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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
ANNIELEBRUN
Dutropdethéoriel
Quej'aiechoisid'intitulercetteinterventionDutropde théorieaprèsavoirpublié,ilyamaintenantsixans,une violentecritiquedecetempsquiavaitpourtitreDutrop deréalité2,n'estpasàmonmanqued'imagination, commedesesprits malveillantspourraientlecroire.Je penseplutôtquec'estlefaitdel'époque.Aupointdeme demandersicemanqued'imaginationn'estpascequi relieenprofondeurletropdethéorieapparuaveclesannées 70autropderéalitédesannées2000. Dumoins,j'yvoislaraisonpourlaquellejemesuis toutnaturellementtenuetrèsloindesdifférentsphilo-sophesréunissouslelabeldelaFrenchTheory.Etpour qu'onmesureàquelledistancedecetteactivitéconcep-tuellejemetrouvaisaumomentoù,justement,commen-çaitàseconstituerl'ensemblethéoriquequinousoccupe
1.Cetteconférenceaétédonnéele9novembre2006àlademandedePierBuvik, directeurduCentredecoopérationfranco-norvégienneensciencessocialesethumaines, danslecadredejournéesintitulées«FrenchTheoryrevisited»,àlaMaisondesSciences del'HommeàParis. 2.Stock,2000,etGallimard,«Folioessais»,2004.
LaNouvelleRevueFrançaise
aujourd'hui,jeciteraiquelquesphrasesdecequej'écri-vaisalors.C'étaiten1969 «Jen'airienàdireetencoremoinsquelquechoseàdire pourl'instant,jeparle,tandisqued'autresdansent,crient, éternuent,maigrissent,tuent,respirent,s'allongent. Personnen'estjamaispartiquecesoit,serait-ceau boutd'unephrase,sanssedéguiserj'avouedédaigneuse-mentquej'aidesfauxcilsetpasdemarteau,inconvénient mineur,quandleregardfaittoutpourseperdreauloin. Noussommesenretard,maisn'est-cevraimentque partieremise?Lejourn'enfinitpasd'avanceràreculons it.[.] surleventredelanu Lebruitcourtquenoussommesenvoyage,maisnous necouronspas.Nousétouffonssousdespeauxd'oursen peluche,traînantauboutd'uneficelledescaravanesd'idées précieuses,cahotantes,usuelles,anachroniques,inutiles, épuisées,merveilleuses.oui,merveilleusespeut-être.Mais quiparle? Jen'entendsguèremurmurerqueledésespoirdene pouvoirvoyagerdanslesêtresetleschoses.Lapeauestun vêtementtropétroitpourlesgrandsdéplacementselleest lasourcefigéedetouslescasd'erreursurlapersonne»
C'estassezpourvoirquej'étaisailleurs,etenquêtede toutautrechose.Etsi,parlasuite,j'aiparfoisabordéles mêmessujetsqueDeleuze,Foucault,Barthes-qu'ils'agisse deSade,duféminisme,delacréolité,deRaymondRoussel, deGeorgesBataille.jenemesuisjamaisréféréeà aucundecesthéoriciens,sinonpourconstatermondésac-cord.Sansdouteest-cecomptetenudecetécartins-tinctif,sijepuisdire,qu'ilm'aétédemandéd'intervenir ici.D'autantquejeneparticipeenaucunemanièredela
1.Toutpris,lesnomades,reprisdansOmbrepourombre,Gallimard,2004.
AnnieLeBrun
petitebourgeoisiephilosophiquequi,sousprétexted'un retouràKant,acherchéàliquidertoutcequ'ilyavait d'authentiquementlibertairedansl'agitationintellec-tuelleàl'originedesévénementsdemai1968. Aucontraire,jesuispeut-êtreunedesrarespersonnes qui,ayantprispartàcemouvement,n'enapasdémérité. Jen'aijamaischerchéàexercerquelquepouvoirquece soit, fût-ceuniversitaire.Simplement,jen'airienrenié delarévoltequiétaitlamiennedanscesannées.Lasuite demesdifférentesinterventions,depuisunetrentaine d'années,amontréque,sijemesuistenueàdistancede laFrenchTheoryetdesesmultiplesretombées,jen'airien reconnuauxdifférentesformesderéactionsquisesont affirmées,àmesurequecertains, l'âgevenant,sesont opposésàlamodernitéqu'ilsavaienttravailléàpromou-voir,telsJeanClairlouantla«vraie»peintureouTzvetan Todorovmaintenantoccupéàdéfendrela«vraie»litté-rature.Enfait,duretouràlafigurationauretourdu motif,quicomptentparmilesplussûresstratégiespour enreveniraubonvieuxsujet,ilnes'agitquedereposi-tionnementssurl'échiquierd'unemêmebienséance culturelledontjemesuistoujoursflattéed'ignorerles règles.Etc'estlemêmedésintérêtpourcegenredejeu qui,voilàplusdetrenteans,m'aurad'embléeconduiteà avoirlaplusgrandepréventionàl'égarddecequi,avant dedevenirlaFrenchTheory,s'estd'abordimposécommele dernierchicculturelenceque,pourlapremièrefois,la théorieyproposaitlapossibilitéd'innombrablesjeuxde rôlespouramateursdesubversionverbale.
Carilseraittempsd'analysercettefameusethéorieà partirdesprincipesquiontfaitsonsuccès.Ainsimeferai-jeuninstantdéconstructionnistepourdiscernerdanscet ensembledepenséesdisparates,souventpeucompatibles
LaNouvelleRevueFrançaise lesunesaveclesautres,leurpointcommunquiestd'être d'aborddésespérémentuniversitaire.Plusencore,d'êtrele faitd'unegénérationdeprofesseurs,pourlaplupartnorma-liens,impatientsd'exercerunréelpouvoirbienau-delàde l'université,puisque,pourlesunsetlesautres,dèsledébut, ils'estagideriendemoinsquedereconsidérer,àleurs lumières,touteproductionintellectuelleouartistique. Tantetsibien quecetteFrenchTheorys'estd'abord affirméecommeunecombinaisondedispositifsdepou-voir,enfaitpeudifférentsdeceuxquesesreprésentants prétendirentdénoncer.Àceciprèsquesasupérioritésur leshabituellesformesdupouvoirauraincontestablement étéde nepasseprésentercommetellemaissousle masqued'unecritiquedelacritique,aussiindéfinissable qu'intransitiveet,ducoupinsaisissable,puisque,comme leprécisaitPauldeMan,«leprincipalintérêtthéorique delathéorielittéraireconsistedansl'impossibilitédesa définition'». C'est,eneffet,àprétendres'interrogersurelle-même, sursondiscourscommesurlesconditionsdesaproduc-tionque,dansunpremiertemps,cettethéoriearéussià déborderdudomainephilosophique,jusqu'àfairedispa-raîtrelalittératurecommecatégoriedéfinieetfinirpar annexerauchamplittéraireceluidesscienceshumaines, avantd'yinclurelamultiplicitédessavoirs. Ainsin'est-cepasparhasardquetrèsviteletermede théorieaprévalupourcaractérisercetteactivité.Sionl'a préféréàphilosophie oupensée,c'estque,parsonabstrac-tion,lanotionmêmedethéorie suggèreuneconstruction intimidante,propreàexclured'embléequin'enpossède nilevocabulaire,nilarhétorique, c'est-à-direquinefait
1.PauldeMan,TheRésistance toTheory,Minneapolis,UniversityofMinnesotaPress, 1986,p. 3.
AnnieLeBrun
pasimmédiatementallégeanceàunfonctionnementintel-lectuel,dontl'atoutmajeurauraétéd'empêchersamise endouteéventuelle,enlacourt-circuitantparavance. Etcela,enseréclamantd'un«indécidable»quia poureffetdeconduire,nonpasànepasdécider,mais,au contraire,àpouvoirprétendreàsaconvenance,unechose etsoncontraire,sousprétexteque«rienn'estcertain», commeJacquesDerridal'aditetredit.D'oùlefloudes conceptsutilisésdupouvoiràladifférence,del'écriture àlavolontédusavoir,del'identitéaugenre.Mais qu'importe,quandlaforcedelaFrenchTheoryestd'abord derendreainsiopérationnellen'importequellegrillede lecture,pourvuqu'ellepermetted'accéderàuneposition demaîtrise. Enfait,onn'estpastrèsloindeceque,derrièreleur miroir,AliceetHumptyDumptycherchentàpréciser «Quandj'emploieunmot,ditlepetitgnomed'unton méprisant,ilsignifieforcémentcequ'ilmeplaîtdelui faire signifier.Riendemoins,riendeplus.Laquestion, répondAlice,estdesavoirs'ilestpossibledefairesigni-fieràunmotdestasdechosesdifférentes.Laquestion, répliqueHumptyDumpty,c'estdesavoirquiserale maître.Unpoint,c'esttout.»Que cedialoguesoit très judicieusementcitéparBarbaraCassinl,audébutdeson essaisurL'Effetsophistique,nechangerienàl'affaire.Carle désolantn'estpasque laFrenchTheorys'inscrivedanscette traditionsophistique,selonlaquellel'êtren'estqu'uneffet dudire,maisqueledireenquestionsefassepouvoirde normalisationàtraversl'exerciced'unpouvoir. Etlapreuveenestquetrèsraressontaujourd'huiles essaisetréflexionsquinesoientencombrésdemultiples référencesàcetteFrenchTheory.Onpeutbiensûrparler
1.BarbaraCassin,L'Effetsophistique,Gallimard,1995.
LaNouvelleRevueFrançaise d'effetdemode.Beaucoupdeceuxquiseréclament aujourd'huideladéconstructionseseraientréclamésdans lesannées50del'existentialisme.Maisc'estaussile résultatd'uneformidableemprise,d'autantmieuxaccep-téequ'ilsuffitd'encomprendreleprincipepourl'utiliser àsonprofitetentouteoccasion.Cequeladescendance prospèredelaFrenchTheoryn'enfinitpasd'illustrer. D'autantqu'ilparaîtdifficiled'ignorerqueladissémina-tionaujourd'huimondialedecetteFrenchTheoryest «indissociabledeladominationsanspartagedesindus-triesculturellesetdesinstitutionsuniversitaireetédito-rialeaméricaines1»,commel'atrèsjustementfaitremar-querFrançoisCusset,pourtantfavorableàcecourantde pensée.Onpeutaussimesurerenpassantcombiencet espoirdemaîtrise,promisàtouslesutilisateursdela FrenchTheory,favorisedepuis unetrentained'annéesun redoutableconformismeintellectuel,quandbienmême celui-cisecamouflerait-ilderrièresestoujoursnouveaux champsd'application.J'iraisjusqu'àparlerd'uneservi-tudeintellectuelledontleseffetsrépétitifsnesontpas étrangersàladésertificationquimenaceaujourd'huile paysagemental.
Maisj'yreviendraiaprèsavoirdonné,àpartirdecer-tainesdemespréoccupations,quelquesexemplesprécis delaforced'instrumentalisation,voirede l'énergiemani-pulatrice,quiaurontfaitlesuccèsdelaFrenchTheory. D'abordàproposdeSade,quandFoucaultdéclare, dansLes Motsetleschosesauchapitreconcernant«les limitesdelareprésentation»,que«Julietteestledernier desrécitsclassiques»,danslamesuremêmeles «
1.FrançoisCusset,FrenchTheory,LaDécouverte,2005,p.302. 2.MichelFoucault,LesMotsetleschoses,Gallimard,1966,p.255.
AnnieLeBrun
scènesetlesraisonnementsdeSade[y]reprennenttoute laneuveviolencedudésirdansledéploiementd'une représentationtransparenteetsansdéfaut1».Maiscela aprèsnousavoirexpliquéquelquespagesplustôtqueles désirsdeJuliette«sontreprissansrésidudanslarepré-sentationquilesfonderaisonnablementendiscoursetles transformentvolontairementenscènes». Qu'est-cequecelaveutdire?SinonqueMichelFou-cault,occupéàdéployersafresquedel'âgeclassiqueenun gigantesqueconceptorama,nevoitpasouneveutpasvoir quel'importantn'estpascequifinitavecSademais,au contraire,cequicommenceetqui,pourledire vite,cor-respondàl'inventiond'unnouveaulieumentaloù,pour lapremièrefois,laphilosophiesetrouvemisedanslebou-doir.Quecelaseproduiseaugréd'unesurenchèresansfin entrelatêteetlecorpscaractérisela«façondepenser» deSade.Façondepenserquivaàl'encontredetoutcequi estenjeudansl'âgeclassiquemaisaussidecequeveut nousenfairecroireFoucault.Car,ducoup,Sadenenous montrepasseulementlavertuoffenséemaistoutautant «laphilosophieoffensée»,pourreprendrel'expression deLichtenberg.Etc'estsansdoutecequeFoucaultne peutadmettre,dèslorsqu'ilavancedansl'Histoiredela [.] folieque«lecalme,lepatientlangagedeSaderévèle lesmots derniersdeladéraisonetluidonne,pour l'avenir,unsenspluslointain3».Voilàdoncledernier récitclassiquedevenu«expressiondernièredeladérai-son».«Ici,continue-t-il,prendsasourcelagrande monotoniedeSade,àmesurequ'ilavance,lesdécors s'effacent,lessurprises,lesincidents,leslienspathétiques
1.Ibid.,p.223. 2.Uni.,p.223. 3.MichelFoucault,Histoiredelafolieàl'âgeclassique,Gallimard,1972,et«Tel», 1976,p.659.
LaNouvelleRevueFrançaise oudramatiquesdesscènesdisparaissent'»pourarriver, dansJuliette,àunjeusouverain,«dontlaperceptionest tellequesanouveauténepeutêtrequesimilitudeàsoi-mêmeUnenouvellefois,qu'est-cequecelaveutdire?Cars'il estunenouveautédansJuliette,ellerésidedanslatension dramatiquequidonneàcepersonnagesanséquivalentsa beautéincandescenteluivenant,nonseulementdese mesureràladémesurenaturellemaisplusencorededou-blerlanature,àtouslessensdutermec'est-à-diredela trahirenladépassantetdeladépasserenlatrahissant. Auplusloindecette«similitudeàsoi-même»,Juliette est,aucontraire,enquêted'uneconsciencephysiquede l'infini,queMichelFoucaultratecomplètementpour d'autantmieuxdéveloppersathèsed'uneémergence«du néantdeladéraison»àlafindel'âgeclassique.Toutcela, pourfinirparnousapprendre,troisansplus tard,queSade «nousennuiec'estundisciplinaire,unsergentdusexe, unagentcomptabledesculsetdeleurséquivalents3».
QuantàlalecturedeRaymondRousselàlaquellese livreMichelFoucault,jevousépargneraiicil'accumula-tiondescontresens àlasuitedesquelsilenvient,par exemple,àvoirdanslesNouvellesImpressionsd'Afrique «unefête»animéepar«l'allégressedansanted'unlan-gagequisauted'unechoseàl'autre,lesjettefrontcontre front,faitjaillirpartout,deleurincompatibilité,courts-circuits,pétardsetétincelles4»,alorsqu'ils'agitduplus sombretraitédelapesanteurRaymondRoussel,peu
1.Ibid. 2.Ibid. 3.MichelFoucault,«Sade,sergentdusexe»,1975,in£>/ttetécrits,vol.1,Gallimard, 2001,p.169. 4.MichelFoucault,RaymondRoussel,Gallimard,1963,p.189.