La Nouvelle Revue Française N° 574

De
Guy Goffette, Une enfance lingère
Nick Tosches, Poèmes
David Wojnarowicz, Chroniques des quais
David Bosc, Sang lié
Alberto Manguel, Réponses finales
Thierry Laget, Bibliothèque de nuit
Sergio Pitol, L'Art de la fugue
Andrea Zanzotto, Michaux, le bon combattant
Greil Marcus, 'Like a Rolling Stone', Bob Dylan à la croisée des chemins
Écrivains de Norvège :
Gabriel Rebourcet, L'irruption de la littérature norvégienne moderne
Bjarte Breiteig, La clôture abîmée
Merethe Lindstrøm, L'homme dans les fourrés
Sigmund Jensen, Les sous-produits
Ingvar Ambjørnsen, Une lettre d'Elling
Levi Henriksen, Le plus beau visage de Skogli
Frode Grytten, Réduit en cendres
Mirjam Kristensen, Les jours sont transparents
Roy Jacobsen, Rencontre
Torild Wardenær, Nous avons peut-être juste dormi notre vie
Erling Kittelsen, Fable, Véga
Liv Lundberg, Poèmes
Inger Elisabeth Hansen, Poèmes
Kolbein Falkeid, Poèmes
Hommage à Guillermo Cabrera Infante (1929-2005) :
Guillermo Cabrera Infante, La visite
Albert Bensoussan, Guillermo Cabrera Infante. Mémoire d'un traducteur
Chroniques :
Alain Clerval, Sainte-Beuve, le patron
Chroniques : le cinéma :
Serge Chauvin, Ne pas finir encore (Million Dollar Baby de Clint Eastwood)
Chroniques : les arts :
Pierre Descargues, Le regard de côté (Monsù Desiderio ; Alfred Manessier)
Chroniques : le théâtre :
Hédi Kaddour, Siècle passé et jeunes d'aujourd'hui (Gérald Garutti ; Robin Holmes ; Frédérique Aït-Touati)
L'air du temps :
Jacques Laurans, Le Voyage d'hiver de W. G. Sebald
Hugo Lacroix, Un homme à la mer
Péter Hendi, Changement à Zurich
Notes : la poésie :
Gérard Bocholier, Anne Perrier - Petit inventaire de poésie
Notes : la littérature :
François Kasbi, Une grandeur impossible de Paul Gadenne (Finitude)
Yves Leclair, Auden ou L'œil de la baleine de Guy Goffette (Gallimard) - Poésies choisies de W. H. Auden (Gallimard)
Alain Feutry, Le Désir de Dieu de Jacques Chessex (Grasset)
Notes : les essais :
Thomas Regnier, Les Antimodernes d'Antoine Compagnon (Gallimard)
Philippe Di Meo, Le Monde des littératures (Encyclopædia Universalis)
Amaury Nauroy, Disparition de la revue Écriture : À-Dieu-vat!
Philippe Di Meo, La pensée du midi n° 12 : Égypte(s) (Actes Sud/La pensée du midi)
Notes : lettres étrangères :
Shoshana Rappaport-Jaccottet, Vivre dans le feu : confession de Marina Tsvétaeva (Robert Laffont)
Yves Leclair, De Marquette à Veracruz de Jim Harrison (Christian Bourgois) - En marge de Jim Harrison (Christian Bourgois)
Max Alhau, Le Bon Serviteur de Carmen Posadas (Le Seuil)
Texte :
Mauricette Berne - Guy Teissier, Retour des Dardanelles (Juillet-décembre 1915). Correspondances inédites de Jean Giraudoux adressées à Madame et Monsieur [Paul] Morand
Publié le : lundi 13 avril 2015
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EAN13 : 9782072388897
Nombre de pages : 368
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LAIVOUVELLE REVUEFRANÇAISE
GUYGOFFETTE
Uneenfancelingère
Leculdanslasoie
Nombreux,cherMarcel,nombreux,desmilleetdes cents,commedisaitgrand-père,ceuxquisesontcouchés debonneheure,c'estengénérallesortréservéauxenfants. Ouplutôtc'était.Cardepuisbellelurettelepetitécran bleupâleasupplantélejeudel'oieetlelivred'images,et voilàquel'heuredudodoenesttoutaffectée,quitraîneen longueuroutempêtedanslescris,leslarmesetfinitparun decessommeilsàl'arrachéquivoussursauteoupétille longtempscommeunelampeàarcsouslapaupière.
Pourmoi,lessoirsd'enfanceàlacampagneontsouvent ressembléàdescouchersdesoleilsurdelaneige,descou-cherstristesetbrutauxquiconsistaientnonseulementà jeter,enpleinhiver,uncorpstièdedansdesdrapsglacés, maisencoreàsouffrir,enguisededessert,debonsoir,de câlinmaterneloudelecture,unedecesexpressionschères àmonpère,etqu'ilm'appliquaitcommeunegifle Allez,oust,leculdanslasoie
LaNouvelleRevueFrançaise
Quejeregimbedanslajournée,quejelaissemonpetit frèreencarafesursontasdesablepourcourirlesboisavec mescopains,quejemontreunpeutropdeflemmeàren-trerlesbûchesdanslaremise,quelesproblèmesdebai-gnoiresquifuientoudetrainsquisecroisentmelaissent atterrédanslamarge,lalarmeàl'oeiletlestylosec,tout tremblantsousleregarddupèrequel'énervementren-daitbrûlantparcequ'ilavaittoutcomprisdepuisdeux siècles,saufquejenecomprenaisrien, moi,etluineces-saitd'unevoixcoupantecommelaserpedemefairerelire l'énoncé,etjebégayaisdeplusenplusenreniflantque jeboudel'assiettedusoirqu'onallaitmeresservirfroide lelendemain,etmonpère,quinem'enpassaitpasune, entamaitsarengaineaurefraininvariable«Gamin,rap-pelle-toiquetun'espas néleculdanslasoie.»
Simaviealetourqu'elleaaujourd'hui,c'estsans douteàcetteimageénigmatiquepourl'enfantquej'étais qu'elleledoit.Enpartie,naturellement,parcequ'on puisetoujoursàplusieurssourcesavantdetrouverl'eau quiconvientàsabouche.
Leculdanslasoie.
Monpèreprisaitfortcegenredeformulesàl'emporte-pièce.Ellesavaientpourluiquiparlaitpeuledouble avantagederésumersapenséeauplusjusteetdefrapper l'auditeurenpleinfront.Désarçonné,l'airahuris'ilse relevait,celui-citrouvaitrarementunerépliqueappro-priée.Ils'enallaitenhaussantlesépaules,sepromettant degarderàcemauvaiscoucheurunchiendesachienne. J'aiapprisdesannéesplustardenconsultantdesdic-tionnairesquemonpèreprenaitdegrandeslibertésavec cestournurespopulaires,plususéesquelapierredesche-
GuyGoffette
minsoutellementdéforméesqueleursenspremierne pouvaitplusyglisserlespieds. Quelques-unesmereviennentàl'espritquandj'évoque cessouvenirslointains. Unjourqu'ilavaitquelquesraisonsd'êtreparticuliè-rementfierdemoi,monpèrem'avaitgratifiéd'unFiston, tuesunhommecommeiln'yapasdefemme.J'enavais pourlecouppoussédequelquesannéesenuninstant. Mesoupçonnait-ildeluimentir,alorsqu'enlarmesje juraismesgrandsdieuxdedirela vérité,toutelavérité, rienquelavérité,ilsetournaitversmamèreet,lesbrasau ciel,désarçonné,serécriait«Aveclui,onnesaitjamaisle boutquivadevant.»Etquand,plusdémunid'arguments qu'unorateuraphonedevantunedémonstrationcinglante, illuifallaitlâcherprise,ils'ensortaitencoreparundubi-tatifBah,çaneveutpasdirecharrette. Ilyenad'autresquivontleurbonhommedechemin dansmeslivres,sansquejem'enrendecomptebiensou-vent,etcesontmesamisquilesrepèrentetparlentde trouvailles.Pourmoi,riendeplusaufondquelespetits caillouxd'unPoucetdéfinitivementégaré. Unseuldecescaillouxestrestédansmapoche,pesant, énigmatique(jel'aidit)etpiquantcommeunbonbondes AlpesLeculdanslasoie.Dieu,sijel'aisucépour m'endormir,cecaillouÀforceaussidel'entendretaper sansarrêtcontremestempesdanslajournée,ilafinipar sefrayertoutseulunchemindansmamémoireetdansle litdemesamours.
Lecul danslasoie.
Àvoirletroublequecetteexpressionprovoqueencore enmoi,unpeucommesijemeprésentaisnudevantma mère,jenesuispasloindepenserqu'elleajouésonrôle
LaNouvelleRevueFrançaise dansmaviequeplusqu'unelignedelamainelleaété unsigneprémonitoire,unrévélateur.
Leculdanslasoie.L'associationdecesdeuxmotsne laissaitpasdem'intriguer.Ilyavaitlà-dedansquelque chosed'incongru,entrehonteetvolupté,quimemettait malàl'aise.
À lacampagne,etpourlegaminquej'étaisenparticu-lier,élevéàladureàdeuxpasdubénitier,leculn'avait paslaréputationflatteusequ'onluiattribueaujourd'hui. C'étaitunechosecommuneet,sommetoute,plutôt méprisée.Ons'enmoquaitàl'écoleetdanslarue,onse gardaitd'enparleràlamaison. Àlarécré,l'emploidutermecoûtaitgénéralementdeux centslignesde«Jeneprononceraiplusdegrosmots»à table,une talochebienappliquéeoulaprivationdedes-sertledimancheToi,tudesserrestaceinture,medisait papaaucatéchisme,uncoupdecanneducuré ouune copiecalligraphiéedesDixCommandements. Letermeentraitaussidansnombred'expressionsdont laplusfréquenteétait«uncoupdepiedaucul».J'enfai-saislesfraisplussouventqu'àmontour.Etqu'onle nommât«derrière»,commeàlamaison,n'atténuaiten rienlavigueurducoup.Quantàlaconnotationsexuelle, elleétaitinexistantepourlesgossesquenousétions, habituésauculdesvaches,despoulainsetdespoules. Fessesettroudeballe,enrevanche,nousallaientdroitau sexeet,sinousriionsplushautquenous,c'étaitpour oublierderougiràpoint.
Non,c'est«soie»plutôtquiposaitproblèmepourmoi. Interrogée,mamères'étaitexclaméeMonpauvreSimon, cen'estpasiciqueturisquesd'entrouver,d'lasoie.Ça,
GuyGoffette c'estdunananpourlesdamesbienmisesetquienont.Et elleaccompagnaitsesparolesdecegestedupouceetde l'indexfrottésl'uncontrel'autrequ'onapprendàlacam-pagneavantdesavoircompter. J'étaisd'unetimiditécrassealorsetlemotm'impression-naittellementquejen'avaispasoséposerlaquestionàmon maîtred'école.J'enétaissûretcertain,ilm'auraitrabroué, renvoyéaudictionnaire.J'yallaidonc,seulcommeun grand. Ledicodonnaitplusieursdéfinitionsassezalambiquées. Iln'yavaitplusqu'àprocéderparélimination,aprèsavoir testéchacuned'ellesenl'associantsoitauxdames,soitau cul. Lepoildescochons,lapremièreproposition,meparut pourtoutdireinsupportable.Songrésillementetl'odeur acredecouennequandonavaitbrûlésousmesyeuxle grosVictorquej'allaisnourrirtouslesmatinsdanssa baugeetquimeremerciaitenmeprésentantsondospour queje lecaresse,non, non,non,jenepouvaispas. Lapointed'uncouteau,ladeuxièmeproposition,neme convenaitpasplus,quimerappelaitlescrisdéchirantsde Victorquandilsl'avaientsaignésurlatableau-dessusdu seaudefer-blanc,etjamaisdepuisjen'aipupénétrersans effroidansuneboucherie. Restaientétoffe,tissu,basdesoie.J'étaissauvé
Toutàmadécouverte,jen'avaispassentilaprésencedu maîtredansmondos.Incapabled'expliquerpourquoije cherchaisMarseilleàlalettreS,jedusbredouiller lamenta-blement,rougecommelederrièredupetitPierrequitraî-naitculnudanssonparchivercommeété,jusqu'àceque larègles'abattesurmesdoigtsetmedélivre.
Papa avaitraison
jenesuispasleculdanslasoie.
LaNouvelleRevueFrançaise
L'enferestunparadis
Onnepeutpasdirequej'aimanquédechanceàcinq ansdéjà,j'avaistouchélapartdesangessouslesjupes noiresd'unesœurencornettes, etj'aisu. J'aisutoutdesuite,maisjen'airiendit. J'aisuqu'unouiveutsouventdirenon,quec'estune questiondetempératureetd'ambiance,etlecontraireest égalementvrai,tantdefoisprouvépartanteMaryse,les nuitsjedormaischezelle,quanddelachambreàcou-chermeparvenaientdesnon,non,Firmin,non,demoins enmoinsaudibles,etquisemuaientd'uneglissadeendes oui,oui,ouideplusenplusétirésetsonorescommes'il luifallaitàtoutprixtoucherletoit,l'airfraisdelanuitet sortir,attraperlesétoiles,ouvrirleparadis. J'aisu. J'aisuquel'enfernesetenaitpasderrièrelaportedela cavepapamenaçaittoujoursdem'enfermeravec l'assietted'endivesbraiséesquejerefusaisd'avaler.Et lorsque,quelquesannéesplustard,ilmettrasamenaceà exécution,jeresterailongtempsassissurlapremière marchedel'escalier,ledoscolléàlaporte,car,comme disaitmonpère,onabeausavoir,onnesaitjamais.Etje persisteraidansmonrefusdetoucheràcettepâtéeflasque etfroide,àcouleurdecamouflagedéfraîchi,qu'onmeres-servaittellequellejusqu'àcequejetrouvemoyen,profi-tantd'uneabsencedemamère,deflanquerletoutdansla cuisinièreàbois. Aujourd'huiencore,cinquanteansplustardou presque,jen'aipasflanché,malgrélesinsistances,les encouragementsoulesyeuxnavrésdeceuxquimepré-
GuyGoffette sentaient,laboucheenculdepoule,cemetsentretous, disaient-ils, susurraient-ils,dé-li-ci-eux.Moi,cequeje luitrouvaisdedélicieusementapproprié,c'étaitlenom qu'onlui donnecheznous,dansleNordchicon.Autant vousdirequejemefaisaisunplaisirrageurdescanderce mot-làsurtouslestonsdanslenoiretsurlechemindes écolierschi-con,chie-con,con-chi,qu'onchie Leverbeconchier,quandjelerencontraiauhasardd'une lecture,devintpourmoilecombledel'insulte,lebijou demonrépertoire.Jememisàconchieràtourdebras, avecunejubilationdesybarite, salivanteetsolennelle. Lesmaîtresd'abord,àvoixplutôttrèsbassel'instit,le curé,lepaternellesgarçonsdemonâgeensuite,àtue-tête,etlà,jenemefaisaispasfautedeclaquerlaporteà chacunedenosdisputesparunclaironnantEtpuis,jete conchie,espècedechicon J'aisu. J'aisuégalementque,sidesratscouraientparfoisdans lacave,ilsn'étaientpasplusgrosquelesmulotsdes champs,contrairementauxaffirmationsdemonpère,qui lesrangeaitentrelecochonnetdeLorraineetlemarcassin ardennais,etça,Pitoumel'avaitviteconfirméquand,les moustachesencorefumantes,ilenavaitrapportéund'en basetl'avaitdéposé,fiercommeunmatougagnant,la queueenpanacheetgigotante,auxpiedsdemamanqui, surpriseenpleinevaiselle,avaitpousséuntelcri,lesbras enl'air,quelasoupièredepurLimogesavaitfaitun doublesautpérilleuxavantdetoucherlesoldelacuisine dansunfracasd'Apocalypse. J'aisuencorequelesyeuxrougisdepapaetsesmains noiresnedevaientrienaucombathéroïquequ'ilpréten-dait,pourm'impressionner,avoirlivrercontredes diablesfurieuxpourleursoutirercesseauxdebouletsde charbon,d'anthracite,pleinsàrasbord,qu'ilbalançait
LaNouvelleRevueFrançaise d'ungesteimpérialdanslepoêledusalonaumilieud'un nuagedepoussièrequifaisaitmontermamèresurses grandschevauxetretomberlesouffléaufromage.
J'aisuqueleblancpouvaitvirerauvert,quec'étaitencoreunequestiond'ambianceetd'illuminationetque silesendivesremontaientdelacaveaussipâlichonnes quelesdemoisellesdelamanécanterie,cen'étaitpasà causedelafrousseterriblequ'ellesavaientenduréejour aprèsjour,maissimplementparunmanquecriantdesor-tiesaugrandair.
J'aisutoutcelaetbiend'autreschoses,carceque j'avaisvuetressentidanslenoirsousleslourdesjupesde lachèresœurencornettes,cen'étaitnil'abîmenilesfeux del'enferqu'ellepromettaitauxenfantsdésobéissants, maisquelquechosequis'apparentaitàladivinefélicité quelesanges,dit-on,separtagentdesangesquinous ressemblaientcommedefauxfrèresdoduslorsqueles sœursnousattachaientdansledosdes ailesenvraies plumesd'oiepourouvrirlamarchedelaprocessiondu Saint-Sacrement.Desanges,envérité,àquinousneres-semblonsjamaismieuxquetoutnus,accouplés,aveu-glantlevieilŒdipeavecnotresueur,noyantNarcisse dansnoslarmes,justeaumomentlaterresedérobe sousnospieds,nouscoulonsàpicdanslamerouverte entrelesjambesd'unefemmequirefermesurnoscorps engloutisl'horizondesesbras.
Oui,c'estàcemoment-là,àcemoment-làvraiment,la têtecoincéeentrelescuissesdelaBonneMère,quej'aisu sanssavoirquetoutcequelesadultesracontentauxchers petitsangespourlesgarderlepluslongtempspossibleà
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