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La Nouvelle Revue Française N° 464

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GUYGOFFETTE
Uneenfancelingère
Leculdanslasoie
Nombreux,cherMarcel,nombreux,desmilleetdes cents,commedisaitgrand-père,ceuxquisesontcouchés debonneheure,c'estengénérallesortréservéauxenfants. Ouplutôtc'était.Cardepuisbellelurettelepetitécran bleupâleasupplantélejeudel'oieetlelivred'images,et voilàquel'heuredudodoenesttoutaffectée,quitraîneen longueuroutempêtedanslescris,leslarmesetfinitparun decessommeilsàl'arrachéquivoussursauteoupétille longtempscommeunelampeàarcsouslapaupière.
Pourmoi,lessoirsd'enfanceàlacampagneontsouvent ressembléàdescouchersdesoleilsurdelaneige,descou-cherstristesetbrutauxquiconsistaientnonseulementà jeter,enpleinhiver,uncorpstièdedansdesdrapsglacés, maisencoreàsouffrir,enguisededessert,debonsoir,de câlinmaterneloudelecture,unedecesexpressionschères àmonpère,etqu'ilm'appliquaitcommeunegifle Allez,oust,leculdanslasoie
LaNouvelleRevueFrançaise
Quejeregimbedanslajournée,quejelaissemonpetit frèreencarafesursontasdesablepourcourirlesboisavec mescopains,quejemontreunpeutropdeflemmeàren-trerlesbûchesdanslaremise,quelesproblèmesdebai-gnoiresquifuientoudetrainsquisecroisentmelaissent atterrédanslamarge,lalarmeàl'oeiletlestylosec,tout tremblantsousleregarddupèrequel'énervementren-daitbrûlantparcequ'ilavaittoutcomprisdepuisdeux siècles,saufquejenecomprenaisrien, moi,etluineces-saitd'unevoixcoupantecommelaserpedemefairerelire l'énoncé,etjebégayaisdeplusenplusenreniflantque jeboudel'assiettedusoirqu'onallaitmeresservirfroide lelendemain,etmonpère,quinem'enpassaitpasune, entamaitsarengaineaurefraininvariable«Gamin,rap-pelle-toiquetun'espas néleculdanslasoie.»
Simaviealetourqu'elleaaujourd'hui,c'estsans douteàcetteimageénigmatiquepourl'enfantquej'étais qu'elleledoit.Enpartie,naturellement,parcequ'on puisetoujoursàplusieurssourcesavantdetrouverl'eau quiconvientàsabouche.
Leculdanslasoie.
Monpèreprisaitfortcegenredeformulesàl'emporte-pièce.Ellesavaientpourluiquiparlaitpeuledouble avantagederésumersapenséeauplusjusteetdefrapper l'auditeurenpleinfront.Désarçonné,l'airahuris'ilse relevait,celui-citrouvaitrarementunerépliqueappro-priée.Ils'enallaitenhaussantlesépaules,sepromettant degarderàcemauvaiscoucheurunchiendesachienne. J'aiapprisdesannéesplustardenconsultantdesdic-tionnairesquemonpèreprenaitdegrandeslibertésavec cestournurespopulaires,plususéesquelapierredesche-
GuyGoffette
minsoutellementdéforméesqueleursenspremierne pouvaitplusyglisserlespieds. Quelques-unesmereviennentàl'espritquandj'évoque cessouvenirslointains. Unjourqu'ilavaitquelquesraisonsd'êtreparticuliè-rementfierdemoi,monpèrem'avaitgratifiéd'unFiston, tuesunhommecommeiln'yapasdefemme.J'enavais pourlecouppoussédequelquesannéesenuninstant. Mesoupçonnait-ildeluimentir,alorsqu'enlarmesje juraismesgrandsdieuxdedirela vérité,toutelavérité, rienquelavérité,ilsetournaitversmamèreet,lesbrasau ciel,désarçonné,serécriait«Aveclui,onnesaitjamaisle boutquivadevant.»Etquand,plusdémunid'arguments qu'unorateuraphonedevantunedémonstrationcinglante, illuifallaitlâcherprise,ils'ensortaitencoreparundubi-tatifBah,çaneveutpasdirecharrette. Ilyenad'autresquivontleurbonhommedechemin dansmeslivres,sansquejem'enrendecomptebiensou-vent,etcesontmesamisquilesrepèrentetparlentde trouvailles.Pourmoi,riendeplusaufondquelespetits caillouxd'unPoucetdéfinitivementégaré. Unseuldecescaillouxestrestédansmapoche,pesant, énigmatique(jel'aidit)etpiquantcommeunbonbondes AlpesLeculdanslasoie.Dieu,sijel'aisucépour m'endormir,cecaillouÀforceaussidel'entendretaper sansarrêtcontremestempesdanslajournée,ilafinipar sefrayertoutseulunchemindansmamémoireetdansle litdemesamours.
Lecul danslasoie.
Àvoirletroublequecetteexpressionprovoqueencore enmoi,unpeucommesijemeprésentaisnudevantma mère,jenesuispasloindepenserqu'elleajouésonrôle
LaNouvelleRevueFrançaise dansmaviequeplusqu'unelignedelamainelleaété unsigneprémonitoire,unrévélateur.
Leculdanslasoie.L'associationdecesdeuxmotsne laissaitpasdem'intriguer.Ilyavaitlà-dedansquelque chosed'incongru,entrehonteetvolupté,quimemettait malàl'aise.
À lacampagne,etpourlegaminquej'étaisenparticu-lier,élevéàladureàdeuxpasdubénitier,leculn'avait paslaréputationflatteusequ'onluiattribueaujourd'hui. C'étaitunechosecommuneet,sommetoute,plutôt méprisée.Ons'enmoquaitàl'écoleetdanslarue,onse gardaitd'enparleràlamaison. Àlarécré,l'emploidutermecoûtaitgénéralementdeux centslignesde«Jeneprononceraiplusdegrosmots»à table,une talochebienappliquéeoulaprivationdedes-sertledimancheToi,tudesserrestaceinture,medisait papaaucatéchisme,uncoupdecanneducuré ouune copiecalligraphiéedesDixCommandements. Letermeentraitaussidansnombred'expressionsdont laplusfréquenteétait«uncoupdepiedaucul».J'enfai-saislesfraisplussouventqu'àmontour.Etqu'onle nommât«derrière»,commeàlamaison,n'atténuaiten rienlavigueurducoup.Quantàlaconnotationsexuelle, elleétaitinexistantepourlesgossesquenousétions, habituésauculdesvaches,despoulainsetdespoules. Fessesettroudeballe,enrevanche,nousallaientdroitau sexeet,sinousriionsplushautquenous,c'étaitpour oublierderougiràpoint.
Non,c'est«soie»plutôtquiposaitproblèmepourmoi. Interrogée,mamères'étaitexclaméeMonpauvreSimon, cen'estpasiciqueturisquesd'entrouver,d'lasoie.Ça,
GuyGoffette c'estdunananpourlesdamesbienmisesetquienont.Et elleaccompagnaitsesparolesdecegestedupouceetde l'indexfrottésl'uncontrel'autrequ'onapprendàlacam-pagneavantdesavoircompter. J'étaisd'unetimiditécrassealorsetlemotm'impression-naittellementquejen'avaispasoséposerlaquestionàmon maîtred'école.J'enétaissûretcertain,ilm'auraitrabroué, renvoyéaudictionnaire.J'yallaidonc,seulcommeun grand. Ledicodonnaitplusieursdéfinitionsassezalambiquées. Iln'yavaitplusqu'àprocéderparélimination,aprèsavoir testéchacuned'ellesenl'associantsoitauxdames,soitau cul. Lepoildescochons,lapremièreproposition,meparut pourtoutdireinsupportable.Songrésillementetl'odeur acredecouennequandonavaitbrûlésousmesyeuxle grosVictorquej'allaisnourrirtouslesmatinsdanssa baugeetquimeremerciaitenmeprésentantsondospour queje lecaresse,non, non,non,jenepouvaispas. Lapointed'uncouteau,ladeuxièmeproposition,neme convenaitpasplus,quimerappelaitlescrisdéchirantsde Victorquandilsl'avaientsaignésurlatableau-dessusdu seaudefer-blanc,etjamaisdepuisjen'aipupénétrersans effroidansuneboucherie. Restaientétoffe,tissu,basdesoie.J'étaissauvé
Toutàmadécouverte,jen'avaispassentilaprésencedu maîtredansmondos.Incapabled'expliquerpourquoije cherchaisMarseilleàlalettreS,jedusbredouiller lamenta-blement,rougecommelederrièredupetitPierrequitraî-naitculnudanssonparchivercommeété,jusqu'àceque larègles'abattesurmesdoigtsetmedélivre.
Papa avaitraison
jenesuispasleculdanslasoie.
LaNouvelleRevueFrançaise
L'enferestunparadis
Onnepeutpasdirequej'aimanquédechanceàcinq ansdéjà,j'avaistouchélapartdesangessouslesjupes noiresd'unesœurencornettes, etj'aisu. J'aisutoutdesuite,maisjen'airiendit. J'aisuqu'unouiveutsouventdirenon,quec'estune questiondetempératureetd'ambiance,etlecontraireest égalementvrai,tantdefoisprouvépartanteMaryse,les nuitsjedormaischezelle,quanddelachambreàcou-chermeparvenaientdesnon,non,Firmin,non,demoins enmoinsaudibles,etquisemuaientd'uneglissadeendes oui,oui,ouideplusenplusétirésetsonorescommes'il luifallaitàtoutprixtoucherletoit,l'airfraisdelanuitet sortir,attraperlesétoiles,ouvrirleparadis. J'aisu. J'aisuquel'enfernesetenaitpasderrièrelaportedela cavepapamenaçaittoujoursdem'enfermeravec l'assietted'endivesbraiséesquejerefusaisd'avaler.Et lorsque,quelquesannéesplustard,ilmettrasamenaceà exécution,jeresterailongtempsassissurlapremière marchedel'escalier,ledoscolléàlaporte,car,comme disaitmonpère,onabeausavoir,onnesaitjamais.Etje persisteraidansmonrefusdetoucheràcettepâtéeflasque etfroide,àcouleurdecamouflagedéfraîchi,qu'onmeres-servaittellequellejusqu'àcequejetrouvemoyen,profi-tantd'uneabsencedemamère,deflanquerletoutdansla cuisinièreàbois. Aujourd'huiencore,cinquanteansplustardou presque,jen'aipasflanché,malgrélesinsistances,les encouragementsoulesyeuxnavrésdeceuxquimepré-
GuyGoffette sentaient,laboucheenculdepoule,cemetsentretous, disaient-ils, susurraient-ils,dé-li-ci-eux.Moi,cequeje luitrouvaisdedélicieusementapproprié,c'étaitlenom qu'onlui donnecheznous,dansleNordchicon.Autant vousdirequejemefaisaisunplaisirrageurdescanderce mot-làsurtouslestonsdanslenoiretsurlechemindes écolierschi-con,chie-con,con-chi,qu'onchie Leverbeconchier,quandjelerencontraiauhasardd'une lecture,devintpourmoilecombledel'insulte,lebijou demonrépertoire.Jememisàconchieràtourdebras, avecunejubilationdesybarite, salivanteetsolennelle. Lesmaîtresd'abord,àvoixplutôttrèsbassel'instit,le curé,lepaternellesgarçonsdemonâgeensuite,àtue-tête,etlà,jenemefaisaispasfautedeclaquerlaporteà chacunedenosdisputesparunclaironnantEtpuis,jete conchie,espècedechicon J'aisu. J'aisuégalementque,sidesratscouraientparfoisdans lacave,ilsn'étaientpasplusgrosquelesmulotsdes champs,contrairementauxaffirmationsdemonpère,qui lesrangeaitentrelecochonnetdeLorraineetlemarcassin ardennais,etça,Pitoumel'avaitviteconfirméquand,les moustachesencorefumantes,ilenavaitrapportéund'en basetl'avaitdéposé,fiercommeunmatougagnant,la queueenpanacheetgigotante,auxpiedsdemamanqui, surpriseenpleinevaiselle,avaitpousséuntelcri,lesbras enl'air,quelasoupièredepurLimogesavaitfaitun doublesautpérilleuxavantdetoucherlesoldelacuisine dansunfracasd'Apocalypse. J'aisuencorequelesyeuxrougisdepapaetsesmains noiresnedevaientrienaucombathéroïquequ'ilpréten-dait,pourm'impressionner,avoirlivrercontredes diablesfurieuxpourleursoutirercesseauxdebouletsde charbon,d'anthracite,pleinsàrasbord,qu'ilbalançait
LaNouvelleRevueFrançaise d'ungesteimpérialdanslepoêledusalonaumilieud'un nuagedepoussièrequifaisaitmontermamèresurses grandschevauxetretomberlesouffléaufromage.
J'aisuqueleblancpouvaitvirerauvert,quec'étaitencoreunequestiond'ambianceetd'illuminationetque silesendivesremontaientdelacaveaussipâlichonnes quelesdemoisellesdelamanécanterie,cen'étaitpasà causedelafrousseterriblequ'ellesavaientenduréejour aprèsjour,maissimplementparunmanquecriantdesor-tiesaugrandair.
J'aisutoutcelaetbiend'autreschoses,carceque j'avaisvuetressentidanslenoirsousleslourdesjupesde lachèresœurencornettes,cen'étaitnil'abîmenilesfeux del'enferqu'ellepromettaitauxenfantsdésobéissants, maisquelquechosequis'apparentaitàladivinefélicité quelesanges,dit-on,separtagentdesangesquinous ressemblaientcommedefauxfrèresdoduslorsqueles sœursnousattachaientdansledosdes ailesenvraies plumesd'oiepourouvrirlamarchedelaprocessiondu Saint-Sacrement.Desanges,envérité,àquinousneres-semblonsjamaismieuxquetoutnus,accouplés,aveu-glantlevieilŒdipeavecnotresueur,noyantNarcisse dansnoslarmes,justeaumomentlaterresedérobe sousnospieds,nouscoulonsàpicdanslamerouverte entrelesjambesd'unefemmequirefermesurnoscorps engloutisl'horizondesesbras.
Oui,c'estàcemoment-là,àcemoment-làvraiment,la têtecoincéeentrelescuissesdelaBonneMère,quej'aisu sanssavoirquetoutcequelesadultesracontentauxchers petitsangespourlesgarderlepluslongtempspossibleà