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LANOWELLE REVUEFRANÇAISE
ENRIQUEVILA-MATAS
Bienquenousnecomprenionsrien
1
Ilyadéjàquelquesannées,dansunbardeNewYork, JuanBenetaditàEduardoMendoza«J'aiécrit, aujourd'hui,lapremièrepaged'unroman,etjenesaispas dequoiils'agit,maisjesaisquem'attendunand'obses-sion.»Pasmauvaisplan,apenséMendoza.Dehors,il neigeaitàgrosflocons. Jenemerappelleplusquiaditquelaneige serait très monotonesiDieun'avaitpascréélescorbeaux.Etque diredespagesblanches?Qu'ellespeuventêtreaussi silencieusesetterrifiantes que monotonesmais,parbon-heur,ceuxquiécriventdisposentdesténébreuxcor-beauxdel'écriturequileurrappellentquechaquelivre estuneaventure.Dehors,ilpleut.Quantàmoi,jenesais pasencoretrèsbiendequoiparlerontlespagesdecet essaiquejeviensdecommencer.Jevaissûrementessayer d'yexposermonpointdevuesurcetabsurdepoidsde sensqu'estlemondeenmeprévalantd'unestructure
LaNouvelleRevueFrançaise Odradek1,unestructurelittérairequiprendlaformedu re,ady-made,del'undecesobjetshybridesetinutilesaussi inutilesquelemondequisurprenaientetdéconcertaient Kafkaetqui,souventparcequ'ilnelescomprenaitpasdu toutluisemblaient«unhonteuxmystère». Jenesaispastrèsbiencequejevaisfairemaisjesais quejenevaispastarderàterminercettepremièrepage. Monvoisindelafenêtred'àcôtéécrit,luiaussi,maisà l'aided'unordinateur.On diraitqu'ilsortdeFenêtresur cour,lefilmdeHitchcock.Physiquement,ilrappelle l'écrivainitalienAntonioTabucchi.Touslesjours,àla tombéedelanuit,jelevoisécrire.Monvoisina-t-ille mêmeproblèmed'écriturequemoiencemoment?Le corbeaudecettepremièrepageest,aujourd'hui,victime d'unaccèsd'étrangesilence,ilsepromèneensouriantsur laneigedemapageblanche.Est-cequ'unand'obsession m'attendencompagniedececorbeau?Logiquement non,cecin'estqu'unessai. Écriremefascine,parcequej'adorel'aventurequ'ilya danstouttextequ'onmetenbranle,parcequej'adore l'abîme,lemystèreetcetteligned'ombrequi,lorsqu'onla franchit,débouchesurleterritoiredel'inconnu,un espacedanslequeltout,soudain,nousparaîttrèsétrange, surtoutsinousdécouvronsque,commesinousenétions encoreaustadeenfantindulangage,nousdevonstout réapprendre,àceciprèsqu'enfants,ilnoussemblaitque nouspouvionstoutétudieretcomprendre,tandisqu'à l'âgedelaligned'ombre,nousdécouvronsquelaforêtde nosdoutesetdenosinterrogationsnes'éclaircirajamais etque,enplus,cequenoustrouveronsdésormaisnesera qu'ombresetténèbres.
1.Odradek,motforgéparKafkadanslerécitLeSoucidupèredefamillepourdésigner unobjet(unebobineplate)douédeparoleetdemouvement,familieretinsaisissable.
EnriqueVila-Matas Aussilemieuxàfaireest-ildecontinuer,bienquenous nousnecomprenionsrien.Notreobsessionàvouloir comprendrequelquechosedurerasansdouteautantou plusquecetteannéed'obsessionquiattendaitJuanBenet àNewYorkenréalité,ellenousaccompagnerajusqu'à lafindenosjours,maisavecàsescôtéscetteombrequi mesemble,pourmapart,attiranteet,enmêmetemps, « unhonteuxmystère»,l'ombredecequenousne comprenonspasetquenouslesavonsfortbiennous necomprendronsjamais.Cetteombre,maintenantjele sais,estlecorbeaudecesligneset,enmêmetemps,le seulmoteuràsefrayerunpassagedanslaneigeetàme permettredecontinuercettepage.Danslesténèbres, biensûr.Ilsepeut,commedisaitleclassique,quel'action surviennedanslapénombre.Jeregardemonvoisin,levoisen pleine actionàlatombéedelanuitetcroisdevinerqu'il introduitdeschangementsdanssapage,coupantçàetlà, modifiantl'ordredecequ'ilaécrit,unetâchepresque infinie.Ilsembletrèsbiensavoircequ'ilfaitet,trèssûr delui,fumed'unairsatisfait(commes'ilvoulaitmerap-pelerquejesuisunimbécileparcequej'aiarrêtédefumer ilyaunanetdemi,décisionquejeneregrettepas).Mon voisinsembletrèsbiensavoircequ'ilfait,nullement affectéparlaligned'ombreetdeténèbresdecequenous necomprenonspas,quiestbeaucoup,pournepasdire tout.Monvoisinsembleêtreunécrivainpourquitoutest trèsclair.Ilécrit,étrangeràtoutproblèmeetàtouteobs-curité.Aussi,surcepoint,ressemble-t-ilbienpeuà Tabucchi,quiestungéniedesdoutes.Onnepeutpasdire nonplusqu'ilressembleà cepoèteanglais,dontChes-tertondisaitqu'ilétaitobscurparcequecequ'ilvoulait direluiparaissaitsiclairqu'ilnevoyaitpaspourquoiil auraitàdonnerdesexplications.Non,monvoisinn'a apparemmentriend'unpoètenid'unécrivainobscur.
LaNouvelleRevueFrançaise Est-cesisûr?Ehbiennon,ilsembleraitque,luiaussi, travailledanslesténèbres,jejureraisqu'ilestentrainde melediredesyeux,jenesais paspourquoimaisilme semblequ'ilmedit«J'écrisetfumesansarrêtetsans avoiràfournirlemoindreeffort,d'accord,maisjenesais toujourspasdequoiparlentcespages.» S'ilestvraiqu'ilm'ainsinuécesmots,sesparoles muettesmerassurentetmetiennentlieudeconsolation, surtoutparcequej'ailepressentimentqu'ellesont,à coupsûr,étéditesdanscettepénombredanslaquellese déroulel'action,danscettebrumedanslaquellej'évolue moiaussi,telssontlesavantagesd'êtrevoisinset d'exercerlemêmemétierdeténèbres.Qu'illesaitdites ounon,lesparolesmuettesdemonvoisinquiressemble àTabucchimepoussentàcontinuermonvoyageinfini versl'incompréhensibleetàm'interroger,parexemple, surl'intérêtdes livresquenousnecomprenonsquetrop bien.Toutlivredontnouspouvonsdireàtoutlemonde dequoiilparleestunlivreridiculequisebalancedange-reusementdansl'abîmedesévidences(jepense,par exemple,àlascandaleuseredondanceàlaquelle,par manquedetalentpersonnel,nouscondamnentlessipré-somptueuximitateursduromanduxixesiècle,sans parlerdeceuxquicopientetreproduisentlesschémasdes romansduxxeavec,dernièrement,ThomasPynchon commetêtevisibledesauteursimitablestousceslivres, nouslesavonsvusmillefoisserépéteretnoussavonstou-joursdequoiilsparlent). Leslivresquim'intéressentsontceuxquel'auteura commencéssanssavoirdequoiilsparlaientetqu'ilater-minésdanslamêmeignorance,lamêmepénombre.Les livresquej'aimeleplus sontceuxqui,commedisait Proust,semblentécritsdansunelangueétrangère.Ce sontceuxque,heureuxdenepaslescomprendre,je
EnriqueVila-Matas continueàliredansl'enthousiasme.J'aitoujoursétéfas-cinéparleslivresetlesfilmsquejenecomprenaispas toutàfait,j'yretournemillefoispourvoirsijeréussisà mieuxlescomprendre.Ceslivresquejen'arrivepasà comprendrejusqu'auboutforment,aujourd'hui,lenoyau d'unebibliothèquecomposéeexclusivementparleslivres dontj'aidécidéqu'ilsétaientmesclassiques.Macollec-tiondeclassiquesdelivresquejenecomprendspastrès bienesttotalementprivée,elleneressembleànulle autre. «Unclassiqueestunlivrequin'enajamaisfinidedire cequ'ila àdire»(ItaloCalvino). Nepascomprendreestàmesyeux,entantquelecteur ouspectateur,extraordinairementcréatif.Jemesouviens encoreavecunegrandefascinationdutempsj'avais quinzeansetoù,enuneseulesemaine,j'avaisvuseptfois lefilmL'AnnéedernièreàMarienbadd'AlainResnais, essayantdésespérémentdelecomprendre,maissansy parvenir,n'ensaisissantquedesbribes.Sansdouteparce quejenesuispasintelligent,medisais-je,inquiet.Ilya quelquesmois,AlainRobbe-Grillet,l'auteurduscénario decefilm,estpasséàBarceloneetjeluiairacontéque,du tempsj'étaislycéen,toutaulongd'unesemaine,jeme suisobstinéàallervoir,touslesaprès-midiàlasortiede l'école,aucinémaSavoy,L'AnnéedernièreàMarienbad, filmquejenecomprenaispas.«Etvousavezenfinréussi àlecomprendre?»m'ademandéRobbe-Grillet.Jeme suisdemandé quelleseraitlameilleureréponseetai décidédeluidirepurementetsimplementlavérité «Non,jenelecomprendstoujourspas.»Robbe-Grillet rayonnait. CésarAira racontel'anecdotesuivanteausujetde l'IncompréhensibleEn1840,lapublicationdupremier poèmedeBrowning,Sordello,provoquauneénormeémo-
LaNouvelleRevueFrançaise tionparmileslecteursparcequ'ilrésistaitnonseulement àl'interprétationmaisaussiàlacompréhensionlaplus élémentaire.Onauraitditqu'ilavaitétéécritenchinois, toutlemondevoulaitlelire,toutlemondeseprécipitait dansleslibrairiespourl'acheter,enthousiasmeque n'auraitpassuscitéunlivreréellementécritenchinois. Unmonsieurmalade,étendusursonlitdemort,grand lecteurdepuistoujours, futinformé,dit-on,delaparu-tiondeSordelloetdesaréputationd'ouvrageincompré-hensibleetmanifestaungranddésird'enprendre connaissance.Safamilleluiachetalepoèmeetleluilut. Sesderniersmots(carilmourutàpeinelalectureache-vée)furent«Jen'airiencompris,strictementrien» Onspéculapoursavoirs'ilétaitmortdésespéréou,au contraire,pleind'espérance.Peut-êtreavait-ilvouludire «J'aifiniparne pasencomprendreuneligne» Lethèmedel'Incompréhensibleenlittératurem'apris danssesretsetjesaisquem'attendentdesjours,voiredes annéesd'obsession.Etaussique,aprèsavoirprojetésurle murdelapiècedemonvoisinl'ombredecequeniluini moinecomprenons,mesmotsnepeuventenresterlà,ils nepeuventêtrelafindequoiquecesoit.Ceque,àvrai dire,jenecomprendspas.Voilàpourquoijevaissûre-mentcontinueràallerdel'avant,parceque,parbonheur, jenecomprendsninecomprendraijamaisrien.Etsi,un jour,jecomprends,quellepoisse«Iln'yariende clair»disaitunennemidesaintAugustin,àcoupsûr amidelaligned'ombre.Moi,je lesuisdelaligneténé-breusedecesannéesactuellestoutafinipardevenir incompréhensibleet,quandellesnousparlentdumonde, nousnesavonsplusdequoiils'agitetsentonsquec'est précisémentledébutdequelquechose.
EnriqueVila-Matas
2
Bienquejenecomprenneriendecemonde,jecom-prends,enrevanche,quejedoisprendreposition.Une positionvis-à-visdelaviequin'estpasforcémentiden-tiqueàmapositionvis-à-visdelalittératureparceque,si ellesontbeauseressembler,ellesnesontpastoutàfait pareilles.Carjesaisfortbienquetoutcequepeutnous apprendrelalittérature(jecroisquec'estunclassiquequi ledisait,jenesaislequel),cenesontpasdesméthodes pratiques,maisuniquementdespositions.Leresteest uneleçonquinedoitpasêtretiréedelalittérature,c'est laviequidoitladonner.Plus,cen'estpeut-êtrequepar ellequ'onfinitparacquérirunstylelittéraire.Etquandje disstyle,j'entendsessayerdetrouverunespaceetune couleurinternesàlapage,unsystèmederelationsqui prenddel'épaisseur,unlangagecalibrégrâceauchoix d'unsystèmedecoordonnées essentiellespourexprimer notrerapportaumondeunepositionvis-à-visdelavie, unstyleaussibiendansl'expressionlittérairequedansla consciencemorale. J'aitoujoursvoulusavoirsij'étaisducôtédecesgrands écrivainsTolstoïparexemplepourquil'existencea, malgrétouteslesangoissesqu'ellesuscite,unsens,une unité.OubienducôtédeceuxKafka,Beckettqui nousontrévélél'insuffisanceoul'irréalitédelavie,son absurditétouscesécrivainsquinousontfaitdécouvrir l'impossibilitédevivre,etmêmed'écrire,etquinousont misencontactavecl'odysséemodernedel'individuqui neretournepaschezsoi,seperdetsedésagrège,expéri-
LaNouvelleRevueFrançaise mentantlenon-sensdumondeetlecaractèreintolérable del'existence. SiClaudioMagrisavaitluceslignes,peut-êtreme demanderait-ilcommeilseledemandeparfoisàlui-mêmesijemereconnaisdavantagedansGuerreetPaix deTolstoï,lavieracontéecommesielleétaitmarquéepar laplénitude,oudansL'HommesansqualitésdeMusil,lavie quisedésagrègedansl'intelligence,ouencoredansLa ConsciencedeZenodeSvevo,levoyageleplusradical,le plusironiqueetlepluscachéaucœurdunéant. Peut-être(medis-je)puis-je,parexemple, croireen Dieuet,enmême temps,necroireenrien.Peut-être puis-jemêlerdesthéoriesopposées.Plus,peut-êtrecela explique-t-ilpourquoij'écrissouventdesromansmêlant l'essaietlafiction.Aprèstout,àbienyregarder(etmain-tenant,jeregardebien),lavieestunmélange.Peut-être monvoyage,le voyagedemaconscience,mène-t-ilau néant,maisenconstruisantunsystèmesolideetcontra-dictoiredecoordonnéesessentiellespourexprimermon rapportàlaréalitéetàlafiction,monrapportaumonde. LaréalitéetlafictionVoilàderetourlesempiternel débatdeslettresespagnolesPourquoicettemaniesi espagnole,cettepassionsinationaleconsistantàme demander,chaquefoisquejepublieunnouveaulivre, quellessontsesproportionsderéalité etd'autobiogra-phie?Peuimportequejepublieunromansurunfouen libertéquierredansVeracruzouunautresurlaviedes EsquimauxàGuanajuato,c'esttoujourslamêmeques-tionquiestposéeQuelpourcentagedevéritéya-t-il danscequevousracontez?Untemps,patiemment,jeme suiscontentéderemonterlamontredeNabokov«La fictionestlafiction.Dired'unrécitqu'ilestunehistoire véridiqueestuneinsulteàl'artetàlavérité.Toutgrand écrivainestungrandtrompeur.»Point.Maisjem'en