La Nouvelle Revue Française N° 572

De
Nadine Gordimer, Archives
Linda Lê, Yucca
Antonio Tabucchi, Remerciements des héritiers de Maria Helena Vieira da Silva
Jean-Paul Michel, 'Mieux vaut rien que le cliché...' (Venise, le poème impossible)
Greil Marcus, Le détour par l'autoroute perdue (David Lynch et Edgar G. Ulmer)
Thibault Lang-Willar, Petit journal d'un psychotique du vol 547
Guy Jouvet, Laurence Sterne : l'assassinat du pathétique, ou le shaker de Charlot
Laurence Sterne, Douze Lettres
Enrique Vila-Matas, Le duende shandy, avant la foudre. À propos de Tristram Shandy
Jacques Darras, L'exorcisme par la poésie
Malcolm Lowry, Poèmes
Jacques Réda, Élégie de Villemagne
Alain Duault, Hymne à la mer
Écrivains de Finlande (II) :
Gabriel Rebourcet, Poésie finlandaise d'aujourd'hui : vents forts et frais
Lauri Otonkoski, Décembre
Olli Heikkonen, Poèmes
Riina Katajavuori, Toute la fable
Jyrki Kiiskinen, Paysage (derrière un pare-brise fracassé)
Helena Sinervo, Odes pour l'oreille
Jukka Koskelainen, Poèmes
Markku Paasonen, Je pourrais raconter
Chroniques :
Guy Samama, Si c'est la vie. L'impossible asymétrie (L'Asymétrie et la vie de Primo Levi)
Christian Garcin, 'Dans le sens du poêle' (sur quelques livres d'Antoine Volodine)
Chroniques : le cinéma :
Serge Chauvin, Le style et le genre (Quentin Tarantino ; Michael Mann)
Chroniques : les arts :
Pierre Descargues, Entre les trous noirs et les passoires (B. Munari ; Tinguely ; N. Schöffer ; F. Léger)
Chroniques : le théâtre :
Hédi Kaddour, L'Opéra de quat'sous de Bertolt Brecht et Kurt Weill
L'air du temps :
Batya Gour, Du terrorisme
Michel Monnereau, I am a poor lonesome poet
Notes : la poésie :
Gérard Bocholier, Ibériques
Hédi Kaddour, L'Ordre de la bataille de Catherine Tresson (Comp'Act)
Notes : la littérature :
Sophie Guermes, Lettres à Jeanne Rozerot d'Émile Zola (Gallimard)
Notes : le roman :
Jérôme Prieur, La Reine du silence de Marie Nimier (Gallimard)
Stéphane Zékian, R. de Céline Minard (Comp'Act)
Notes : la philosophie :
Alain Feutry, L'Art de l'insulte d'Arthur Schopenhauer (Le Seuil)
Thomas Regnier, Cheminements et carrefours de Rachel Bespaloff (Vrin) - De l'Iliade de Rachel Bespaloff (Allia)
Notes : lettres étrangères :
Yves Leclair, Vers le Vide de Saigyô (Albin Michel)
Shoshana Rappaport-Jaccottet, Terreurs d'été d'Anna Maria Ortese (Actes Sud) - Les Ombra d'Anna Maria Ortese (Actes Sud)
Notes : la photographie :
Daniel Grojnowski, Les soubassements de la photographie
Texte :
Vincent Raynaud, Sur le territoire bolañien
Jorge Herralde, Adieu à Bolaño
Roberto Bolaño, Plage - Un voyage dans la littérature
Roberto Bolaño - Mónica Maristain, Étoile distante (entretien)
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072388859
Nombre de pages : 368
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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
NADINEGORDIMER Archives
Voicitrenteansqueleperroquetestunedesattractions decerestaurant,maispersonneneconnaîtsonâge,bien sûr.Lesperroquets,çavitjusqu'àcentans,dit-onvieil adagedeloupdemer,sansdoute.Cesoiseauxnetenaient-ilspascompagnieauxmarins,jadis,danslasolituded'un voyageaulongcours?OnlesamenaitenEuropedepuis l'Afriqueoul'Amazonie,toutpayscequ'onappelait «leMonde»envoyaitdesvaisseauxbourlinguer,affronter lesocéans,versdesmondesconnusseulementpard'autres. Ces«autres»nesavaientpasparlerenfin,pasparlerla languedesmarins,entoutcas.Maisl'oiseausavait.Très vite,ilposaitdesquestions,rouspétait,jurait,riaitmême dansleurlangue.Lemondedesautresrépondait,àpartir decequeleMondeallaitfairedecesautressapropre image.Lesmarinsnesavaientpasquilesaurait?com-mentunoiseauarriveàparler.Pourtant,ilparlait.Et commes'ilcomprenait,toutaumoinslerire,lesinjures. Sinon,commentaurait-ilpuendonnerl'expression? Ilyadessièclesdetoutça,etleperroquetdurestau-rantavenird'uneoisellerie,quoiqueMadameDelancy
LaNouvelleRevueFrançaise sesouviennequ'unamil'avaitoffertàsonmari.«Nous n'aurionsjamaisachetéunperroquetPourunrestau-rantCen'estpasunzoo.»Maisellesalueleperroquet delatête,commes'ilfaisaitpartiedupersonnel,ou plutôtdelafamille,carc'estl'undecesrestaurants typiquesdansleMididelaFrance,lesemployésdes-cendenttousdupèrechefetdelamèrepatronne,ilssont filsetfilles,etmêmepetits-enfantsquipassentàvélo mangeretaideràdébarrasserlestables,aprèsl'école.
Leplumageduperroquetestvertetjaune,avecquelque partunepointederouge,etunbecgrisrecourbéqui semble,parcequelacréatureestdepuisaussilong-tempsqueceshabituésfondateursàleurstablesattitrées, marquéparl'âgecommecertainsnezdevieillards.Les Anglais,touristesouretraités,fuyantleursprovinces froides,tousornithologuesamateursparculture,savent queceperroquetestafricain,etconnaissentaussison nom,Auguste.Maislesclientslesplusfidèles,horssaison commeenété,sontdeslocaux.Lesvieuxhabitués,d'ici oud'ailleurs, ontpulesvoiretlesentendregrandir d'aborddansleurspoussettesdebébé,puispoursuivant desballonsentrelestables,jusqu'àl'époquedesbiceps auxtatouagessexy,l'onglousseetflirtedanslafumée descigarettes,puiscelledelatransformationdesventres platsauxnombrilsnusornésd'anneauxdorésenglobes gonflantsdelagrossesse.
Pendantlasaison,leperroquetdanssacageendômese trouvedehors,sousunarbredelaplacelerestaurant étalesestablesetsesparasols.Horssaison,s'ilfaitmau-vais,onlefourre(commel'été)aurencartdansuncoindu restaurant,c'estunesorted'hibernationimposéequiest sûrementencontradictionaveclecyclenatureldeson
NadineGordimer
espèce,quellequesoitsonorigine.Parfoismême,sacage estcouvertecommepourlanuit.Faisunepetitesieste. Maispendantpresquetoutel'année,dansceclimat bénin,ilestdehorsàsonposteaumilieudujour,etc'est quelesclientspréfèrents'installer.«AugusteHullo» Ilslehèlentensedirigeanttranquillementversleursplaces. «AugusteBonjour»Commes'illeurfallaitunsigne dereconnaissancedesapart,luiquiestl'emblème,le caractèredeleurchoixderestaurant,toutcommecertains sententleurprestigeaccruparlesalutpersonnaliséd'un maîtred'hôtel.Etc'estenassumantladignitéd'un maîtred'hôtelquequelquefoisilrépond,touthautou dansunmurmuredufonddecettegorgemystérieuse «Hullobonjour».Quelquefoisnon.Ilfaitsemblant d'êtreabsorbéàlisseruneplumeébouriffée,ouàmodifier minutieusementlaprise,surleperchoir,desesgriffes préhensiles.Commesonbec,celles-ciontempruntédes traitshumainsauxclientsquisontlà,horsdesacagemais depuislongtempsautourdeluiunemêmevieillessea creusé,durci,ridéentoussenslapeaudesgriffesdeces espècesdemains.
Desparentsenvoientleursenfantssaluerl'oiseau.Va voirleperroquet,dis-luiquelquechose,ilparle,tusais. C'estunefaçondesedébarrasserdesbavardages,des pleurnicheriesdesgamins.Nepassepastondoigtdans lesbarreauxCen'estpasunpetitminouVas-ytuvois ceperroquetlà-bas? Lesenfantsentourentlacageetfixentl'oiseau.L'œil insignifiant,mi-clostoutestdanslebec,danscequi attrapelanourriture,cequiprononceregardeàson tourlespetits,toutcommeunecélébritésubitlamono-tonie duvisagedelafoule.L'oiseauneditrien,mêmesi papaetmamanontditqu'ilparlait,etquepapaet
LaNouvelleRevueFrançaise mamandoiventavoirraison.Bon.Onpensequ'Auguste estunmâle,àcausedesavoixrauqueetvoilàsoudain qu'ils'exécute,iléclateencrisdéchirants,furieux,vocifé-rationsdebagarre.Quelques-unsdesenfantssesauvent, d'autresrientetprovoquentleperroquetpourqu'il continue.Ondiraitqu'uneviolencedéplacéeaapportéun rappelfâcheuxaumilieudecettedoucesécuritéqui accompagnel'examendumenu,quandl'undesmembres delafamilledupatronvientdétaillerlesplatsdujour.Il sepeutmêmequeMadameDelancysorte,sourianteet haussantlesépaules,pouréloignerendouceurles taquins.Peut-êtrea-t-elleàlamainunquartierdeman-darine,ouunemouleouverte,pourcalmerl'oiseau. (Quandlesclientss'étonnentdevoirunperroquetse régalerdemoulesmarinière,ellelèvelementonetdit, l'iode,c'estsûrementcequiluipermetdevivresilong-temps.)Ilacceptesonoffrande,sanscesser,enaparté,ses roulementsdetranquilleindignationmais,enmême temps,ildoitécouterintensémenttoutcequil'entoure, car,defaçonaussisoudainequesonaccèsderage,il impose,sanssefaireprier,àtraverstouteslesconversa-tions,lesclichésdesonvocabulairepar-dessuslesclichés desleurs.«Santécheerswha-ttreallywell-Iso-ooça va?comeontuparlesLove.lybyeçava?»Toutes lesnuancesdehilarité,dérision,irritation,incrédulité, ennuisontfidèlementintroduites,reproduites.Les inflexionsdecequ'ilfautbienappelersavoixs'adaptent selonqu'ils'épancheenfrançaisouenanglaisilsemble quelavenuedeclientsallemandsouscandinavesnelui aitpaspermis,pendantcettedernièrepartiedesestrente ans,dereproduireleurslocutions.
NadineGordimer
Maismaintenant,lechangements'approcheduchar-mantvillageévidemment,ilagardésoncaractèreàtra-versbiendeschangements,pluslongtempsquelalongé-vitélégendaired'unperroquet.LaRévolutionquiafait fuirlesmoinesdeleurmonastèreaujourd'huihôtelcinq étoiles,dontlecloîtreestdevenubar-terrassel'occupa-tionallemandedesannéesquarante,pendantlaquelledes jeunesgensduvillagesesontfaittuerdanslaRésistance l'und'euxadonnésonnomàlarueilestné.Ilyaeu larestaurationdepoutresvermouluesdansdevieilles maisonspardesScandinaves,desAllemands,etparles Anglaisqui,enpleinbooméconomiqueeuropéen,décou-vraientuncoindélicieux,authentique,pours'acheterune résidence secondairehistorique. Lechangementquiapprocheporteenluiunefinalité cequiétaitsansdoutelecasdetousleschangements, pourceuxquihabitaientouvisitaientlevillage«comme ilétait».Avant.Chacunason«avant»personnel.Mais maintenant,l'unedesfinalités,c'estlafermetureannon-céedurestaurantauperroquet.AprèstrenteansMadame Delancysaitqu'elledoituneexplicationàseshabitués auxsurvivantesdescommunautéslesbiennnesdesannées vingt,auxestivantsréguliers,auxadolescentsquise sentent autorisésparcequ'ilssontcommedespetits-enfantsd'adoptionàpasserplusd'uneheureàfumer,à blaguer,àbavarderautourd'uneseuletassedecafé,d'une glaceavecplusieurscuillers.Lechef,sonchermari,qui (onl'aentenducentfois)aapprissonmétierdanslescui-sinesdeMaxim'sàParis,atenusesfourneauxpendant plusdequaranteans.Ilyaquelquetempsqu'ilssepré-parentunpetitappartementavecvuesurlamer,pource jourquiafiniparvenir.Alorsonvarentrerlestables,les nappesblanchesetlesfleurs,lesfauteuilsl'onestsi bienpourleversonverre,lesseauxlesbouteillesde
LaNouvelleRevueFrançaise rosédeProvencesepoudrentdebuée,etl'incomparable tarteTatinduchefparmilesdessertstoutvadis-paraître.MaisnonUnmonsieurallemandaachetéle restaurant.Commesionpouvait«acheter» unrestau-rantdontlecaractères'estélaboréaucoursdetrenteans. UnAllemand.Choucrouteetsaucisses.Oupire,cuisine internationalefrançaisetellequel'imaginentceuxquine sontpasfrançais.
Unhurlementimpérieuxéclatesouslaverdure «Bonjour BonsoirHulloÇava?»C'estunrappel etAuguste,quevadevenirleperroquet?Achetéavecles meubles?
Leperroquetvientavecnousàl'appartement.Quelle question. Maisilyaunequestionquelleviel'attend,toutseul avecunvieuxcouple,àcontemplerlamer?Ohoui,la familleviendraenvisite,lesenfants,lespetits-enfants. Detempsentemps.Toutlemondeatrouvéunautre emploi.
Ladernière semainedelaviedurestaurant,lesclients accourentplusnombreuxquejamais.Ilfautyretourner encoreunefois,ceseraladernière.Pourcertains,lader-nièredeplusieursphases,tranches,stationsdeleurvie. Leperroquetlesaobservées,cellesquel'onseremé-more,ouquel'onoublie,ouqu'onvoudraitoublier.Il estparticulièrementbavard,maintenantqu'illuireste unedernièrechanced'énoncerdessouvenirs.Ilsemble quesicescréaturesontlavieparticulièrementlongue, ellesontaussilamémoireimpitoyable.Toutestlà,dans lamystérieusefacultécachéedanscettegorgerecou-
NadineGordimer
vertedeplumesetcettelanguemousseetgrisderrière lebecsondeur.Ilritencrescendo,riredecoquettese reconnaîtra(ounon?)cellequiavancecourbéesurson déambulateurd'invalideversundernierdéjeuneràsa tablehabituelle.Maintenantilémetdepetitsriresbêtes venusdel'adolescencedejeunesfillesquiontdisparu danslagrandevillelesparents, quidégustentleur ultimedaubeprovençale,n'ontplusdenouvellesdepuis desmois.Lespetitsriress'enflentets'envolentenun beuglementd'ivrogne(pauvrediable,cetex-habitué,il mendieaujourd'huisurlaplacedumarché).Leroucou-lementd'amoureuxàtraversunetable(c'estcecouple hostilequimangesanséchangerunmot)desrires pleinsdesous-entendus,cesontlesmauvaiseslangues dontlesprédictionsdemésententeetdetrahisonsesont réaliséesicimêmeetquelqu'unquiluisourit,quiveut lui direadieu,cajolant,Auguste, Auguste,sedétourne delacagedevantlemanquederéponse,l'oiseau s'esttu. Ilremuedanssacagecommepourchercheruneoffrande, unmorceaudesucrequ'ilnetrouvepas.Maisc'estbien plusqueça.Ilhurledansl'angoisse«PAPAPAPAPA-PAA»doncestl'enfantdontcecriestsorti,misen mémoirepeut-êtrepourcequirestedescentansdelavie del'oiseau?PA-PAAestlepèresidésespérément appelé?Est-iljamaisvenu?«HULLOHULLOPA-PAAA HAT??ÇA PA-PAAABONJOURBONSOIRWÇAVA » VA?Larépétitionmécaniquequin'estpasréservéeaux perroquetsreproduitnotrefaçondenouscacherdela souffrancedesautres.ÇAVA?
Commentçava. Etdesprofondeursdecequ'ilpossède,quipastiche chezluilescordesvocales,dansunroulementbaset
LaNouvelleRevueFrançaise
furieux,ilyacequiaétéentendu,cequ'iln'auraitpasentendre.Çanevapasdutout.
NADINEGORDIMER
Traduitdel'anglaisparVERNAHUNTetBénédicteLI
PrixNobeldeLittératureen1991,NadineGordimer,néeenAfrique duSuden1923,acommencéàécriretrèsjeuneets'estd'abordaffirmée commeunauteurdenouvellesavantd'aborderleroman.Dèssespre-miersécrits,elles'estengagéedansunelittératuredetémoignagecontre l'apartheid,cequiluivalutàl'époquequelquesennuisaveclesauto-ritéssud-africaines,quiinterdirentcertainsdesesouvrages,dont FilledeBurger(AlbinMichel,1982).Elleestaussil'auteurde plusieursessais,dontL'Écritureetl'existence(Plon,1996).Der-niersouvragespubliésLaVoixdouceduserpent,nouvelleschoi-sies(Plon,2002),LeMagicienafricain,nouvelleschoisies2 (Plon,2003)etPillage(nouvelles)(Grasset2004).
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