est toi
Chroniques : courrier :
Lydie Lachenal, À propos de La mort de Max Jacob
L'air du temps :
Alberto Manguel, Toute chair est comme l'herbe : Le lecteur dans le jardin
Jean-Hubert Gailliot, Cervelle de coyote
Nicolas Puzenat, La Reine et le Fou
Andrei Vieru, En lisant Glenn Gould
Notes : la poésie :
Gérard Bocholier, Petit inventaire de poésie
Renaud Ego, Vies d'Alain Jouffroy (Gallimard)
Notes : la littérature :
Shoshana Rappaport-Jaccottet, Choix de lettres d'Henri Thomas (Gallimard)
Stéphane Zékian, Entretiens et conférences de Georges Perec (Joseph K.)
Pierre Perrin, Le Grand Livre de la langue française (Le Seuil)
Notes : le roman :
Richard Blin, Nouvelles aventures de Pelby de Jacques Réda (Gallimard)
Notes : les essais :
Stéphane Zékian, Narcisse Ancelle, persécuteur ou protecteur de Baudelaire de Catherine Delons (Du Lérot Éditeur)
Notes : lettres étrangères :
Yves Leclair, Conversations avec Joseph Brodsky de Solomon Volkov (Du Rocher) - Saint-Pétersbourg, trois siècles de culture de Solomon Volkov (Du Rocher)
Thomas Regnier, Le Chercheur de traces d'Imre Kertész (Actes Sud)
Alain Clerval, L'Anneau de Clarisse de Claudio Magris (L'Esprit des Péninsules)
Max Alhau, Le Mal de Montano d'Enrique Vila Matas (Christian Bourgois)
Yves Leclair, Espèces menacées de Richard Bausch (Gallimard)
Pierre Perrin, Son nom était Iran de Mohamad Mokri (La Différence)
Notes : la musique :
Philippe Dulac, Stephen Kovacevich au risque de Beethoven
Publié le : lundi 13 avril 2015
Lecture(s) : 6
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072388798
Nombre de pages : 352
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
JAVIERMARÏAS Septraisonsdenepasécrirederomans etuneseuledelefaire
Il mevientàl'espritseptraisonsdenepasécrirede romansaujourd'hui
Premièreraison Ilyenatropettropdegensenécrivent.Nonseule-mentceuxdupassésonttoujourslà,quiveulentêtrelus éternellement,maisilenparaîtchaqueannéedesmil-liers,totalementnouveaux,auxcataloguesdeséditeurset dansleslibrairiesdumondeentieretcen'estpastout unplusgrandnombredemilliersencoresontrejetéspar cescataloguesetn'arriventpasenlibrairie,cequineles empêchepasd'existereuxaussi.Ils'agitparconséquent d'uneactivitébanale,enprincipeàlaportéedetouteper-sonneayantapprisàécrireàl'école,etpourlaquelleil n'estbesoind'aucunesorted'étudessupérieuresnidefor-mationspécifique.
Deuxièmeraison Iln'yaaucunmériteàenécrire.Lapreuveenestqu'il s'agitd'ungenrepratiqué,occasionnellementounon,par
LaNouvelleRevueFrançaise desindividusdetouteespèce,quellequesoitleurprofes-sion,etparconséquentceladoitêtrefacileetdépourvude toutmystère.Queleromanpuisseêtrecultivéparles poètes,lesphilosophesetlesdramaturgesnes'expliquepas autrementparlessociologues,leslinguistes,lesban-quiers,leséditeursetlesjournalistesparleshommespoli-tiques,leschanteurs,lesprésentateursdelatélévisionetles entraîneursdefootballparlesingénieurs,lesinstituteurs, lesdiplomates(parcentaines),lesfonctionnairesetles acteursdecinémaparlescritiques,lesaristocrates,les curésetlesmaîtressesdemaisonparlespsychiatres,les professeursd'universitéetdelycée,lesmilitaires,lesterro-ristesetlesgardiensdechèvres.Celaconduitàpenser, cependant,sionlaissedecôtécettefacilitéetcemanquede mérite,queleromandoitprocurerquelquechose,oubien constituerunagrément.Maisquelleestcettesorted'agré-ment,quiestàlaportéedetouteslesprofessions,indépen-dammentdeleurformationpréalable,deleurprestigeet deleurpouvoird'achat?Queprocure-t-il?
Troisièmeraison Leromanneprocurepasd'argent,ou,plutôt,unseul romansurcentpubliéspourhasarderunpourcentage optimisterapportedubonargentàsonauteur.Dansle meilleurdescasils'agitdesommesquinevouschangent paslavie,c'est-à-direquinesontpassuffisantespour qu'onpuisseprendresaretraitedeplus,unromande longueurnormaleetd'unelisibilitéminimaledemande desmois,parfoisdesannéesdetravail.Investirtoutce tempsdansunlabeurquiaunpourcentdechancesd'être rentableestunnon-sens,surtoutsil'ontientcomptedu faitqu'enprincipepersonnepasmêmelesaristocrates nilesmaîtressesdemaisonquisefontaidernedispose aujourd'huidecetemps.(LeMarquisdeSadeetJane
JavierMarias
Austenl'avaient,leurséquivalentsd'aujourd'huinel'ont pas,etcequiestpire,lesaristocratesetlesmaîtressesde maisonquin'écriventpas,maisquilisent,n'onteux-mêmespasletempsdelirecequ'écriventleurshomo-loguesécrivains.)
Quatrièmeraison Leromann'apportepaslacélébrité,ou,s'ill'apporte, ellen'estpastrèsgrandeetpeutêtreobtenuepardes moyensplusrapidesetmoinslaborieux.Lavéritablecélé-brité,toutlemondelesait,estaujourd'huidonnéeparla télévision,ilestdeplusenplusraredevoirunroman-cier,saufs'ils'ymontrenonpasenvertudel'intérêtoude l'excellencedesesromans,maisensaqualitéd'imbécile oudeclowncompétent,avecd'autresclownsprovenant d'autresdomaines,artistiquesounon,peuimporte.Les romansdeceromanciervéritablementcélèbreune célébritétélévisuelleneserontqueleprétexteinitial, ennuyeuxetviteoubliédesapopularité,dontladurée dépendrabeaucoupplusdesonaptitudeàmanierune canne,àenroulersonécharpeautourdeson cou,incliner samoumoute,arborerdeschemiseshawaïennesoudes giletsaffligeants,racontercommentilcommuniqueavec sonDieuhétérodoxeetsaViergeorthodoxeouquelle bellevie,quellevieauthentiqueilvitchezlesArabes (cela,dumoins,enEspagne),quedelaqualitédeses futursouvrages,dontenréalitétoutlemondesemoque. D'autrepart,c'estuneabsurditéquedefairel'effortd'écrire desromanspourdevenircélèbre(mêmesionrédiged'une manièreplate,celaprenddutemps)àuneépoqueil n'estpasbesoindefairequoiquecesoitdeparticulierni debientangiblepouryarriverunmariageouune liaisonaveclapersonneadéquateetlecortèged'affaires conjugalesetextraconjugalesqui s'ensuitsontbeaucoup
LaNouvelleRevueFrançaise plusefficaces.Onpeutégalementsecontenterd'unesolu-tionfacile,encommettantquelquesindécencesouénor-mités,àconditionqu'ellesnesoientpasassezgravespour vousenvoyerenprisonpourunetroplonguedurée.
Cinquièmeraison Leromannedonnepasl'immortalité,entreautresrai-sonsparcequec'estàpeinesicelle-ciexisteencore.Àce propos,lapostéritéelle-mêmesembleneplusexister,je veuxdirecelledechaqueindividutoutlemondeest oubliédeuxmoisaprèssamort.Leromancierquicroitle contraireestdésuètementfatoudésuètementnaïf.Quand leslivresdurentunesaisontoutauplus,nonseulement parcequeleslecteursetlescritiqueslesoublientmais parcequ'onnelestrouvemêmeplusenlibrairiequelques moisseulementaprèsleurnaissance(peut-êtremêmen'y a-t-ilplusdelibrairies),ilestillusoiredepenserqu'une denosœuvrespuisseêtreimpérissable.Commentseraient-ellesimpérissablessilamajoritéd'entreellessontdéjà mortesquandellesnaissent,oun'ontquel'espérancede vied'uninsecte?Onnepeutplustablersurladurée.
Sixièmeraison Écriredesromansneflattepaslavanité,mêmepas momentanément.Àla différencedu metteurenscènede cinémaoudupeintreoudumusicien,quipeuventobser-verlaréactiondequelquesspectateursdevantleursœuvres etmêmeentendreleursapplaudissements,leromancierne voitpasseslecteursentraindeliresonlivreetn'estpas témoindeleurapprobation,deleurémotionoudeleur plaisir.S'ilalachanced'avoirdebonnesventes,ilpourra peut-êtreseconsoleravecleurchiffre,dépersonnaliséet abstraitcommetousleschiffres,aussiélevéssoient-ils,etil devrasavoirenplusqu'ilpartagecegenredechiffreetde
JavierMarias
consolationaveclesauteurssuivantsgrandscuisiniersqui divulguentleursrecettes,biographesàscandaledeperson-nalitésroyalesàtêtedelinotte,futurologuesportant chaînes,colliersetmêmecapeoudjellaba,médisantesfilles d'actrices,éditorialistesfascistesquivoientlefascismepar-toutsaufeneux-mêmes,rustresgommeuxquidonnentdes leçonsdebonnesmanièresetautresplumestoutaussiémi-nentes.Quantaupossibleélogedelacritique,iln'yaura droitquetrèsdifficilements'ilyadroit,ceserasansdoute parcequelescritiquesaurontrenoncéàl'assassiner,maisen lemenaçantpourlaprochainefoissicen'estpaslecas,il sepeutqu'ilsetrompesurlesraisonspourlesquellesson livreapluetsiriendecelaneseproduitetquel'élogeest sincère,généreuxetintelligent,leplusprobableestqu'il n'yauraquequatrepeléspours'enapercevoir,cequi,pour unefoisquetouteslescirconstancesfavorablessetrouvent réunies,estonnepeutplusmalheureuxetfrustrant.
Septièmeraison Jerassembleicitouteslesraisonsinvétérées,aupoint d'êtrefastidieuses,tellesquelasolitudedanslaquelletra-vailleleromancier,lagrandesouffrancequ'iléprouveàse battreaveclesmotsetsurtoutaveclasyntaxe,l'angoisse delapageblanche,l'usuredesonâmepiétinéepardes enfantsetdespaysagesetdesgéographiesetdespleurs,sa relationdécharnéeavecdesvéritésgrossescommelepoing quilechoisissent,luietluiseul,poursemanifester,son brasdeferperpétuelaveclepouvoir,sarelationambiguë aveclaréalité,quipeutl'ameneràconfondrevéritéet mensonge,saluttetitanesqueavecsespropres person-nagesquiparfoisacquièrentuneviepropreetvont jusqu'àluiéchapper(ilfautpourcelaêtrepusillanime), sesexcèsdeboisson,lafaçonparticulièreoudirectedont ildoitêtreanormalpourvivreenartiste,etautresfari-
LaNouvelleRevueFrançaise bolesqui ontséduitlesâmescandidesoutoutbonnement niaisesduranttroplongtemps,enleurlaissantcroirequ'il yabeaucoupdepassionetbeaucoupdetortureetbeau-coupderomantismedansl'artplutôtmodesteetagréable d'inventeretderaconterdeshistoires. Etvoilàquim'amèneàlaseuleraisonquejevois d'écriredesromans,trèspeudechosecomparativement auxseptquiprécèdent,ettrèsprobablementencontra-dictionavecquelqu'uned'entreelles.
Premièreetdernièreraison Enécrirepermetauromancierdepasserunebonne partiedesontempsinstallédanslafiction,leseulendroit supportableassurément,ouceluiquil'estleplus.Cequi signifiequecelaluipermetdevivreauroyaumedecequi auraitpuêtreetn'ajamaisété,etparmêmedansleter-ritoiredecequiestencorepossible,decequiseratou-joursàvenir,decequin'estpas encorerejetéparceque c'estdéjàarrivéouparcequ'onsaitquecelan'arrivera jamais.Leromancierréalisteouceluiqu'onappelleainsi, celuiquienécrivantresteinstallédansleterritoiredece quiestetarrive,confondsonactivitéaveccelleduchro-niqueur,dureporteroududocumentaliste.Levéritable romanciernereflètepaslaréalité,maisbienplutôtl'irréa-lité,sionentendparnonpascequiestinvraisemblable nifantastique,maissimplementcequiauraitpuarriver etn'estpasarrivé,lecontrairedesfaits,desévénements, desdonnéesetdesactions,lecontrairede«cequi arrive».Cequiestsimplementpossibleestencorepossible, éternellementpossibleàn'importequelleépoqueeten n'importequellieu,etc'estpourquoionpeutencorelire aujourd'huiDonQuichotteetMadameBovary,onpeutvivre touteunepériodeaveceuxenleuraccordantducrédit, c'est-à-direennelestenantpaspourimpossiblesnipour
JavierMarias
déjàarrivés,oucequirevientaumême,pourtropbien connus.L'Espagnede1600quenousconnaissonsetqui compteaujourd'huipournousestcelle deCervantèset nonuneautre,celled'unlivreirréelsurdeslivresirréels etsurunanachroniquechevaliererranttoutdroitsortide cesderniers,nondecequiétaitoufutlaréalité l'Espagnede1600oucequ'onappelleainsin'existepas, bienqu'ondoivesupposerqu'elleaexistécomme n'existeninecompted'autreFrancequecellequeProust adécidéd'incluredanssonœuvredefiction,laseuleque nousconnaissonsaujourd'hui.J'aiditplushautquelafic-tionestl'endroitleplussupportable.Ellel'estparce qu'elleprocuredivertissementetconsolationàceuxquila fréquentent,maisaussiquelquechosed'autre,àsavoir qu'enplusd'êtrecela,fictionprésente,elleestaussile futurpossibledelaréalité.Etmêmesicelan'arienàvoir avecl'immortalitépersonnelle,celaveutdirequepour chaqueromancierilexisteunepossibilitéinfinitési-male,maispossibilitéquecequ'ilécritfaçonneetsoit cefuturqu'ilneverrajamais.
JAVIERMARÏAS
Traduitdel'espagnolparJEAN-MARIESAINT-LU.
JavierMarias,àMadriden1951,estl'auteurnotammentdeCe queditleMajordome(Rivages,1989),Uncoeursiblanc (Rivages,1993),Demaindanslabataille,penseàmoi(Rivages, 1996),Quandj'étaismortel(PayotetRivages,1998),Dansle dosnoirdutempsRivages,2000).Lespagesci-dessussonttra-duitesd'unrecueild'essais,Literaturayfantasma(éditionaug-mentée),paruen2001auxéditionsSantillanaàMadrid.
©JavierMarias.
ÉRICFOTTORINO Lematinsuivant
Lematinsuivant,jemesuisréveilléàsixheureset demie.J'avaisoubliédedébrancherl'alarmedelaradio.Il m'afalluquelquesinstantspourmesouvenirqueje n'iraispastravailler.Lemondeapénétrébrusquement dansmachambreavecdesnouvellesdepayslointains, l'arrêtdescombatsdecoqsenOklahoma,lesuccèsd'unas dutrotnomméDolceVita.J'aientendupourlapremière foisévoquerl'immensenuagebrunquisedéplacedansle cield'Asie,unnuagecontinentchargédesuiesetde vapeursd'essence.Unexpertaditquecetabat-jourgéant réduisaitl'intensitélumineusedel'IndeetduBangla-desh,jusqu'enMalaisie.Mapensées'estmiseàvaga-bonder.Jemesuisimaginéque,dansunetellegrisaille,je neseraisplusexposéauxregardsinquietsdeMathilde,ni auxpressionsamicalesdeRonald.
Danslapénombre,sedétachantdurectangledela fenêtre,j'aidistinguélavestedemoncostumequej'avais déposélaveillesuruncintre,avecunecravateetlepan-talonpliésurlabarrehorizontale.Cettedoubluresans épaisseurdemoi-mêmeflottaitdanslefiletd'airquisouf-flaitdudehors.Jecroisquejemesuisrendormienéprou-
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