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LANOUVELLE REVUEFrançaise
PIERREENCREVÉETMICHELBRAUDEAU
Conversationssurlalanguefrançaise ni
MICHELBRAUDEAUNoussommesauxButtes-Chaumont.On avirélespauvresenbanlieue,cen'estplusvraimentunquartier populaire,maisenvoiede«boboïsation»accélérée,commetoutle Parisintra-murosd'ailleurs.LefameuxmotdeSarkozysurle «karcher»nes'appliquesansdoutepasavenuedeLaumière.Et pourlabanlieue,est-ceunemploiappropriédumot«karcher»? PIERREENCREVÉ«Nettoyeraukarcher»labanlieue onapu,ennovembredernier,constaterdevisuleseffets indirectsdecelexiqueministérielinattendu.Cetemploi n'était«approprié»ques'ilcherchaitdélibérémentà provoquerdesréactionsvirulentes.Rienn'autoriseàle croire.Maisconjointeàlamortdramatiquededeux jeunesgens,cetteexpression,augmentéedel'emploidu mot«racaille»pourdésignerl'objetdecette«kârché-risation»,estapparueàtouscommedéterminantedans ledéveloppementd'unesériedeviolencesurbainestelles qu'onn'enavaitpasvuenFrancedepuisplusdedeux décennies.
LaNouvelleRevueFrançaise M.B.OnesttoujoursàlatraînedesÉtats-Unis. P.E.Cen'estpastrèssurprenant,dansunpaysaussi soucieuxdesalanguequelenôtre,qu'untelusagedela languefrançaiseaitpujouerdanscetteaffaireunrôle sinondedéclencheurdumoinsderelaisefficacedansla propagationdesémeutes. Enmai68,deGaulle,l'uniquegrandécrivainquiait jamaisdirigélaFrance,dotéd'unformidablerépertoire lexical,ilpuisaitàvolontédestracassin,ramasouquar-teron,enavaitfaitsurgirlemotàlafoispopulaireet savantdechienlit,quiavaitl'avantaged'êtredesonvoca-bulaireetnondeceuxqu'ilvisaitetilavaiteu «l'astuce»(c'étaitundesesmots),loindeleprononcer publiquementlui-même,delefairerapporterparson Premierministre.Quelquesmoisplustard,retournantle titred'unfilmd'Audiard,ilraillaitceuxqui«prennent lescanardssauvagespourdesenfantsdubonDieu»encore,cequiretientc'estl'inventionlangagière.Mais dire«racaille»danslecasévoqué,c'estallerchercherun motdescitéspourleretournercontreellesçacraint,si j'osedire. M.B.Parceque«racaille»,pourlesgensconcernésparce terme,estpéjoratif,saufs'ilestappliquépareux-mêmes. P.E.Lesjeunesgensdesgrandsensemblessubur-bainsemploientsouvent«caille» ou«caillera»pour désignerl'ensembledesjeunesdescités.Leministre,qui visaitprobablementleréférentpourluidumotracaille, c'est-à-direlesdélinquants,l'avaitoublié,oubienilnele savaitpas.MaissiThuramouNoahontprislemotpour euxentantqu'anciensjeunesdebanlieue,c'estparceque c'estl'emploinormalàl'intérieurdescitésencause. M.B.Cequiprouvebiensoncaractèreinsultantau-dehors.
PierreEncrevéetMichelBraudeau
P.E.Celaprouvesurtoutqu'unministrenegagne rienàparlerlalanguedesbanlieuesquandilnelaconnaît pas.Autantàl'intérieurdescitésonpeutemployer «racaille»parautodénigrement,parauto-stigmatisa-tion,auseconddegréensachantqu'ils'agitdecequeles autrespensentdevous,autant,sic'estl'undecesautres quivousrenvoiecetermeenpleineface,c'estuneoffense quifranchitallègrementl'enceintedesghettosetatteint tousceuxquiontunlienaveccetunivers,jusqu'à ThurametNoah. M.B.C'estcommeCyranodeBergerac,quisupportetoutes lesmoqueriessursonnez,pourvuqu'ellesneviennentquedelui. P.E.Toutjuste.Quantàlamétaphoredu«net-toyage»,elleaunlourdpassépolitique,qu'aggravait encorel'évocationdu«karcher».Laconnotationiciest déshumanisante.D'oùlesentimentderévolte,etparfois lesgestes,dansunesituationurbaine,économiqueet socialepropreàlessusciter. Pourm'enteniràlalangue,uneremarquemoinsgrave commeobservateurprofessionneldelapolitiquedela langueenFrance,cetemploim'aétonnéparcequ'ilse trouvequeceministredel'Intérieurestundessignataires delaloidu4août1994,diteloiToubon,relativeà l'emploidelalanguefrançaise.J'aidesdoutessurcette loi. M.B.Quels doutes? P.E.Çanousmèneraittroploindescités.Situle permets,nousenreparleronsdansuneconversationsurla questiondudroit linguistiqueenFrance,danslejardin duMuséeRodin,parexemple,àdeuxpas deMatignon, entreLesbourgeoisdeCalais,Laportedel'EnferetLepenseur, parmilesrosiersetlefantômedeRainerMariaRilke. Maisquelleque soitmonopinionàsonégard,cetteloia forced'obligationetjeremarquequ'ellesesoucieprécisé-
LaNouvelleRevueFrançaise mentdel'emploid'untermecomme«kârcher»dansson article14«L'emploid'unemarquedefabrique,decommerce oudeserviceconstituéed'uneexpressionoud'untermeétrangerest interditauxpersonnesmoralesdedroitpublicdèslorsqu'ilexiste uneexpressionouuntermefrançaisdemêmesensapprouvédans lesconditionsprévuesparlesdispositionsréglementairesrelatives àl'enrichissementdelalanguefrançaise.»C'estclairune personnemoralededroitpublic,c'est-à-direunconsti-tuantdel'Étatentantquetel,nedoitpasemployerle terme«karcher»,quiestincontestablement«unemarque defabriqueoudecommerceconstituéed'untermeétran-ger»,enl'occurrenceunnompropre,celuid'AlfredKâr-cher,industrielallemandquicréa,vers1935,lasociété quiamisaupointlesnettoyeursàhautepressionportant sonnom,lequel,d'ailleurs,nesetrouvepasdanslader-nièreéditionduplusaccueillantdenosdictionnairescou-rants,lePetitLarousse.CertesleMinistres'exprimait commepersonnephysiqueetnoncommepersonnemorale. Maisn'était-ilpasentenducommelavoixmêmedel'État parlesjeunesgensdescités?Entoutétatdecause,laloi Touboninterditl'usagedecetermedansuntexteofficiel. M.B.D'autantquecenompropren'estpasdevenuunnom commun,commelepatronymedupréfetPoubelle. P.E.Encorepoubellen'est-ilpasun«motétranger». M.B.OuFrigidaire. P.E.Situveux.Ledébatparlementairesurlaloi Toubon,quej'aieul'occasiondetravaillerdeprès,a révélél'extrêmedifficultéàdésignercequ'estunpré-tendu«motétranger»dansl'usagecourantdesFrançais contrairementàcequel'ons'imagine,rienn'estplusflou quelesfrontièreslinguistiques.Jemesouviensd'un échangepittoresqueentrelesénateurquiétaitàl'origine delaprécédenteloisurlemêmeobjet,etleministredela Culturequiadonnésonnomàlaloi
PierreEncrevéetMichelBraudeau
«M.MarcLauriol"Water-closet",est-cedufrançais oudel'anglais,monsieurleministre? M.JacquesToubonÀmonavis,monsieurleséna-teur,c'estunmotanglais M.MarcLauriolLeCanada,commevouslesavez, estunpaysbilingue.AuParlementd'Ottawa,j'aivuau coind'unmur,avecuneflèche,uneindication"Toilet"en anglaiset"W.C."enfrançais.Nousensommes» Notebienquelemotenquestion,présentdanstousles dictionnairesactuelsdelalanguefrançaise,estattestéen françaisdepuis1816. M.B.Legouvernementdevraitêtreréservéauxlinguistes. Blaguesetmotsétrangersàpart,lafracturesocialeneselimite pasauxéchangesentreSarkozyetlesjeunesbanlieusards.Elle nousaégalementsautéauxoreillesaudébutdel'annéequand nousavonsvuouentenduparlerlesgensd'Outreauàla télévisiononaeul'impressionqu'ilsvenaientd'ailleurs,qu'ils parlaientuneautrelangue,d'unautremonde. P.E.C'étaittrèscertainementl'aspectlinguistique saillantdanscetteauditiondesacquittésd'Outreauparla commissionparlementaireadhoclesurgissementdece quirestelà-basdelalanguepopulairede«ch'Nord».En effet,cequ'onappelaitla«languepopulaire»alarge-mentdisparudesvillesdeFranceautermedes«trente glorieuses»,dufaitdelacroissancedesclassesmoyennes, del'allongement,décidéen1959,deladuréedel'ensei-gnementobligatoireetdelagénéralisationdel'écoutede latélévisionplusieursheuresparjourlesenfantsd'ouvriers sontpassésaufrançaiscommun,standard. M.B.lefrançais«blanc,normal,quoi»,auraitdit Coluche. P.E.Oui,ilssontpassésaufrançaisnormalsinon normé.MaisdansleNordnotamment,malgréladébâcle delaclasseouvrière,ouàcaused'elle,ilyadesrestesde
LaNouvelleRevueFrançaise cequiétaitautrefoisleparlerchtimi,etenentendantles gensd'Outreau,onétaitfrappédeleurprononciation leurphonétique,leurphonologie. M.B.Onsentaitquelatélévisionn'étaitpasloind'envoyer dessous-titres,commepourlesAntillaisparlantencréole. P.E.Parcequephonétiquementc'étaitdifficileà comprendre.Lexicalementetsyntaxiquement,ilyavait peuderégionalismesmaislaformephoniqueétait régionale.Onpeutdoutersilejugelescomprenaitvrai-ment.Lafemmed'undesacquittésdisaitquec'étaitabso-lumentimpossibledesefairecomprendredelui.Jecite demémoire«Quandjeluidisais"Ledimancheonva autemple",ilnotait"LedimancheonvaàÉtamples",et Étamplesc'estenBelgique etçarenvoyaitàl'affaire Dutroux.EtjeluidisaisMaisnon,jevousaidit"au temple"etilécrivaitsurlecompterenduÉtamples".» Sionexclutlamauvaisefoi,etjepréfèreprendreceparti, c'estuncasexemplairedesurditéphonologiqueetd'inca-pacitéàentendrelalanguedel'autre.Ilsemblequel'État nesesoitjamaispréoccupéenFrance,danslaformation desmagistrats,decepointdécisif,quelejugedoitpou-voirpleinementcomprendrelalanguedeceuxqu'ilinter-roge.Ildevraitêtrefamiliariséaumoinsaveclesdiverses variétésdefrançaisetsicen'estpaslecas,qu'ildemande à deslinguistesdel'aider.AuxÉtats-Unis,ilarrivecou-rammentqu'onrecourreàdeslinguistesdanslesprocès impliquantleslocuteursdel'AfricanAmericanEnglish. Lejugeauraitpudemanderàunlinguiste,sinonde l'assister,dumoinsdeleprépareràentendreceslocuteurs particuliers.Leslinguistesseraientparfoismoinsdépla-césdansuneinstructionquelesinévitables expertsen psychologie. M.B.Pasévidentpourquelqu'undeTourcoingdecom-prendreexactementcequeditunMarseillais.
PierreEncrevéetMichelBraudeau
P.E.Toutdépendduparcourslinguistiquedel'unet del'autre.Mais,au-delàd'Outreau,unechosem'aretenu danslacrisedesbanlieuesàlaradioouàlatélévision,si onsaisissaitunboutdeconversationdejeunesgensdes citésentreeux,onavaitdumalàlescomprendre,surtout s'ilsparlaientvite.Maisdèsqu'ilssetrouvaientdevantun microilsusaientdufrançaisdetoutlemonde.Iln'yapas entreeuxetnousde«fracturelinguistique»,contraire-mentàuneopinioncourante.Cesjeunesgensparlent entreeuxlalanguedesjeunesdebanlieuemaisavecleurs parentsilsparlentlefrançaiscommun,etplusencoreavec lesautresadultes,aucollègeouhorsdelacité. M.B.Ilssontbilingues,ensomme. P.E.Ilsutilisentdeuxvariétésdefrançaisilspeuvent parlerdansleursociolecteetdansledialectecommun, sansoublierlaouleslanguesmaternellesdeleursparents, dontilsontleplussouventunecompétenceseulement passive.Cettelanguedesjeunesdebanlieueestune variétédefrançaistoutàfaitintéressante,maisilfautse garderdeprojectionstroprapides.Jadis,quandParis intra-murosabritaitencoreunepopulationouvrière,ony entendaitcequ'onappelaitlalanguepopulaire.Ilyaeu destravaux,desétudesquiladécriventbien,audébutdu xxesièclenotamment.Mais,depuisunetrentained'années, depuisl'arrivéeenmassedesémigrésquiontétélogés extra-muros,unepartiedelabanlieues'estconstituée commeunvasteghetto,etlesphénomèneslinguistiques quis'ymanifestentsontassezproches,dansleurprincipe, deceuxdesghettosnoirsdesÉtats-Unis.Ilyaplusde trenteans,lelinguisteaméricainWilliamLabov,quia particulièrementtravaillésurcequ'onappelaitautrefois leBlackEnglishet maintenantl'AfricanAmericanVer-nacularEnglish,aétabli,danssongrandlivreLanguagein theinnercity,traduitenfrançaissousletitreLeparlerordi-
LaNouvelleRevueFrançaise
naire,lalanguedanslesghettosnoirsdesÉtats-Unis,quec'est unsociolectedel'anglais.Ilyanalyselelangagedes bandesderues,parléentrehuitetdix-huitans,etpro-gressivement abandonnéensuite.Celangageatypique mérited'êtrerapproché,nonpaslinguistiquementmais sociologiquement,denotrelanguedesbanlieues,ne serait-cequesurlepointsuivantauxÉtats-Unis,selon lesenquêtesdeLabovetdesescollaborateurs,danstoutes lesgrandesvilles,NewYork,Philadelphie,Chicago, DetroitouLosAngeles,onrencontredesvariantespho-nétiquesspécifiques.ÀPhiladelphielaprononciationde l'anglaisdiffère,surl'antériorisationoulacentralisation desvoyellesparexemple,decelledeNewYorken revanche,chezlesjeunesNoirsiln'yapasdevariantes phonétiquessignificativeslesjeunesdesdifférentsghet-tosaméricainspeuventprésenterquelquesvariantesrégio-nalesdanslevocabulaire,maisilsprononcentleurAfrican AmericanEnglishdelamêmemanière.Parceque la languedesghettoscirculedeghettoàghetto,sansêtre phonétiquementrégionaliséecommel'anglaisordinaire. M.B.A-t-on l'équivalentdunemêmeétudepourla France? P.E.Pasvraiment,non.Ilfautdirequecen'estpas simplecommençantàHarlemdanslesannées60,Labov avaitengagéunjeunehommequiavaitétémembred'une bandequelquetempsplustôtpourqu'ilréaliselui-même,enl'absenceduchercheurmaissursesindications, desenregistrementsdesconversationsspontanéesdes adolescentspendantuneannée.Jenesuispasdutoutspé-cialistemoi-mêmedelalanguedesjeunesdescitésje n'yaijamaisenquêté.Deschercheursdeterrainontrelevé quelevocabulaire,d'ailleursvolatil,pouvaitvarierd'un boutàl'autredelaFranceetprésenterparfoisdesrégio-nalismesmaisque,chaquefoisquelapopulationd'ori-