La Nouvelle Revue Française (n° 608) - De la tête aux pieds (Avril 2014)

De
Stéphane Audeguy, Avant-propos
Des gestes :
Philippe Claudel, Disparition du corps mort
Pierre Maréchaux, Histoire du chien Gold
Brigitte Giraud, Qu'est-ce qui vous arrive?
Frédéric Ciriez, Petites mains
Patrice Blouin, Un cœur de verre
Guillaume de Fonclare, Corps-à-corps
Gwenaëlle Aubry, Nager
Des blasons :
Noël Herpe, L'ombre des jambes
Philippe Forest, Sur le pouce
Arno Bertina, La joue de l'autre, cette folie
Nathalie Quintane, J'ai dit l'intérêt de la couille...
Hélène Frédérick, Un point, une piqûre
Laure Murat, La duchesse de Duras ou Le corps du délit
Maintenant :
Antoine Compagnon, Préface à l'anthologie La Grande Guerre des écrivains (Extraits)
Un mot d'ailleurs :
Josefine Klougart, Les vagues
Épiphanies :
André Velter, Sur la Via Flamenca
Publié le : jeudi 10 avril 2014
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EAN13 : 9782072543180
Nombre de pages : 192
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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
N° 608 – avril 2014
De la tête aux pieds
Sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest
G A L L I M A R D
STÉPHANE AUDEGUY
Avantpropos
Il nous a semblé intéressant, en ce temps qui nous promet et nous prodigue toutes sortes de dématérialisa tions, parmi lesquelles celle du livre, d’examiner comment, aujourd’hui, le corps se dit et se vit, se pense et se sent, en littérature. Le lecteur aura sans doute déjà deviné que nous ne croyons guère à cette parousie du virtuel qu’on nous promet depuis quelques dizaines d’années mainte nant. Car il est, par exemple, des œuvres symptômes qui nous indiquent que tout change et que rien ne change : Avatar(2009) etGravity(2013) sont certainement les deux films récents les plus « immatériels » dans leur conception, c’estàdire ceux qui ont requis la plus grande débauche de décors engendrés par ordinateurs, de plans d’acteurs tournés sur fond vert, etc. Mais ce sont aussi deux œuvres étrangement obsédées du contraire : de la pesanteur, de la singularité des paysages naturels, des servitudes du corps. Oui, James Cameron nous dit que le monde est un corps fini ; Alfonso Cuarón, qu’il n’y a rien de plus important que de poser un pied nu sur le sable d’une plage.
Cette question du corps en littérature fait évidemment surgir dans notre esprit toutes sortes de références litté raires, et particulièrement celle d’un genre : le blason. Or,
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e si sonfloruitsiècle,institutionnel se situe, en France, au XVI on sait que les pratiques blasonnantes n’ont jamais entiè rement disparu de l’horizon de la littérature telle qu’elle se fait ; qu’André Breton, par exemple, a donné avec « L’union libre » un magistral poème érotique, qui renouvelle le genre, mais d’abord le prolonge. Que la carte du corps aimé, comme celle du Tendre, se soit modifiée durant les 150 dernières années, quoi de plus normal ? La littérature est tributaire de l’évolution des mœurs – l’un des phéno mènes les plus évidents, et nous aurions presque tendance à l’oublier, étant que sont devenues de plus en plus audibles ces voix qu’on dit féminines. Laure Murat, à la fin de ce dossier, rend un bel hommage à celle qu’un manuel vieillot aurait appelée unprécurseur; et que, la duchesse de Duras nous dirons, plus simplement, un remarquable écrivain du corps. Des sexualités naguère condamnées à l’obscurité du boisseau ont été placées dans une certaine lumière – on se souvient desTricksde Renaud Camus, que préfaçait jadis Roland Barthes ; ou des œuvres d’un Tony Duvert, dont il est impossible aujourd’hui d’imaginer la publica tion dans une « grande » maison d’édition française. On trouvera ici, naturellement, trace de ces évolutions : non, le corps féminin n’est plus l’objet unique du blason et de ses formes modernes (les contributions de Pierre Maré chaux et de Nathalie Quintane en témoignent), non plus que la poésie, quelque sens que l’on donne à ce mot, n’est son unique vaisseau.
Une fois dit que les choses changent toujours plus que les réactionnaires les plus acharnés ne le souhaitent, et moins que ne se l’imaginent les modernistes à tous crins, qu’estce qui caractérise l’écriture du corps, aujourd’hui ? Nous avions invité les auteurs à s’orienter soit vers un verbe (nager, masser, danser…), soit vers un nom commun
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(jambe, joue, pouce…). Que la première catégorie soit finalement la plus représentée – on la trouvera ici sous le titre « Des gestes » – suggère, avec toutes les précautions dues à un échantillonnage relativement restreint, que le processus, le geste, le mouvement dominent notre sen sibilité à cet égard, y compris dans les textes consacrés à une partie du corps, et que nous avons regroupés sous le chef « Des blasons ». Mais il arrive encore autre chose au blason. En effet, il s’est éloigné du sens originaire du mot : le blason héraldique se voulait figuration adéquate d’une lignée, d’un groupe, d’un rang ; le blason littéraire qui en héritait exempli fiait ses descriptions (le sourcil, le tétin, etc.), quand bien même la convention supposait un poète s’exprimant à la première personne ; le blason aujourd’hui, et ses avatars, concernent plutôt la relation particulière de tel auteur à tel objet corporel. Ce que nous appelons l’individualisme contemporain transforme le blason en signe d’une indivi dualité, et le corps, sans doute, en œuvre de son auteur ; nous renvoyons sur ce point au bel apologue de Pierre Maréchaux, drolatique et cruel, où le lecteur découvrira l’histoire du chien Gold et de son propriétaire Amédée.
LaNRF, donc, de la tête aux pieds : une présentation académique d’un recueil de textes consacré au corps vou drait que l’auteur de ces lignes dégage une sorte de typo logie, des traits saillants. Un tel travail critique est toujours possible : je viens d’en esquisser les grandes lignes. Mais je l’ai faitnolens volens, et au prix d’opérations de réduction qui méconnaissent ce qui définit la littérature ; ou plus exactement ce qui fait son prix, à mes yeux du moins ; à savoir ce qui, en elle, concerne, non pas l’individuel, mais le singulier. S’il y a un beau scandale du corps, et simul tanément du désir, c’est celuilà : qu’il soit irréductible,
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et que de l’équation complexe d’un rapport particulier au corps quelque chose soit manqué par les classifications, les taxinomies des savants, psychologues, psychiatres, méde cins, mais aussi par la pauvreté des mots du quotidien. Soit l’exemple du texte de Noël Herpe, dont on nous permettra de saluer ici un certain courage d’écriture : l’envisager comme un cas de fétichisme, c’est proprement refuser de le lire ; ce qui détermine sa singularité, ce n’est pas seule ment son écart éventuel à l’égard de normes admises, mais l’effort dont il témoigne pour résister à la réduction de son désir à des catégorisations sociales. On peut de même lire la contribution d’Hélène Frédérick comme un refus de laisser rabattre un rapport au corps (féminin) sur l’axe défini par ceux qu’elle appelle les « chiens ».
Fautil rappeler ce vieux paradoxe du singulier qui doit toucher par sa valeur universelle ? Qu’il ait traîné un peu partout ne l’invalide pas nécessairement. Oui, l’histoire de la littérature continue ; de même que persévère à être, de façon têtue, la corporéité non pas de l’homme, mais de chaque homme. Ce sont autant d’eccéités qui ne sont pas plus privées qu’elles ne sont personnelles. Ce n’est pas que la littérature puisse être réduite à cette version vaguement laïcisée de l’incarnation que défendent (qu’ont défendue) tant d’écrivains, et sur laquelle ironise, à bon droit, Phi lippe Forest (« Sur le pouce »). Mais, là où la société qu’on appellera ici, par commodité, marchande, et qui n’est peutêtre, sur ce point, pas pire que les précédentes, ni que les formes d’assujettissement social qui lui succéde ront, propose de découper, d’étiqueter, de classer, de vou loir comprendre, de feindre de comprendre, de faire comme si on pouvait comprendre, la littérature, elle, oppose tran quillement – du moins celle qui nous paraît encore valoir ce déplacement immobile qu’on appelle lecture – l’infinie
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