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LANOUVELLE REVUEFRANÇAISE
VINCENTDELECROIX Lalittératurepasséeaufeu
Enl'année1800, aucoursd'unduel,HenryBeylereçut uncoupdepistoletenpleinepoitrine.Ilsurvécutdeuxjours àlablessure,prononçaquelquesparolesetn'eutpasle tempsd'arrangersesaffairesencours.Ilétaitsous-lieute-nantau6eDragon,avaitgagnéMilan,setrouvaitàquelques lieuesdeMarengo.Ilavaitdix-septans.Chateaubriand étaitalorsàlamode,enparticulierdansle6eDragon.Henry Beyleavaitplaisantéunpeufort«lacimeindéterminéedes forêts»,cequiluivalutlecoupdepistoletfatal.Quantàla batailledeWaterloo,ellesedéroulasanslui.
En1849,onfitmonterFiodorDostoïevskisurl'écha-faud.Onlutla sentence.Lescompromissionsdel'accusé aveclescerclesfouriéristesenRussieétaientavérées,etne méritaientaucuneindulgence.Laparticipationàuncom-plotavaitmêmeétéévoquée.Enconséquence,ilneput bénéficierdelagrâceduTsaretfutexécuté.
Àunedateindéterminéesituéeentre1839et1840, maisàplusieursreprises,Balzacnotequelquechosecomme
LaNouvelleRevueFrançaise unregretquepersonnenesoitparvenuàexpliquerréel-lementl'âmedel'Italie,qu'iln'yaitpaseuunécrivain (ungénie,dit-il)susceptibled'écriresurcesujetungrand romanàlafoisd'amouretdepolitique,queMetternich soitrestéunpersonnageseulementhistoriquesansjamais prendrelestraitsd'unhérosromanesque,quelabataille deWaterloon'aitjamaisétébiendécrite.Ilfaitenoutre allusionàunsentimentsingulierquil'étreignitunjour d'avril1839surunboulevardparisien,l'inexplicablesen-sationd'uneprésenceinvisiblequilefrôlaitàcemoment,et unegrandetristesseconsécutive,elleaussiinexplicable. Deuxansplustard,en1841,il donneletitredeLacomédie humaineàsonœuvre.Àsamort,illuiresteencorequa-rante-huitromansàécrire.
Le10juillet1873,Verlaine,quivoulaitseulement l'effrayer,tueArthurRimbaudd'uncoupdepistoletàla gorge(ivre,ilvisaitlepoignet),dansuncafébruxellois. C'estdanscettemêmevillequelejeunepoètefutenterré àlahâteetdansl'anonymatlepluscomplet.Onignore l'emplacementdelatombe.Enrevanche,ilyasurlemur intérieurd'uncafébruxelloislatraced'uncoupdefeu qu'onestimeêtreceluideVerlaine.
Malgrél'interventionactivedesesélèves,auxquelsil enseignaitlalangueanglaiseetquicherchèrentparde multiplesmoyens àluifairegagnerlaSuisse,JamesJoyce futmobiliséaudébutdupremierconflitmondial,partit aufeuetmourutmitrailléparunavionsurlefrontde l'Yser,prèsd'Ypres.Sonnomestd'ailleursinscrit,au milieudemilliersd'autres,surlemonumentdelaPorte deMenain,danscettemêmevillequifutraséeetrecons-truiteàl'identique.Ilajusteeuletempsdelaisserune ébauchedeDubliners.
VincentDelecroix
En1919,profondémentaffectéparlagrippeespa-gnoleàlaquelleilsurvécutpourtant,etrenduàmoitié fouparsatrépanation,GuillaumeApollinairecompose ununiqueroman,incompréhensibleetrédigédansune languequ'ilmaîtriseàpeineFinnegan'sWake.Onn'y comprendstrictementrien.Ilestinternépeudetemps après,etdéfinitivement,etterminedixansplustardune existencemisérablesansavoirjamaisrecouvrélaraison. Aucoursdecesdixans,ilaenvoyédeuxlettresincohé-rentes,lasecondeestsignéeKaiserNietzsche.
Lorsd'unlongetéprouvanttrajetàpiedsousun implacablesoleil,Jean-JacquesRousseausuccombaàune insolationsurlaroutedeVincennes,aupiedd'unarbreà l'ombreduquelils'étaitabritétroptardivement.Lefeu del'été1750avaiteuraisondelui.Ilvenaitrendrevisite àsonamiDiderot,lequelsetrouvaitalorsemprisonné pouravoircommislaLettresurlesaveugles.Celui-ci,d'ail-leurs,nesurvécutpasàsaréclusionilmourutquelques semainesplustard,peut-êtreempoisonné.Sesdernières parles,dit-on,furentpourregretterden'avoirpasécrit «quelquediscourssurlessciencesetlesarts,quioffrît unevuebiennouvellesurl'histoiredeshommesetla société».OnditégalementqueVoltairesuivit,bienque deloincarcraignantquelquesdésagréments,l'inhuma-tiondeDiderot(maispascelledeRousseau).Aucun documentcependant,niaucuntémoignagedignedefoi n'enfaitétat.Rousseauestconsidérécommeunhonnête compositeur.
Aprèsavoirdécapitéleurroietinventéuneformeiné-ditedetyrannie,lesAnglaisdécidentderétablirla monarchieen1660.JohnMiltonn'avaitpasseulement manifestédelasympathiepourCromwellilenétait
LaNouvelleRevueFrançaise devenul'undesporte-paroleetunactifartisandunou-veaurégime.Aussifut-il,enbonnelogiquepolitique, condamnéàmortàlaRestauration,souslechefdehaute trahison,etexécuté(surl'échafaud,oujetédansunfeu quipréparaitceluidel'enfer).Onconnaîtdeluiquelques odesetquelquesélégies,d'unstyleassezvirtuose.Onsait qu'ilvisitaGaliléealorsausoirdesavie.Iln'eutpasle tempsdedeveniraveugle,commel'avaitpourtantprédit sonmédecinpersonnel.
Lorsqu'onracontaàChateaubriand,en1802,qu'un jeuneécervelédelaGrandeArmée(6eDragon)avaitpayé d'uncoupdepistoletmortelunerailleriesursa«cime indéterminéedesforêts»,ilmettaitladernièremainau Génieduchristianismeetrêvaitd'unvoyageenOrient,en passant,pourquoipas (maisilnesavaitpasexactement pourquoi),surlaroutedeDamas.Iljugealechâtiment légitime,toutenadmirantqu'onpûtencoremourir,par honneur,pourdesquestionsdepoésie.Iln'yfaitcepen-dantaucuneallusiondanssesMémoiresd'outre-tombe.
Exaspéréquantàluid'êtrel'objetdepermanentes railleries,depamphlets,desatiresenproseetenvers répandusparunVictorHugoalorsenexilvolontaireà Guernesey,NapoléonIII,d'untempéramentpourtant prudentetfinalementassezpeuvaniteux,décidad'en finir.Ildépêchasurl'île,ensecret,unespionquisut gagnerlaconfiancedugrandhommepourmieuxl'assas-sinerunsoirdel'été1855,alorsquecelui-ci,commeà l'accoutumée,setenaitdeboutàsonsecrétaire,aumilieu desmeublesqu'ilavaitlui-mêmefabriqués,etcomposait l'undespoèmesdurecueildemeurédèslorsinachevéLes Contemplations.
VincentDelecroix
En1924,danslesanatoriumdeKierling,FranzKafka mouraitdelatuberculose.Conformémentàsesprescrip-tions,sonamiMaxBroddétruisitlesmanuscritsdetrois romansinachevés,Amérique,LeProcès,LeChâteau,aux-quelsilfaitallusiondanslabiographiequ'ilconsacraà sonamien1937.Vingtsièclesplustôt,parunefidélité analogue,l'empereurAugusteautorisaqu'onfîtdemême avecletextedeL'Énéide,Virgileayantinsistépourquece longpoèmenepûtluisurvivre.Dansunenotedeson journalrestéejusqu'à présentinédite,Kafkaavaitémisle souhaitdevoirapparaîtredanslalittératuremondiale uneoeuvreconsidérableetterrible,quimîtenscènede grandesinterrogationsmystiquessurlaconditionde l'hommesansDieu,laculpabilité,leconflitdirimant entrelasensualitéetl'élévationspirituelle,leviolent désespoirdesâmesconfrontéesàl'absurde,incarnésdans despersonnagesàstaturepresquemythiqueetnouésdans desintriguesàlafoispopulaires,brutalesetcomplexes. Sesentantlui-mêmeincapabledeproduireunetelle œuvre,ilconclut«unteltravailconviendraitmieuxà uneâmerusse,hantéedereligionetdedoute,uneâme violenteetmalmenéepardesconditionsd'existenceper-pétuellementinstables».Etilajoute«L'histoirepour-raitavoireucettefunestemaisprévisibleironied'avoir faitdisparaîtreunetelleâmeavantmêmequ'elleeûtpu s'exprimer.»Kafka,quantàlui,estsurtoutrestécélèbre poursaMétamorphose.
Finmai1940,Jean-PaulSartre,ancienetbrillant élèvedel'ÉcoleNormaleSupérieure,estfauchéparune rafaledemitrailleuseallemande.Presqueàlamêmedate, etàpeineàquelqueskilomètresdelà,lejeuneClaude Simon,vingt-septans,estpulvériséparlabombed'un
LaNouvelleRevueFrançaise stuka,alorsquesacolonnedecavalerieremonteenpleine débâcleunepetiteroutedecampagne.
EdgarAllanPoeamenéunecourte,misérableetobs-cureexistence.Orphelin,brouilléavecsonpèreadoptif, chassédeWestPointiltentaituneimprobablecarrière militaire,vivantchezsatantedanslaplusextrêmepau-vreté,ileuttoutdemêmelebonheurd'épousersacousine dequatorzeansetdesevoiroffriruneplacedecritique littéraireauSouthernLiteraryMessengeren 1835.Maisil futemportéprécocement(en1837)parunalcoolismetôt contracté,nelaissantderrière luiquetroispetitsrecueils depoèmesd'assezmauvaisefacture.C'estdirequeCharles BaudelaireignoraitabsolumenttoutdecetobscurAmé-ricain,lorsqu'ilinventalasupercherielittérairequi débuteen1852parlapublication,danslaRevuedeParis, deEdgarPoe,saVieetsesOuvrages,etdanslequel ilcons-truitdetoutespièceslapersonnalitéetl'oeuvred'un poèteetromancieraméricain(etmaudit),sanssedouter qu'avécusouscenomunauteurréelquoiquedepeu d'intérêt.Lasupercheriesepoursuivralongtemps,au moinsjusqu'en1865,soitdeuxansavantlamortdeBau-delaireetàpeineunanavant quesonaphasiesedéclare. Baudelaireatoujoursrefusédereconnaîtrel'imposture ilsemblemêmequ'ilaitfiniparycroirelui-même.
Lemêmesoupçondesupercherieplanesuruncurieux petitévénement,auqueld'ailleursBaudelaire,denou-veau,ainsiquequelquesautrespoètesfrançaisontprêté leurconcoursen1842,l'éditeurVictorPavieannoncela parutionimminente,prétendumentàtitreposthume, d'unrecueildepoèmes(enprose)attribuéàAloysiusBer-trandetintituléLesfantaisiesdeGasparddelanuit.Non seulementiln'existeaucunécrivaindecenom(cen'est
VincentDelecroix
pasnonplusunpseudonyme),maislerecueillui-même neparaîtrajamais(on nevoitpasbien,ducoup,lesens d'unteljeulittéraire).Cetteanecdotedérisoiren'aurait strictementaucunintérêt,siellen'avaitcontribué,de manièreinexplicable,àforgerunelégendequisurvécut biendesannéesaprèslamortdesesinspirateursetquise vitrégulièrementrevivifiée,jusqu'àRavelquienreven-diquecommeonsaitl'inspirationdesespiècespour pianointituléesScarbo,OndineetLegibet.Lerésultatde cettelongévitéestlaconstitutiond'unréelrecueilpor-tantcetitre,composéendeuxsièclesparunecentainede mainsàplumedifférentesmaisavec,endéfinitive,une remarquableunité,sil'ontientcomptedesconditions étrangesdesonécriture.L'unedescomposantesharmo-niquesdecetteunité,outrelanuitetdesmédiévaleries xixe,estindéniablementlefeu(flamme,bougie,éclair, clair-obscur,rougeoiement,étincelles,etc.).
LabatailledeLépante,en1571,marquauntournant décisifdansleconflitquiopposaitlespuissanceschré-tiennesàlaSublimePorteetmituncoupd'arrêtà l'expansiondesTurcs.Aucoursdecettebataille,unjeune officierdunomdeMigueldeCervantesSaavedravitson brasarrachéparun bouletquilelaissapourmort.Son naviredémâtéetingouvernablefutarraisonnéparles Turcsdansleurretraite.Ilfutcapturéetemprisonnéau bagned'Alger.Desmotifsquil'avaientpousséàparti-ciperàcettecélèbrebataille,onnesaitpratiquement rien,sinon que,écœuréparl'irréversibledéclindes valeursdechevaleriequ'ilobservait danssonpaysetqui luifaisaitméditerd'écrirequelquegrandouvragesurle sujet,ils'étaitembarquédansl'espoird'incarneràlui seul,parsabravoureetsonpanache,unpeudecesvaleurs envoied'extinction.Onnesaitsisaconduitedanslefeu
LaNouvelleRevueFrançaise del'actionentémoignaeffectivement.Aprèsquelques annéesd'emprisonnementetsansquepersonnenesefut préoccupédeverserunerançonpourl'enlibérer,ilfut emportéparlapeste.Quelquessièclesplustard,cepen-dant,JorgeLuisBorgesimaginaqueCervantèsavaitété l'auteurd'unvasteromanpicaresquequiauraiteuune influenceconsidérablesurl'histoiredelalittérature.En outre,etparcequ'ilaimaitinutilementcompliquerles choses,ilimagina,danscettemêmefictionintitulée PierreMénardauteurduQuichotte,l'histoired'unhomme, PierreMénard,travaillantàréécrireleplusfidèlement possiblecetteépopéesatirique(quin'ajamaisexisté),si fidèlementmêmequ'ilfinitparlareproduireàl'iden-tique.Borges,quifitcroireunegrandepartiedesavie qu'ilétaitaveuglecommeHomèreetcommeauraitl'êtreMiltons'iln'étaitpasmortavant,estcoutumierde cegenredeparalogismes.
Le23novembre1654,lecélèbremathématicienBlaise Pascal,précurseurducalculinfinitésimal,nesurvécutpas àunecrisenerveusequilefoudroyadanslanuit.Ilétait depuislongtempsaffectédeterriblesmigrainesquifirent desacourteexistenceunepermanentecrucifixion,mais aucunsymptômepréalablen'avaitannoncélacrisefatale du23novembre.Il eutjusteletempsdegriffonner quelquesmotssurunboutdepapier,d'uneécriture presqueindéchiffrable.Onytrouvecependant,nette-mentlisible,lemotFeu.
AprèsdebrillantesétudesaulycéedeTarbes,Isidore Ducasse,àMontevideoetfilschérid'unchancelier délégué(puischancelierdepremièreclasse),intégra l'ÉcolePolytechniqueetconnutuneascensionfulgurante danslahiérarchiemilitaire.BlesséàSedanle2septembre