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LANOUVELLE REVUEFrançaise
MARIENIMIER L'Accident
Monpèreatrouvélamortunvendredisoir,ilavait 36ans.SonAstonMartinDB4s'estécraséesurlepara-pet dupontquienjambelecarrefourdesroutesnatio-nales307et311,àquelqueskilomètresde Paris.Lavoi-tureroulaitsurlafiledegauchelorsqu'elleviraàdroite enfreinantsansqueriennepuisseexpliquercebrusque écartdeconduite.Ellefauchaseptbornesdebétonavant des'immobiliser.Lajeunefemmequiétaitassiseàses côtés,uneromancièreaunomexotique,venaitdesigner chezGallimardleservicedepressedesonpremierlivre. SunsiarédeLarcôneavait27 ans.Elleétaitd'unebeauté peucommune. Iln'yarienàraconter,n'est-cepas,rienàdiredecette relation.Qu'est-cequetuattends?Despotins?Des révélations?Jen'étaispasdanslavoiture.J'avais5ans. Jen'avaispasvumonpèredepuisdesmois.Iln'habitait plusàlamaison.Certainsjournauxdel'époqueont avancél'hypothèsequec'étaitlajeune femmequicon-duisaitl'AstonMartin.Jemedemandeelleest enterréesansdouteàRambervilliers,savilled'origine.
LaNouvelleRevueFrançaise Elleavaitunfils,sonprénomm'échappeaumomentj'écrisceslignes.Ilyaunevingtained'années,nous noussommesrencontrésparl'intermédiaired'unami commun.Jechantaisàl'époquedansungroupe,Les Inconsolables,etlui-mêmeselançaitdanslaproduction musicale.Sij'avaiscruauhasard,j'auraispudirequ'il faisaitbienleschoses.Etinventerça,l'histoiredeça. Uneliaisonentrelesenfantsdecesdeux-làquiensemble ontconnulamort.Lepremierrendez-vous.Luietmoi, danscecafédelaPorted'Orléans.Legestedesamain pourévoquerlablondeurmaternelle.Letremblement demeslèvres.LefilsdeSunsiaréalescheveuxlongset cettegravitétranquilledesenfantsgrandisprématuré-ment.Nousavonslemêmeâge,àquelquesannéesprès. Jeunes,trèsjeunesnousnelesavonspasencore,nous noussentonstrèsvieux.Noussommesassisdanslefond ducafé,loinduregarddesautres.Ilyadegrands miroirs,unelumièretamiséeetdesbanquettesde moleskine.Tuimagineslascène.Lescénario.Situas enviedevendredeslivres,tuécrisçaaveccequ'ilfaut deperversitéetdetendresse.Unsujetenor.Unecou-verturedepresseexceptionnellel'ons'empresserade ressortirlesphotosdel'AstonMartinécrabouillée.Et puisnon.Ilyavingtans,jen'aipasécritcelivre.Etje nel'écriraipas.Ousijel'écrivais,jelecommencerais autrement. Jediraisjesuislafilled'unenfanttriste.Ou,pour reprendrelatraductionanglo-saxonne,d'unenfantdes circonstances.Monpèreétaitécrivain.Ilestl'auteurdu HussardBleuquilerenditcélèbreà25ans.Jerecopierais laprésentationdulivredepoche,enl'assaisonnantàma façon,afindeposerleschosespourceuxquin'ontjamais entenduparlerdelui.Lavieetl'oeuvredeRogerNimier (1925-1962)sontmarquéesparuneprédestinationà
MarieNimier
l'ellipseetauraccourcid'originebretonne,ilnaîtetvit àParis,faitdebrillantesétudes,s'engageen1944dansle 2erégimentdeshussards,entreenlittératureetmeurt dansunaccidentd'automobile.Etl'urgencedecedestin éclairsembleavoirforcél'undesécrivainslesplusdoués desagénérationàpublierunesériederomansfrappésde cemêmecaractèreinsolent.Royalisteversiond'Arta-gnan,d'unecultureimmense,ilprendàrebourscequ'il considèrecommeleprêt-à-penserdesonépoque,cette intelligentsiadegaucheàlaquelles'opposerontceuxque l'onsurnommeraleshussards,fictionréunissantautour deRogerNimierdesécrivainscommeAntoine Blondin, JacquesLaurentouMichelDéon.Lehussardétant,je cite,unmilitairedugenrerêveurquiprendlavieparladouceur etlesfemmesparlaviolence. OuencoreUngarçonavecunevoiture.
Jen'aigardédeluiquequelquessouvenirs,bienpeuen vérité.Jemetourneverssesamis.Cequ'ilsontdit,ce qu'ilsontécrit,lesrumeursqu'ils ontcolportées.Drôle defaçondevoirsonpère.Delerencontrer.Onledécrit touràtouretparfoissimultanémentcommeunêtre désinvolte,sérieux,menteur,loyal,lent,rapide,tra-vailleur,paresseux,cynique,patriote,cruel,tendre,indif-férent,passionné,grave,frivole,ponctuel,généreuxet malhabiledesessentimentscommeonestmaladroitde sesmains.J'ajouteraisqu'ilfutaussijournaliste,rédac-teurenchef,scénaristeet,jusqu'àsamort,conseillerlit-térairechezGallimardc'estainsiqu'ilfitlaconnais-sancedeSunsiarédeLarcône,aliasSuzyDurupt,auteur deLaMessagèreetdequelquesautresromansinédits.Je diraisaussiqu'ileuttroisenfants,dontlepremier, Guillaume,mourutàlanaissance.Jem'aventureraisà racontercesanecdotesquiémaillentlalégendepater-
LaNouvelleRevueFrançaise nelle,lesconnuesetlesmoinsconnues.Jegratteraisun peu,allantjusqu'àretrouverdanslacorrespondance privéequelquesaventureslourdesdesensquidonne-raientunéclairagenouveausurlepersonnage.Etjemet-traisletoutàlapoubelle. Oualors,jecommenceraiparunevisiteaucimetièrede Saint-Brieuc.Mapremièrevisite,ilyatroisans.J'écrirai qu'audébut,ilyabeaucoupdepierres,etdesarbres, beaucoupaussi.Beaucoupdetombesalignéescommeles petitslitsd'undortoirenpleinair.Audébutonsedit, oui,c'estlapremièrechosequim'estvenueàl'espriten arrivantaucimetièreilssontbien,là,aveclameren contrebas.Ilestbienlà.
Ilfautprendreletrain,puis marchersouslapluie. Chaquefoisquejesuisalléesurlatombedemonpère,il pleuvait.Jen'entireaucuneconclusionsurleclimatdela FranceengénéraletdelaBretagneenparticulier,nisur l'étrangeadéquationentremonétatintérieuretles capricesdelamétéo.J'achètetoujoursmesfleurschezla mêmefleuriste,enfaceducimetière,unefemmeélégante quivouslesenveloppeavecautantd'amourques'ils'agis-saitd'uncadeaupourlaSaint-Valentin.Ellesaitbienque sonemballageseretrouveraquelquesminutesplustard danslapoubelledel'alléeprincipale,avecsabouffette,et lapetiteétiquettedoréecolléeaubolduc,oui,jeviensde vérifier,ils'agitbiendebolduc(j'avaisundoutesurle mot),quivientdeBois-le-Duc,villeduBrabantsepten-trional,tuprendslerubanàlabase,tulecoincesentrela lamed'uncouteauetleplatdupouceettutiresen remontant,pluslegesteestvif,pluslafrisureest moussue,etenrouléeserréelorsquelegesteestlent,elle
MarieNimier
saittoutçasurleboutdesdoigts,lafleuriste,ellesait bienque,trèsvite,danslapoubellesabelleconstruction, commelespâtissiers,leursdécorationsenpâte d'amande surlabûchedeNoël,dansl'estomacaveclafarce,pêle-mêle,leshuîtresetlechapon,maispeuluiimporte,ses préoccupationssontailleurs.Dansl'instant.Labeauté dugeste.L'amourdutravailbienfait.Tuaurasbeau agiterlamainensignededénégation(c'estpourenface, voussavez,touscesefforts,est-cebienlapeine?),ellene t'écouterapas,neteregarderapas,continueraàpasserla lamedesesciseauxcontrelerubandoréjusqu'àcequ'il dégoulineenanglaisessurlepapierdecellophane.Sa boutiqueestàsonimage.Lesfleursartificielles,les plaquesgravées,lescouronnesmortuaires,oui,toutest disposégaiement,avecdesangesenterre cuitequi volettentàdifférenteshauteurs,desbougiesparfumées etlaradioquiégrènelesactualitésterribleaccidentde larouteencepremierjourduweek-end,seulesdes mesuresdrastiquespermettraientdefairereculerla mortalité.
Personnenenousajamaisproposéd'allersurlatombe denotrepèrequandnousétionsenfants.Nipourl'enter-rement,niaprès.Nouspassionspourtantnosvacances d'étédanslarégion.NousdescendionsdutrainàSaint-Brieuc,puisnousprenionsl'autocarjusqu'àSaint-Quay-Portrieux.JemedemandesimonfrèreMartinlaconnaît. Moi-même,jen'aitrouvéquetrèstardlecouragedem'y rendre,etpresqueencachette,commes'ils'agissaitd'unacterépréhensible.Unjour,j'aimeraisretournerà Saint-BrieucavecMartin.Çafaitmonterleslarmesaux yeux,desphrasescommeça.Unjour,virgule,j'iraifleurir
LaNouvelleRevueFrançaise latombeavecmonfrère.Non,ilfaudraitledireautre-ment.Unjour,virgule,j'iraiavecMartinsurlatombede notrepère.LatombedeRogerNimier.Unjour,virgule, nousironsmonfrèreetmoi,unjour,virgule,maisquand jelaissedesmessagessursonrépondeur,ilnemerappelle jamais,alorscen'estpasqu'onsevexe,maisàforce,ona l'impressiondedéranger.Alorsàforce,onnedérange plus.Ongardeçapoursoi.Lesvisitesaucimetièrequi surplombelamer,lesarbres,lespetitslitsetlessouvenirs douloureuxdupère.
Lapremièrefois,legardienducimetièrem'aprêté unepelleetunbalaipourfaireleménage.Cethomme estfierdesonmétier,ill'accomplitdefaçonostensible-mentméritante.Aveclafleuriste,ilssesont donnéle mot.C'estlui,legardien,quim'aapprisquependant desannées iln'avaitvuquasimentpersonne surcette tombe.Ilyavaitbieneuuneéquipedetélévision,sept ouhuitansauparavant,aumoisd'octobre,maiselle n'avaitfaitqueconstaterl'étatdeslieux,sansaucune-mentchercheràl'amélioreronauraitmêmeditqu'ils seréjouissaientdecetabandon,qu'ilstrouvaientun plaisiresthétique. Unplaisirmalsain,disaitlegardien. Quecherchaient-ilsàprouver?Ilsavaientcommencé letournageenlaissanttoutcommeça,pasungestepour écarterlesfeuillesmortes,rien.Unhommedeprestance auxcheveuxargentésétaitinterviewédevantlacroix.Le gardienavaitproposéd'emprunterquelquespotsde fleursàlatombedeLouisGuilloux,quifêtaitjustement sonanniversaire,ouaupèredeCamusquireposaità quelquestravées.Leréalisateuravaitrefusé,ets'était
MarieNimier
mêmeunpeumoquésemblait-il,croyantsansdouteque legardiennefaisaitjouerlasolidaritélittérairequepour obtenirunpourboire,cequ'ilobtint,unbilletneuf,tout fraissortidudistributeur,puisonlepriagentimentde resterhorschamp.Cetteattitudel'avaitchoqué,pas humilié,non,iln'enfaisaitpasuneaffairepersonnelle, maisiln'étaitpasjusteselonluiqu'uncimetièresibien tenufûtreprésentéàlatélévisionparcegenredetombe. Iln'avaitpaslepouvoird'interdireletournage,mais commeils'étaitmisàpleuvoiretquel'équipes'était réfugiéedansuncafé,legardienenavaitprofitépour remettreunpeud'ordre,désherbant,balayant,grattant, fleurissant,recalantlerameauenmétalquidécoraitla pierre,sibienquelejournalisterevenantuneheureplus tardpourfinirsoninterviewavaitpiquéunecolère,colère quin'avaitserviàrien,cars'ilestpossibledenettoyerune tombeenuneheure,l'abandonnerdemandedutemps l'équipeavaitétéobligéedereprendretouslesplans depuisledébut,l'arrivéeenflânantdansl'alléeprinci-pale,lalecturedesnomsgravésetlemonologueinspiré dutémoindeladernièreheure.
Jemedemandequiétaitcethommeauxcheveuxgris, unécrivainsansdoute. D'aprèslegardien,ilavaitvumon pèrelejourdesamort.Jemedemandesicethommeest aucourantdecerendez-voustardifchezRogerlaGre-nouille,lesoirmêmedel'accident.Monpèredevaity rejoindredesamis,versminuit,c'estdrôle commenom, pourunrestaurantparisien,RogerlaGrenouille.Lelieu existetoujours.L'unedesanecdotesquel'onraconteau sujetdesonfondateurestqu'iloffraitàsesclientesune grenouillesouvenirenéchanged'unbaiser.Unbaiserfra-
LaNouvelleRevueFrançaise ternel,surlajoue,semblait-il,maisquisetransformaiten baisersurlabouchelorsqu'iltournaitrapidementlatête. RogerlaGrenouilleétaitorphelin.Ilinvitaittousles jeudisunevingtained'enfantsàdéjeuner.Unendroitsin-gulier.J'aimeraisavoirlaforced'yaller.D'yinviterlefils delajeuneromancièrenativedeRambervilliers.Lefilsde Sunsiaré.Encorefaudrait-ilquejemesouviennedeson nom.Quejeretrouvesafamille.Rambervilliers,se trouveRambervilliers?Jen'osepasdirecequej'ai découvertsurInternetàproposdeRambervilliers.Pasle moment.Tusaistrès bienestRambervilliers,c'est danslesVosges,tuasmêmeleshorairesdescarsetdans l'albumdetonordinateurlesphotosdelafêtelocale. «Rambervilliers,lacitédestêtesdeveaux»,voilàcequi estapparulorsquetuasinterrogétonmoteurde rechercheundossiercompletsurledéfilédelaconfrérie descharcutiers.Lestêtesdeveaux,promenéestelsdes trophéesdeguerredansdescharsglorieusementdécorés. PauvreSunsiaré,avecunpseudonymesiélégant,desche-veuxdeprincesse,etunemort tellementromanesque maisjedétestecetteidéedemortromanesque,non,rien d'héroïquedanscettevoiturefracassée,rien,quedusang etdesboutsdetôle,sirènes,ambulances,retouràRam-bervilliers,boucherie,charcuterie,têtesembauméesavec tomatedanslesnaseauxetcarottesverniesenguisede collerette,dubeautravail,pourlapostérité.Jemeperds, jenedevraispaspenseràça,aucorpsdisloquédemon père.Jevoisl'accidentauralenti.Jepourraisdécrirepar lemenutouteslesversionspossiblesdelacatastrophe,de çaaussi,jepourraisfaireunroman.Unlivreconstruit autour dufaitdiversenreprenantchaquefoisdu début, commedanscescauchemarstunagesàcontre-courant lespiedsattachésàlabergeparunélastique.Cequ'ilatu, cequ'elleadit.L'odeurdelavoitureetlebruitdumoteur.
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