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IV
MICHELBRAUDEAUL'hôtelBiron,avantdedevenir,en 1919,leMuséeRodin,aabritéHenriMatisse,Isadora Duncan,RainerMariaRilkeetletrèsvolubilejeanCocteau. Passeulementdesstatuesmuettes. PIERREENCREVÉPourvunéanmoinsqu'ilsemetteà pleuvoir,quenoussoyonsobligésd'entrerdansl'Hôtelet denousretrouverdevantl'étonnanteIrismessagèredes dieuxquiyaccueillelevisiteur. M.B.Lessculpturesdanslejardinsuffisentpourl'instant àmonbonheur.Mais,pourcontinuerdeconverser,laproximité avecl'HôteldeMatignon,deuxcentsmètresplusloindanslarue deVarennes,nousramèneauxrelationsdel'Etatetdelalangue, aumoinspourl'orthographepuisquec'estlà-basqu'avaitété prise,en1989,ladécisiondetoucheràcetabourépublicain.Tu m'assurpris,ladernièrefois,auxButtes-Chaumont,quandtu asparlédelalibertédontlescitoyensdisposentpourlesdiffé-rentesformesorthographiques. P.E.EnFrance,contrairement,parexemple,àla situationauxÉtats-Unisàl'égarddel'anglais,lapression
LaNouvelleRevueFrançaise esttellequelesusagersdufrançaisoublient,engénéral, qu'iln'yaaucunecontraintelégalequipèsesurl'emploi privédelalangue,etdoncsurl'orthographe,etquel'État n'intervientsurl'usageindividuelquedanslecadrede l'enseignements'imposelanormescolaire.Endehors del'enseignementchacun,àsongré,suitlanormescolaire ounelasuitpas.Tuavaisterminénotredernièreconversa-tionparuneallusionauxcatleyaschersàOdetteetàSwann. LaformeretenueparProustillustrebienlalibertéortho-graphique.Gallimardimprimeces«catleyas»avecunseul «t»,chezProustet,àlamêmeépoque,des«cattleyas», chezGideparexemple,avecdeux«t». M.B.D'oùvientlemotcatleya? P.E.D'aprèsleshistoriensdulexique,toutdroit du nomdeWilliamCattley,unorchidophilebritanniqueà quilebotanisteJohnLindleyarenduhommageendon-nantsonpatronymeàcettevariétéqu'ilavaitdécouverte. Gideasuivil'étymologie,undesfondementsdeprincipe del'orthographedufrançais.Renvoyercettefleuràce Cattley,pourquoipas,maisProustaautrechoseentête samétaphore,«fairecatleya»,veut,aucontraire,déta-cherlemotdudictionnaireetdequelquebotanistebarbu quecesoitpourle«privatiser»àl'intentiond'Odetteet deSwann. M.B.Rappelonsauxoublieuxque«fairecatleya» c'était,poureux,fairel'amour. P.E.Proustretrancheun«t»,lesouvenirdeMon-sieurCattleydisparaîtetcatleyaprenduneplaceprivilé-giéedanslalangueamoureuseprivéedesesdeuxperson-nages,avecdesévolutionstoutàfaitlibres,comme«faire unbonpetitcatleya»,lemotabrisétoutessesamarres botaniquesetbritanniques. M.B.Donc,pourl'orthographe,Proustfaitpourcatleya commepournénufar.
PierreEncrevéetMichelBraudeau
P.E.Ilfaitcequiluiconviententantqu'écrivain. Danslecasdenénufar,ilsetrouvequ'ilsuitlaconvention académiquedel'époque,tandisquelemotcattleya(ou catleya)n'étaitpasdansledictionnairedel'Académie qu'ilapuconnaître,lui,celuide1878. M.B.Ilétaitunauteurtellementsacréqu'onluialaissé sonnénufaretsoncatleyapersonnels. P.E.-Pluscommec'estUnamourdeSwannquiadif-fusécenomdanslalittérature,cetteorthographedont j'ignores'ill'avaitinventéeestrapidementdevenue aussicanoniquequel'autre,endépitdespuristesetdes botanistes,et même,danslesemploislittéraires,c'est l'orthographeproustiennequil'aemporté.MaisProust n'estpasleseulgrandécrivainduxxeàprendredes libertésaveclesdictionnaires.Danssondernierlivre,Le Tramway,ClaudeSimonécritllose,àlacatalane,alorsque lesdictionnairesproposentdéjàquatrevariantespource motlause,lauze,loseouloze.encore,l'écrivainarrache lemotàsonorthographeconvenuepourleplieràses besoins. M.B.ClaudeSimonétaitungrandlecteurdeProust,il luiaurareprisseslicences. P.E.Proustestauxxesiècleundesécrivainsmajeurs quialeplusexplicitementrevendiquésalibertéàl'égard detouteconventiond'écriture,aumomentmêmeil plongeaitdéfinitivementdanssonœuvre.Danslalettreà MadameStrausdejanvier1908,quej'aidéjàévoquée dansnotrepremièrerencontremaisqu'onnediffuse guèredansnoslycées,ilauneséried'affirmationsqu'on devraitbienfairelireànoséternelspleureursdufrançais perdu«Lesseulespersonnesquidéfendentlalanguefrançaise (comme"l'Arméependantl'AffaireDreyfus")cesontcellesqui (. "l'attaquent")Chaqueécrivainestobligédesefairesa langue,commechaqueviolonisteestobligédesefaireson"son"
LaNouvelleRevueFrançaise (. )Laseulemanièrededéfendrelalangue,c'estdel'attaquer, maisoui,MadameStrausParcequesonunitén'estfaiteque decontrairesneutralisés,d'uneimmobilitéapparentequicache unevievertigineuseetperpétuelle.»Etencore,àproposd'un «puriste»amideladestinataire,cettephrasequej'ai souventcitéeàmesétudiantspourlesintroduireàla théorielinguistiqueetquej'aimeraisvoirfigurerentête detoutmanueldegrammaire«Cethommepleindescepti-cismeadescertitudesgrammaticales.Hélas,MadameStraus,il n'yapasdecertitudes,mêmegrammaticales.» M.B.L'incertitudesiedàMarcel. P.E.C'estàcedoutegrammatical,àcetteprisede libertéentièrequenousdevonsunedespluséclatantes «défenseetillustration»delalanguefrançaise.Mais chacunsaitqueProustacommencéparpayerchersa libertéd'écriture,Giden'ayantpassupporté,àpremière lecture,lesfameuses«vertèbres»transparaissantsur«le tristefrontpâle»delatanteLéonie.Luiaussiavaitdes certitudessurlalanguevoilàpourquoisansdouteil choisitd'écrirecattleyaetnoncatleya. M.B.GideetProustsecroisantàlaNRF,belleépoque Lepluslibredesdeuxn'estpasl'auteurdeCorydon.Est-ceun restedecalvinisme? P.E.Sait-onjamais?MaisProustnefaisaitquese saisird'unelibertédontchacundisposequoiquenuln'ose enuser.Lalangueappartientàsesusagers,ellen'appar-tientpas àl'État,niauxcorrecteurs.Enrevanche,l'Etata desresponsabilitésàl'égarddelalangue. M.B. Sijecomprendsbien,tuesobligéd'accorderleparti-cipepasséavecavoir jusqu'aubachot,ouaudoctorat,etaprèstu peuxtrèsbienneplusl'accorder P.E.Exactement.Entantqu'écrivain,parexemple, tuesabsolumentlibredelaisserleparticipepasséinva-riable.Commetusais,maiscomme,hélas,laplupartdes
PierreEncrevéetMichelBraudeau
professeursd'écoleoublientd'eninformerleursélèves, c'estunerèglequiaétéexplicitementproposéepar Marot,enimitationdel'italienquiluiparaissaitla languemodèle(onestavantduBellay)etquin'avait,en principe,aucuneraisond'êtresuiviepartoutlemonde. Touteslesenquêtesdémontrentqu'ellen'estqu'excep-tionnellementappliquéeàl'oral,d'ailleursellen'ade traceaudiblequedanstrèspeudeverbes.Mais,àl'écrit l'écolerépublicaineafiniparl'imposeràtous,troissiècles aprèsquecetespiègleetgénialpoètel'eutexposéedans unestrophedesesÉpigrammes,laproposantparjeusavant auxlettrésdesontempsdansl'entourage«évangélique» deMarguerited'Angoulême,sanspouvoirimaginerqu'on s'enserviraitunjourpourdisciplinertoutunpeuple. Marot,auteuravecToryd'unpetittraitéd'orthographequi ajetélesbasesdel'accentuationmoderne,LaBriefuedoc-trine,enseraitprobablementassezcontrit,ayanteul'esprit plutôtlibertaire.Ironiedel'histoire,alorsquesasuperbe traductiondesPsaumesenversfrançaisétaitinterditeau royaumedeFrance,l'accorddit«marotique»,complète-mentartificiel,extérieurànotre langue,rejetéparRon-sardMignonneallonsvoirsilaroseQuicematinavait décloseSarobe»,etnonpas«déclos»commeonl'impose-raitaujourd'hui)maisaussitôtsuiviàGenèveparCalvin, quifaisaitaussichantersesPsaumes,estdevenu,aucours dessiècles,lavachesacréeparexcellencedenotreortho-graphegrammaticale. M.B.Ceseraitunaccord«réformé»? P.E.Œcuméniqueplutôt,puisqueMarotl'appuie surl'italienpapiste.Ilamislongtempsàs'imposeretila toujoursétécontesté,surtoutparlesécrivainsetleslin-guistes. M.B.Aveclesverbespronominaux,cetaccorddevient effrayant.L'appliques-tutoi-même?
LaNouvelleRevueFrançaise P.E.Cesystèmebeaucouptropcompliqué,ettrès malassuré,dateduxixe.Onpeutl'assumer,neserait-ce qu'enhommageàMarot.Agentdusystèmed'enseigne-ment,j'essaietoujoursdelesuivreàl'écritmaisjesuis enchantédevoirqueProust,toujourslui,écrit,deuxfois desuite,dansUnamourdeSwann«As-tuvulatêtequ'ila fait?»,ouencore«Voyezlafacturequ'ilafait»dansÀ l'ombredesjeunesfillesenfleurs.Enfait,commetousles linguistesdepuisplusd'unsiècle,jesuispartisanqu'on enrevienne,dansl'enseignement,àlapropositionde l'arrêtédetoléranceduministredel'Instructionpublique GeorgesLeyguesdu31juillet1900. M.B.Cetarrêtéesttotalementinconnudesfrancophones. Tul'asdéjàévoquél'autrejour,maistun'aspasététrèsprécis. P.E.Ilavaitétérédigé,dit-on,parlegrandFerdi-nandBrunot,doyendelaSorbonneetauteurdelamonu-mentaleHistoiredelalanguefrançaise,surlerapportd'une commissionadhocprésidéeparGastonParis,duCollège deFranceetdel'Académiefrançaise,etarrêtaitceci «Pourleparticipepasséavecavoir,ontoléreraqu'ilreste invariabledanstouslescasonprescritaujourd'huide lefaireaccorderaveclecomplément.Exemplesleslivres quej'ailuouluslesfleursqu'ellesontcueillioucueillies lapeinequej'aiprisouprise.» M.B.C'estincroyableonm'aenseignélecontraireà l'école.Moninstituteurconnaissait-ilcetextelégal? P.E.Non,sansdoute,carunanplustard,hélas, Leyguesareculédevantlaprotestationacadémiqueeta remplacécetexteparunarrêtéquinetouchaitpratique-mentplusà cefameuxaccordduparticipe.Pourtantles raisonsinvoquéesdansl'arrêtéde1900étaientsans appel«Larègled'accordenseignéeactuellementàproposdu participepasséconstruitavecl'auxiliaireavoiratoujoursété plusoumoinscontestéeparlesécrivains etlesgrammairiens.Peu
PierreEncrevéetMichelBraudeau
àpeuelles'estcompliquéedeplusenpluslesexceptionssont (. devenuesdeplusenplusnombreuses)Ilparaîtinutilede s'obstineràmaintenirartificiellementunerèglequin'estqu'une caused'embarrasdansl'enseignement,quirendtrèsdifficile ». l'étudedufrançaisauxétrangersPlusd'unsiècleaprès, leconstatesttoujoursaussiconvaincant. M.B.Maispourquoilesmaîtresn'ont-ilspasdéfendudes tolérancesquiauraienttellementsimplifiélaviedeleursmal-heureuxélèves?«Pourfairechierlesmômes»,jesuppose, commeauraitditQueneau,grandpartisand'uneréformeradi-caledel'orthographe? P.E.Oubien,raisonplussociologique,pour défendreleur«capitalspécifique»l'orthographegram-maticale,avecsescomplications,estcequilesdistingue leplusdeleursélèves,surtoutaujourd'huil'Internet donneàcesderniersaccèsàfouledesavoirsautrefoisréser-vés.Entoutcas,ilseraittempsderevenirauxtolérances Leygues,maissansinterventiondel'État,parsimple exercicedeleurlibertéparlesusagersadultesdufrançais. M.B.Mais,moi,entantquejournalisteouentantqu'édi-teur,quandjelislesmanuscritsquim'arrivent,ilyaunesorte desurmoilinguistiquequim'obligeàcorrigerlesparticipes passés,leredoublementdeslettres,etcetera. P.E.C'estcelalapressiondelanorme,particuliè-rementviolenteenFrance.Onaretirélescrucifixdes classesd'écolemaislesmaîtresyontimposécetteortho-graphepartoutcommeladivinitélaïquemême,etmain-tenantencoretuvoistoninstituteursurtondosquandtu esentraindecorrigertescopiesdelaNRF.Enréalitétu pourraisparfaitementdéciderdelaissertesauteurslibres d'appliquerounonl'accorddeleurcollègueMarot,pas plusexpertqu'euxenorthographedivine. M.B.Lafleurquetum'avaisjeté. P.E.Lesparticipesquetum'avaispassé.
LaNouvelleRevueFrançaise M.B.Donc,sortidel'école,lelocuteurestlibre.Maistu disaistoi-mêmequel'Étataquandmêmequelquesresponsabi-litésparrapportàlalangue? P.E.Parrapportàlalanguenationale,oui,maisnon parrapportàlaparoleindividuelle. M.B.Langueetparole.Est-cequetuentendsparlà ladis-tinctionentrel'écritetl'oral? P.E.Non,évidemment,bienquecesoitlaconcep-tionlapluscommunelalinguistiquespontanéedes Français.Mais,commetut'endoutes,jemesituedansla traditiondeFerdinanddeSaussure,pourquiladistinc-tionentrelesdeuxtermesvautpourl'écritcommepour l'oral.Ilfautclairementdistinguerentrelalanguedéfinie comme«trésorcommun»,lesystèmecollectifdesignes quiestenprincipeàladispositiondetousdansunecom-munautélinguistique,etdont,eneffet,l'Étatesten partieresponsable,neserait-cequeparcequ'ilalacharge delefaireenseigneràtous,commelangueoraleetcomme langueécriteetlaparole,quisedéfinitcommel'usage individueleffectifdelalangue,quecesoitsouslaforme oraleousouslaformeécrite.Ilyadeuxréalitésdiffé-rentes.D'uncôtéletrésorcommun,lerépertoirelexical, l'ensembledesrèglesdetoutessortes(phonologiques,syn-taxiques,sémantiques,pragmatiques,orthographiques), enregistré,«objectivé»,danslesdictionnaires,lesgram-maires,les manuelset,del'autre,ilyal'usagedece «trésorcommun»quefaitchaquelocuteur(ougroupe delocuteurs)àpartirdelagrammaireintériorisée,cogni-tive,qu'ils'estpersonnellementconstruite. M.B.Laparole,l'emploidelalanguesontcontrôlésdans lecadredel'écoleetdulycée.Etdanslecadredelafamille? P.E.Ilyaaussiunapprentissagefamilial,exercépar lesparentsetlafratrie,quicorrigelesusagesdel'enfant qu'ilsjugentfautifs.Maiscecontrôlefamilialestsociale-