Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Lire un extrait Achetez pour : 12,99 €

Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

Publications similaires

Le paradoxe du Nouveau Roman

de le-nouvel-observateur

La Nouvelle Revue Française N° 551

de editions-gallimard-revues-nrf

Vous aimerez aussi

suivant
LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
JAVIERMARfASETMICHELBRAUDEAU Aproposd'uncertainJavierMarias
1
Jenecomprendspascequel'onentendpar«êtretoutàfait ris».Comsil'onécrivaitdeslivrespourêtrecompris. compme JavierMarias
Qu'est-cequ'ungrandécrivain?Peut-onlerecon-naîtrecommeteldesonvivant?Ilsemblequelepublic soitincapablederépondre,quelquepeuperdu.Toutcontri-bueàl'égarer.Leslibraires,lesvrais,ceuxquilisent,s'ilen reste,sontdébordésparunemassedepublicationsqu'ils nepeuventabsorberbiendescritiques(delapresse écriteoudupetitécran)quidistribuentdesbrevets d'écrivainauméprisdel'inflationsontrarementqualifiés pourlefaire,peucrédibles.Onenvientàsedemandersi l'espècedesanciensécrivainsn'estpas aussimenacéeque celledespandasoudesvigognes,deuxanimauxquinese
CetentretiendéveloppecinqconversationsentreJavierMariasetMichelBraudeau enregistréesàMadridenfévrier2005parFranceCulturepourl'émission«Àvoix nue».
LaNouvelleRevueFrançaise reproduisentpas volontiersencaptivitéetnesontguère facilesàtondre.Etpourtant,mêmesilaFrancetraverse unerelativedisette,ilnefautpasdésespéreronsignale encorequelquesspécimensrésistantsd'homoscribensdans lavieilleEurope.Descritèresexistent,passeulementen Europe,quipermettentd'identifierlaprésenced'unécri-vainauthentique. Lepremierestévidemmentlestyle,cetusageparticu-lierdelalanguecommuneàunenationparlequelun individus'écartedescheminsordinaires.Lestyleestune signatureaussipersonnellequelesempreintesdigitales d'uncrimineloud'unmagicien.C'estleplusélaborédes mensonges,etleseulquinetrompepas.Ainsi,l'écrivain espagnolJavierMarias,cinquante-sixans,auteurde nombreuxromans,parmilesquelsLeRomand'Oxford,Un cœursiblanc,DemaindanslabataillepenseàmoietTonvisage demain,estdeceuxquel'onpeutd'oresetdéjàconsidérer commeundesclassiquesdenotretemps. Pourdonnerunéchantillondesonstyle vénéneux,je citeledébutd'undesesromanslesplusconnus«Jen'ai pasvoulusavoir,maisj'aisu,quel'unedesenfantsqui,désor-mais,nel'étaitplus,etrevenaitàpeinedesonvoyagedenoces, entradanslasalledebains,semitdevantlaglace,ouvritson corsage,ôtasonsoutien-gorge,etcherchalecœurduboutdupis-toletdesonpère,attablédanslasalleàmangeravecunepartie delafamilleettroisinvités.»Ils'agitdespremièreslignes d'Uncœursiblanc.Quellecteurpourraitne paspoursuivre salectureaprèscetraitfoudroyant?Commentparvient-onàconstruiredesphrasesetdeslivresaussiimparables quedesharpons?Commentdevient-onJavierMarias? L'auteurhabiteaucœurducentrehistoriquede Madrid,suruneplacetrèssymbolique,laplacedela Ville,justeàcôtédelatourFrançoisIerfutemprisonné aprèsladéfaitedePavie.L'appartementdanslequelil
JavierMariasetMichelBraudeau nousreçoit'estenvahidelivres,essentiellementanglo-saxonslesNuitsarabesdeRichardBurton,lesœuvresde ThomasDeQuincey,d'OscarWilde,deJosephConrad, deRuskin,entreautresàl'exceptiond'unpandemur figureuntableaud'unpeintreallemandpeuconnu, Keller-Reutlingen,représentantlebordd'unerivièreet unevilleobscure,quiparaissenttoutdroitsortisd'un romandumaîtredeslieux.
UJavierMarias,voussouvenez-vous MICHELBRAUDEA exactementdel'âgeauquelvousavezdécidéd'êtreécrivain? JAVIERMarïasIlm'estassezdifficilederépondreà cela,parcequejenel'aijamaissouhaiténidécidé.Des gensveulentdevenirécrivains,etilsvousledéclarent,un peucommeauparavantondisait«Jeveuxêtreingé-nieur.»Pourmoi,c'estarrivéaufildutemps,aucoursde cesquinze,vingtdernièresannées. Quandj'aipubliémonpremierroman,trèsjeune,à dix-neufans,j'aimaisdéjàécriredepuismesdouze,treize ans.Jemesouviensd'ailleursquej'aicommencéàécrire pourlireplusquecequej'avaisàlire.Àcetâge-là, j'aimaisavanttoutlesromansdemousquetairesor,iln'y enapastantqueçaceuxdeDumas,ceuxdePaulFéval, etceuxde.Comments'appelle-t-il,déjà?Edmond Ladoucette.Parexemple.Iln'enexistepasbeaucoup d'autres.Jemesouviensqu'àl'époque,pourlireplus,je rédigeaismoi-mêmedescontesoudesaventuresavecdes mousquetaires.Ou,pourlireplusd'aventuresdela jungleiln'yenavaitalorsquequelques-unstraduitsen
1.JavierMarfasloueégalementunautreappartement,identiqueetvoisin,pour abriterseslivresgrecs,latins,etsacollectiondeDVD.
LaNouvelleRevueFrançaise
espagnolj'eninventais.Enunsens,jemesuismisà écrirepouravoirdenouvelleslectures. Celapeutsemblerunpeuabsurde,puisqu'uneviene suffiraitpaspourliretoutcequiaétéécritdemerveilleux aulongdel'histoire,maisquandonadesgoûtstrès précis,trèsfermés,commeaumomentdel'enfance,eh bien,ilyapeudelivresdisponibles.Decettefaçon,je pouvaisdoncavoiraccèsàtousmeslivres.Monroman publiéen1971appartientàcetteépoquequ'onpeutqua-lifier«d'émulation»unconceptoubliédenosjours, celadit,maisquifournitl'élanleplusfort,àmonavis, lorsquel'ondécidedes'attacheràunartouàunautre. M.B.Sivoussituez,donc,versdouze,treizeanscecontact aveclalittératuredemousquetaires,quefaisiez-vousavant?Il abienfalluquevousveniezaumonde. J.M.Jesuisle20septembre1951,jouroù,selon lesdiresdemonpère,ilm'avunaître,ilm'aserrélamain, etilafiléauxÉtats-Unis.Nonquejefusseunevisionhor-riblepourlui,jenelecroispas,maisc'étaitladateprécise àlaquelleildevaitpartirenseignerdansuneuniversité américaine,dansleMassachusetts. Unmoisaprèsmanaissance,avecmamèreetmesdeux frèresaînés,noussommesalléslerejoindreauxÉtats-Unis,pourêtretousréunis.Lapremièreannéedemavie, jel'aipasséeauxÉtats-Unis.J'ysuisretournéensuite pourlamêmeraisoncettefois-ci,monpèredonnaitun coursentieràYale,etàquatre,cinqans,j'aiencorevécu unanauxÉtats-Unis.Messouvenirslesplusanciensetles plusclairsremontentàl'âgedequatreansjesuisdansla villedeNewHaven,àcôtédeYale,etilyadelaneige cequin'estpasévidentpourunEspagnol. Auboutd'unanlà-bas,noussommesrevenusà Madrid,jesuisrestélaplusgrandepartiedemon enfance.Monpère,commevouslesavezpeut-être,était
JavierMariasetMichelBraudeau
écrivainégalementcen'étaitpasunromancier,iln'écri-vaitpasdefiction,c'étaitunphilosophe.Pendantla guerre,ilappartenaitàl'arméerépublicaine,prochede JuliânBesteiro,unegrandefiguredusocialismeespa-gnol.Monpèren'étaitpasaufront,maisenville,ila résistéausiègefranquiste,quiadurétroisans,etilm'a souventrépétéqu'ilétaitsûrden'avoirtuépersonne, n'ayantpascombattu.Ils'occupait,engros,del'inten-danceàMadrid.Parailleurs,oui,ilappartenaitbienà l'arméerépublicaine. Aprèslaguerre,ilaétéemprisonné,commejel'ai racontédansundemeslivres.Enréalité,ilaétédénoncé parceluiquiavaitétésonmeilleurami,surlabasede fausses accusationsilauraitétéun collaborateurdela Pravda,etlecompagnonvolontaireduBanditdeCanter-bury.UndoyendeCanterburys'engageaeneffetdansla guerred'Espagne,maismonpèren'avaitrienàvoiravec luiilétaitsimplement,luiaussi,ducôtérépublicain. Onl'acondamnéàtroismoisdeprison.Or,àl'époque, normalement,lorsqu'onétaitaccuséetemprisonné,on finissaitdevantlepelotond'exécution.Ilaeudela chance.Autermed'unprocèsenfin,sil'onpeutdire, uneparodiedeprocès,plutôt,unefarceetgrâceàdes témoignagestrèsfavorables,onl'arelâché.Maisonluia interditd'enseigneretd'écriredanslapresseespagnole. Durantdenombreusesannées,iln'apuexercersaprofes-sionsinonàl'étrangerniécrireunmotdanslesjour-naux.Jesuisainsidansunefamilledeperdants,même simesparentsn'yontjamaisfaitallusion. Mamère,Lolita(sonnomofficielétaitDoloresFranco), n'a,quantàelle,écritqu'unseullivre,en1944.Jenesais passijedevraisvousracontercetteanecdote.Lelivre, Espanacomopreocupacion,c'est-à-dire«Leproblèmede l'Espagne»,portaitensous-titre«Anthologielitté-
LaNouvelleRevueFrançaise raire».C'étaitunrecueildetexteslittérairessurl'Espagne, duXVIIeauxxesiècle.Lacensure,tellementridiculeen cettepériode,considéraque«Leproblèmedel'Espagne», signé«DoloresFranco»,çanecollaitpas.Àcausedu prénom,pourtanttrèscourant,quisignifielittéralement «Douleurs».Mamèrehésita unmomentàemprunter celuidesasœur,Gloria. M.B.«GloriaFranco»,celasonnaitbeaucoupmieux, non? J.M.etàgardersontitrefâcheux.Àlafin,ellea inversélesrôles.Lelivres'estintitulé«Anthologie littéraire»,avecensous-titre«Leproblèmedel'Espagne». Mamèreavaitreçuunevraieformationintellectuelleet menéàbien unecarrièrephilosophiqueetlittéraire jusqu'àlafincequidesontempsétaitrarepourune femme.Ilyatoujourseubeaucoupdelivresautourde moiàlamaisonetbeaucoupàlire. M.B.Sonprénom,«Lolita»,estd'autantplusintéres-santqu'auxÉtats-Unis,vouslogiezchezlepoète JorgeGuillén, danslamêmemaisonvivaitVladimirNabokov. J.M.Ilavaitoccupél'appartementjusteau-dessus dunôtre,àcôtéduWellesleyCollègemonpèredon-naitsescours,dansleMassachusetts.C'estuneuniversité féminine,unereliqueonm'ainvitépouryenseigner,il yavingtans. M.B.Votreenfancefut-elleheureuse? J.M.J'engardeunbonsouvenir.Pourunenfant, unedictaturen'estpastoutàfaitréelle.Beaucoupmoins quelorsqu'onestadolescent.Là,onserendcomptedes injustices.C'étaituneEspagneévidemmenttriste,grise. Peut-êtrepasautantqu'onl'adit.Danslesannéescin-quante,laviequotidienneétaitfacile,agréable.Un enfantnesevoitpasdirectementtouchéparlarépression politique.
JavierMariasetMichelBraudeau
Ilyavaitnéanmoinsdesélémentsquipermettaient d'enprendreconscience.Parexemple,jesuisallédans uneécoletotalementopposéeàcellesdesgensdema générationeux,ilsétudiaientchezlescurés.Pasmoi. Mesparentsvenaientd'unetraditionlibéraleetm'ont inscritdansun«centred'enseignement»,l'écoleEstudio, quiavaithéritédesprincipesdelaRépublique. M.B.Al'adolescence? J.M.Dequatreàseizeans,de l'enfanceàl'adolescence, jusqu'aubac.Uneécolemixte,bienqu'àl'époque,enprin-cipe,lamixitéfûtinterdite.Jenesaisplussilesgarçonset lesfillespartageaientlesmêmesclasses.Sansdoute,car lorsqu'uninspecteurseprésentait,lesgarçonscouraient rapidementdansunsensetlesfillesdansl'autre,pourque l'inspecteurconstatequenousétionsséparés.Decette manière,noussentionseffectivementdesmenacessous-jacentes.Jemerappelleégalement uneconversationàla maison.JesavaisquemesparentsdétestaientFranco,c'était clairlorsd'undéjeuneroud'undîner,enparlantdegens quivenaientdemourir,j'avaisdemandéàmesparents«Et vous,siFrancomourait,vousseriezcontents?»Labonne étaitdevantnous,etmesparentsavaientdit«Non.» C'étaitprobablementvrai«Non,lamortdequelqu'unne nousfaitpasplaisir.»En mêmetemps,ilsétaientfaceàun témoin,etnesavaient pascequepensaitcetémoinquipou-vaitlesdénoncer. Donc,j'aidevinétrèstôtqu'ilyavaitdes menaces, des problèmes,maisc'étaituneenfancenormale,heureuse. J'avaistroisfrères(unautreestaprèsmoi)etnous allionsaucinéma,nous jouionstouslesquatreensemble. M.B.Aveclanostalgiedeceluiquevousn'avezpasconnu. J.M.Cettenostalgie,jediraisqu'ellenem'estpas apparueàl'enfance,maisplustard,àl'âgeadulte.J'ai penséaupremierfilsdemesparents,mortàl'âgedetrois
LaNouvelleRevueFrançaise
ans,troisansavantquejenaisse.Cefrère,cetêtresi prochequ'estunfrère,auraitsixansdeplusquemoi.Et j'aispéculé.Quellevieaurait-ileue?Quelsseraient mesrapportsaveclui?Commentm'aurait-ilregardé, commentm'aurait-iltraité? M.B.Larelationaupèreestdifférente,quandilyadéjà ungarçonquiestetquiadisparu.Pourceluiquivient ensuite,c'estpluscompliqué. J.M.Certes,maisenl'occurrencecenefutpasmon cas.Deuxautresfilssontarrivésaprès,jesuislequa-trième,letroisièmedesvivants,etl'avant-dernier. M.B.Pourreveniràvoslecturesd'enfant,ils'agitdonc principalementd'histoiresdemousquetaires. J.M.Entreseptethuitans,j'aidévorébeaucoupde romansd'aventures,delabonnelittératureDumaset JulesVernesontd'excellentsécrivains,Stevensonest extraordinaireetdesauteursaujourd'huioubliés,Bal-lantyne,ThomasMayneReid,JohnMeadeFalkneroucet ItalienquiétaittrèscélèbreenEspagne,EmilioSâlgari, dontnousprononcionslenomàl'espagnole,enaccen-tuantledeuxièmeaSalgâri.Ils'estsuicidéd'unefaçon assezterrible.Jecroisqu'ils'estfaithara-kiri. M.B.Iln'apaseulemêmesuccèsenFrance,maisona récemmentrepubliéquatredesesromans,dontLeCorsairenoir etLaReinedesCaraïbes. J.M.IlalaissédesMémoires.Jelisaisaussiune romancièreanglaisequin'estpastrèsconnueenFrance c'estétrangecommecertainsontdusuccèsdansunpays etpasdutoutdansunautreRichmalCrompton.Au seindemamaisond'édition,j'airepubliéplusieursde sestitreselleavaitcrééunpersonnagequis'appelait WilliamBrown,unpetitgarçon.C'étaientdesromans délicieux,charmants,commeceuxd'EnidBlyton.Etj'ai imitécetypedelittérature,avecdesenfantscommeper-