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La Nouvelle Revue Française N° 358

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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
PIERREENCREVÉETMICHELBRAUDEAU Conversationssurlalanguefrançaise
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MICHELBRAUDEAUNoussommesdanslesjardinsdu LuxembourgprèsdelafontaineMédicisetc'estpeut-êtrele momentdedireunmotdelafrancophoniedontonatantparlé pendantcetteannée2006àcauseduSalondulivreetd'uncer-tainnombredepapierssortisaussibienparAminMaaloufque parBoubakarBorisDiop.Commentconsidères-tuleursdeux pointsdevuetoutàfaitdifférents? PIERREENCREVÉAminMaalouf,dansunarticledu MondeintituléContrela«littératurefrancophone»,oppose àlanotiondelittératurefrancophonecelledelittérature delanguefrançaise.L'occasionluienestdonnéeparle récentVingt-sixièmeSalondulivredontl'invitéd'hon-neurétaitlefestivalFrancofffonies,consacréàlalittérature francophoneexceptécellequiestproduiteenFrance.Ilse ditsurprisqu'onclassedansla«littératurefrancophone» lesécrivainsdelanguefrançaisequinesontpasfrançais, spécialementceuxduSud,etconsidèrequ'iln'yaaucune raisondeséparerceuxquiécriventenfrançaisselonleur nationalité,leurorigineoulefaitquelefrançaissoitou
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nonleurpremièrelangue.Certains,eneffet,comprennent dansla«littératurefrancophone»lesécrivainssuisses, belgesetquébécois,quiformeraientensemblelafranco-phonieduNord,lesgensseraientfrancophonesde langue maternelleàladifférencedeceuxduSud.Maalouf estime,pourenfiniraveclesdiscriminationsqu'ildéplore, quelaseuleexpressionacceptableestcelledelittérature delanguefrançaisequicouvrel'ensembledeslittératures enfrançaisproduitesparl'ensembledesécrivainsfranco-phonesdumondedontlaFrance.C'estunpointdevue quel'onrencontreaussidanslesuniversitésaméricaines comprenantdesdépartementsd'étudesdeslittératures francophonesqui,bienentendu,prennentencomptela littératurefrançaiseproduiteenFrance. M.B.EtDiop? P.E.FaceàlapositionuniversalistedeMaalouf,ona pulire,dansLeMondeégalement,celle,toutedifférente, deBoubakarBorisDiop,écrivainsénégalaisquidis-tingue,lui,lesdeuxfrancophonies,celleduNordetcelle duSud,pouraffirmerqu'ilcomprendtrèsbienquela «défensedelalanguefrançaise»concernelesfranco-phonesduNord,parcequec'estleurlangue maternelle, maisquecen'estpaslecasdesfrancophonesduSud,dont ilestlabatailleentrelefrançaisetl'anglaisn'estpasleur affaire.Parlantlewolof,ilconsidèrequ'ilestfrancographe plutôtquefrancophone,quelalanguefrançaiseluiest imposéecommelangueécriteparl'histoire etqu'iln'a avecellequ'«unlienhistoriquedecirconstance».Ce sontdeuxpositionsaussiprovocantesqu'opposées,la secondedonnantàvoirlecheminparcouruauSénégal depuisl'époquedeSenghor,quiparachevaitsondestin d'écrivainfrancophoneenentrantàl'Académiefrançaise. M.B.Cequin'apasempêchénosautoritésnationales à d'êtreabsentessonenterrement.KM<0~&f~/0?M/~
PierreEncrevéetMichelBraudeau P.E.Eneffet.Entoutcas,quoiquecesoitsansacri-monie,BoubakarBorisDiop,etilestloind'êtreleseul, prendencomptetoutàfaitautrechosequelaseule languefrançaisel'histoire,enl'occurrencecelle dela dominationcoloniale.Ilsoulignequelaplupartdesécri-vainsafricainsn'écriventpasenlanguesafricainesmaisen langueseuropéennes,queleNigérienWoléSoyinkaécrit enanglais,d'autresenportugaisouenespagnol,etqu'il yacependantunecommunautédecesécrivainsafricains conduitsàs'exprimerparécritdansdeslangueseuro-péennesquinesontpasleurslanguesmaternellesmais deslanguesdelacolonisation.L'appartenanceàcette communauté-làest,pourlui,plusdéterminantequesa participationàunecommunautéd'utilisationdela languefrançaiseilsesentplusprochedel'universlitté-rairedeWoléSoyinkaquedeceluid'écrivainsdelangue françaisecomme,dit-il,MarieN'DiayeouLeClézio.La notiond'«européographie»,qu'ilposeimplicitement, méritediscussion,d'autantqu'ilconsidèrelefrançais, danssonpropreusage,comme«unelanguemorte». M.B.Unlatinmoderne? P.E.C'estsansdouteceàquoiilpense.Jusqu'au mesiècle,malgrélesprogrèsdeslanguesvulgaires,les intellectuelseuropéensécrivaientdanscettelanguedite morte,quienabienprofitéetjouitaujourd'huiencore d'unevitalitébiensupérieureàcelledelaplupartdes cinqousixmillelanguesditesvivantes.Etcelatin,qui n'estpluslangue maternelledepersonne,estpourtantla langueofficielledel'Églisecatholiqueromaine,cequi continueàluiassurerunstatutexceptionneldansle mondechrétienmaisaucuncatholique,pasmême l'évêquedeRome,n'esttenudelapréféreràsalangue maternelle.
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M.B.Pourlefrançais,francographieetfrancophoniese valent? P.E.Ilvadesoiquequandlesécrivains,dequelque paysqu'ilssoient,écriventenlanguefrançaise,ils «l'illustrent»et,cefaisant,ilsla«défendent»mêmesi cen'estpasleurcombat.Encesens,lafrancographie, qu'onsoitfrancophileoufrancophobe,qu'onécriveen françaisparchoixouparnécessité,parcontrainteoupar liberté,produitunensembled'oeuvresquifontvivrela languefrançaise, larenforcentetlaperpétuent. M.B.C'est-à-direque,defait,Diopparticipeaussibien queMaalouf,SenghorouCésaireàla«promotion» du français. P.E.Oui,maisonauraittortdenepasréfléchirce qu'ilmetenavantetquidépassetoutàfaitlaquestiondu françaisdanslamesuremêmeleslangueseuropéennes sesontimposéeshistoriquement,dediversmoyensdont laviolence coloniale,commelanguesinternationales, ellesnepeuventpasattendredetousleursutilisateursun attachementdetypenational.Plusl'existenceobjective desfrancophonie,hispanophonieetanglophoniemulti-continentalesobligentchacunàopérerlaséparationentre langueetnation. M.B.Maisl'écolenousfaitcroiretoutlecontraire. P.E.Endépitdesévidences,carcetteséparationva desoipourlefrançaiselleestinscritesurlacartemême del'Europe,puisquelaWallonie,laSuisseromandeetle Luxembourg,dontlefrançaisestlangueofficielle, n'appartiennentpasàlanationfrançaise.Pourtant,parce quecettedernièreesthistoriquementindissociabledela languefrançaise,nombredenosconcitoyensnesontpas conscientsquelaréciproquen'estpasvraie.Lalangue françaiseestdissociableetd'ailleursdissociéedela nationfrançaise,commelanguematernelleenEurope
PierreEncrevéetMichelBraudeau
commeauCanada,etcommelangued'écritureaux quatrecoinsdumonde.MaisgénéralementlesFrançais ontlaplusgrandedifficultéàpenserlefrançaisindépen-dammentdelaFrance,n'imaginentmêmepasquel'un pourraitcontinuersansl'autre,etsursautentdevantun écrivaindelanguefrançaisenedéveloppantaucunerela-tionpréférentielleaveccettelanguecommes'ilattei-gnaitparleprincipemêmedelaFrance. M.B.Donc,ilfautrécusertoutevisionsentimentaledela francophonie? P.E.Vouloirenrôlermalgréeuxtouslesutilisateurs dufrançais,oupareillementdel'anglais,dansuncombat quiseraitfondésurunprésuméamourdelalanguefran-çaise,ouanglaise,estgrotesqueonpeutimposerdejure oudefactol'utilisationd'unelangue,maispasplus. Commeutilisateurdel'anglaisdansmonactivitéscienti-fique,jecontribueàrenforcersapositiondelanguescien-tifiqueinternationalemaisc'estsansnemesentiraucun devoirdesolidaritéàsonégard.Resteque,mêmepourun Africain,lefrançaisn'estpasseulementlalangueducolo-nisateur,maisaussicellede1789.Lafrancophonie,dans toutesonextension,recouvredesrapportsàlalanguetrès divers,ouvranttoutl'éventaildel'amouràlahaineetqui sontaussi,malgrélesgrincementsdedentsquepeutsus-citerunepositionradicaleàlaDiop,unedeschances principalesdufrançais.Mêmechosepourl'anglophonie oul'hispanophonie. M.B.Onnepeutjamaisdireàquiquecesoit«l'anglais, lefrançaisoul'espagnol,aimez-lesouquittez-les»? P.E.Ondevraitmêmedirel'inverseavecousans amour,nenousquittezpas. M.B.Maisladimensionnationale? P.E.Elleestsecondeonacquiertsalanguemater-nellesansqu'elleintervienne.Ilfauts'arracheràl'englue-
LaNouvelleRevueFrançaise mentdansl'idéologielinguistiquenationale,pourprendre consciencedecefaitpremierquetoutesleslanguessont desbienscognitifsvirtuellementuniversels.Bienqu'ils soienttoujourssocialisés,cesproduitsculturelsuniver-selsdel'esprithumainsontmentalementportatifs,et déplaçablesàvolontéonlesemporteavecsoiquandon quittesapatrie. M.B.Leslanguesn'auraientpasdeterritoires? P.E.Ellesonttoujours,historiquement,desimplan-tationsprincipales,souventmultiples,quecesoitsuc-cessivementousimultanément,territoiresàdimension politiqued'oùs'organiseleurtransmission,leurstandar-disationetleurdiffusioncollectives.Maisleurterritoire premier,anthropologiquementparlant,c'estlecerveau deleurslocuteurs,ainsique,d'uneautremanière,les objectivationsextérioriséesquecescerveauxontpro-duitesdeleurslanguesetquisontarchivéesmonu-mentsetlivrespourl'écrit,enregistrementsdedivers typespourl'oral.N'appartenantprivativementàaucun peuple,ellessonttoutesaccessiblesàn'importequel enfantenbasâge,quellequesoitsonorigine,pourvu qu'ilsoitmisencontactavecelles,serait-ceàmillelieues deleurimplantationmajoritaire.Cesbiensculturelslin-guistiquesàvocationuniversellen'appellentdeleursuti-lisateursaucunsentimentobligatoire. M.B.Maistoi-même,linguiste,n'aimes-tupastes langues?JecroisbienqueJean-ClaudeMilnerliaitlalinguis-tiqueàl'amourdelalangue. P.E.Delalangue,oui,maisnondetelleoutelle. Parmilesdiverseslanguesétrangèresquej'aiapprises, mortesouvivantes,j'enaioubliélaplupartetretenu quelquesautres,dansunchoixdavantageauxhasards professionnelsqu'àjenesaisquelleaffinitéélective.La languetransmisedanslapetiteenfanceestsouventindis-
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sociabledessentimentsportésàceuxquinousl'ont transmisepourtantl'oublidelalanguematernelleest uneréalitéplusfréquentequ'onnel'imagine. M.B.Aproposdefrancographieetdefrancophonie,quelle différencedoit-onposer,encedomaine,entreleparléetl'écrit? P.E.BoubakarBorisDiopsoulignelefaitque,pour desraisonsdetoutessortesmaisprimordialementdesrai-sonsdemarché,l'écritures'imposeàluidanslalangue internationalevenueauSénégalparlacolonisation,et nondanssalanguematernelle.Maisilespèrequecen'est qu'unesituationtransitoireilvientd'écrireunlivreen wolofdontilpensequ'àlongtermeilrencontreraplusde lecteursqueseslivresenfrançais.Quantàlaphonieordi-naire,quotidienne,enAfriqueonemploiemajoritaire-mentleslanguesmaternellesafricaines,maisaussile français,sousdesformesplusoumoins«régionalisées». M.B.C'estlà lavraiefranco-phonie. P.E.C'enestunedimensionessentielle.C'estune facilitémalheureusequedeviserparletermefranco-phonieladite«littératurefrancophone».Lalittérature francophonen'estqu'unetoutepetitepartiedelafranco-phonie,l'immensemajoritédesfrancophones,qu'ils soientFrançaisoud'uneautrenationalité,nepubliepas delivres,naturellement.Lafrancophoniec'estd'abordle faitdeparlerouécrireenfrançais,ycomprisentexto, maisnondefairedelalittérature.L'expressionenlangue françaisedanssonimmensemajoritén'estévidemment pasuneexpressionlittéraire. M.B.Maisquelleallureprend-elle,cettephoniefrançaise enAfrique? P.E.Lefrançaisestentraind'yvivreuneaventure quin'étaitpasjouéeàl'avance.Aumomentdesindépen-dances,dix-huitpaysafricainsontchoisilefrançais commelangueofficielle,sibienquelefrançais,danstous
LaNouvelleRevueFrançaise cespays,nepeutpasêtreunelangueétrangèretousleurs habitantsontdesrapportsaveclefrançais.Ilesttoujours danslesactesadministratifs,danslesmédias,trèssou-ventdansl'enseignement.C'estunelanguequiestextrê-mementprésentedanscespaysdont,pourtant,lamajorité deshabitantsnelaparlepasetnel'écritpasdavantage. M.B.Combiensontvraimentfrancophones? P.E.Onconsidèreque,danscesdix-huitpays,ilya àpeuprèsdixpourcentdefrancophonesréelsetquinze pourcentdefrancophonesoccasionnelslereste,c'est-à-direlestroisquartsdescitoyens,sontdeslocuteursdes seuleslanguesafricainesmaisquientretiennentpourtant unrapportd'auditionpassiveaufrançais.Cependant, danslesvilleslaplupartdesgensontunrapportplusou moinsactifaufrançais. M.B.-J'imaginequ'ilsn'ontpastouslemême? P.E.Onyentenddeuxtypesprincipauxdelangue françaiselefrançaisnormatif,diffuséparl'enseignement etlesmédias,dontlesusagersvisentlaformestandard etlefrançaisdiffusédansleslieuxpublics,etquis'yéla-bore,le«françaisdelarue»,etcefrançais-làestcaracté-riséparlavernacularisation.C'est-à-direqu'onn'apasle mêmefrançaisurbainàAbidjan,àDakar,àYaoundéet dansl'ensembledesgrandesvillesafricainesfranco-phones,sedéveloppentdesfrançaisvernaculaires locaux,qui ontuneplaceextrêmementfortedansces pays. Àleurfaçond'ailleurs,ilsbloquentl'entréede l'anglais,maisilsontuneautonomiecesfrançaisverna-culairesnesontpasimmédiatementcompréhensiblespar lesfrancophonesdeFrance,deSuisseoudeWallonie. M.B.Tuasdesexemplesentête? P.E.Lecasleplusconnudeslinguistesnonspécia-lisésdanscedomaine,dontjesuis,c'estlefrançaispopu-laireivoirien,celuid'Abidjan,produitetéchangépardes