La Nouvelle Revue Française (n° 610) - e-NRF (Novembre 2014)

De
Stéphane Audeguy, Avant-propos
Pierre Assouline, Résurrection de l'art perdu de la conversation
Philippe Adam, Par les fenêtres
Alexandre Lacroix, Portrait Google de saint Antoine
Guénaël Boutouillet, Multiplication du peu
Jean-Claude Monod, De la 'Psyché entre amis' au mail art viral : quelques réflexions sur les correspondances d'artistes et leurs transformations électroniques
Martin Page, Vie Réelle®
Anna Svenbro, Mobilis in mobili
Chloé Delaume, Hashtag dans la vitrine
Laurent Demanze, Bouv@rd et Cie. Les écritures encyclopédiques à l'ère numérique
Pierre Senges, À propos d'électrophore et de tohu-bohu
Collectifs, Fabula par Fabula : une moderne République des lettres (entretien)
Éric Pessan, Sur toutes les pages blanches
Jean-Philippe Toussaint - Laurent Demoulin, La mayonnaise et la genèse (entretien)
Maintenant :
Camille Bloomfield, Petit portrait portatif de l'Oulipo contemporain (entretien)
Un mot d'ailleurs :
Adam Thirlwell, Incarnadine
Épiphanies :
Stéphane Audeguy, Tokkaido 140²
Publié le : vendredi 14 novembre 2014
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EAN13 : 9782072569050
Nombre de pages : 176
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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
N° 610 – novembre 2014
eNRF
Sous la direction de Stéphane Audeguy et Philippe Forest
G A L L I M A R D
STÉPHANE AUDEGUY
Avantpropos
Tu m’as dit si tu m’écris Ne tape pas tout à la machine Blaise Cendrars.
La plupart des écrivains en Occident vivent désormais, de même que la population générale, dans un environne ment électronique (terme suffisamment englobant pour rassembler le traitement de texte, les ressources dispo nibles sur internet, les messageries électroniques, les réseaux dits sociaux, etc.). La vie sociale de la littérature paraît en être modifiée dans l’ensemble de ses compo santes, de l’édition à la réception des œuvres. Il n’entre pas dans les compétences de laNRFd’évaluer exhaus tivement ce phénomène. Mais enfin elle ne peut s’en détourner, puisqu’il semble que tout cela affecte égale ment l’écriture. Certains n’affirmentils pas que se réalise enfin, et d’une façon imprévisible, le vœu ducassien : la poésie faite par tous, et non par un ? Il ne faudrait cependant pas se méprendre au sujet de cette (r)évolution – car la vie sociale des lettres n’est pas le tout de la littérature ; ni son cœur battant. Les réseaux électroniques offrent des possibilités inédites depublicité
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pour toutes sortes de productions textuelles : blogs, pages personnelles, sites, projets encyclopédiques (Wikipédia) ; mais cette production ne garantit pas pour autant une meilleurediffusion, ni, par voie de conséquence, une véri tablepublication. Par ailleurs, les réseaux abritent bel et bien des entreprises d’édition: remue.net en est l’exemple le plus actif aujourd’hui en France – et si nous le distin guons de la simple diffusion, c’est évidemment que le tra vail éditorial sans lequel un texte n’est qu’un document est accompli sur ce site, depuis des années, avec tout le soin requis. Dans un registre voisin, on trouvera dans ce dossier un texte collectif des animateurs de Fabula, site de « recherche en littérature », dont la fréquentation dépasse les effectifs restreints de l’Université française (www.fabula. org). Qu’internet soit, au triple égard de l’édition, de l’écriture, de la recherche universitaire, un lieu nouveau est absolument incontestable. Reste à savoir si c’est un lieu de nouveauté et d’innovation. Il est sans doute diffi cile de répondre à cette question, soit parce que le corps social secrète, si l’on peut dire, des résistances à ces nou velles façons de faire (les « fabulistes » notent que le travail effectué sur internet n’est pas encore reconnu par l’Uni versité au même titre que les articles publiés par les voies traditionnelles), soit que, tout simplement, il est trop tôt pour en juger. Pour prendre une comparaison avec le para digme précédent, celui du livre imprimé : que vaudrait une évaluation du phénomène qui s’arrêterait aux cinquante premières années ? Le « web », lui, n’a pas 30 ans ; pour ce qui est des rapports entre littérature et numérique, nous en sommes encore au temps des incunables. Cette réponse déplaira aux fanatiques du toutinternet, qui a ses pre miers chrétiens, fiers de leurs catacombes ; ses hérétiques, forcément sublimes et marginaux, qui nous promettent parfois l’apocalypse et, par voie de conséquence, une bien
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belle parousie. Nous attendons toujours. Des mutations sont en cours, assurément.
Par ailleurs le petit monde des gensdelettres n’a pas attendu l’invention des autoroutes de l’information pour essayer d’arriver à tout prix, et le plus vite possible. Sim plement, lesliens; lesremplacent les renvois d’ascenseur propos falsifiés circulent là tout aussi bien que dans les salons où jadis l’on causait. On devine que telle page Wiki pédia a été demandée à la maîtresse, à un vieil ami com plaisant, ou à soimême : c’est une conception de la charité. Vanity Fair. Quant aux maniaques de leur propre statue et de son piédestal, ils donneront, à l’IMEC ou à la Bnf, non seulement leurs manuscrits, mais aussi leurs mails, leurs messages téléphoniques, leurs gazouillis sur Twitter, que saisje encore ; et les obsédés textuels de la critique génétique pourront, m’aton dit, faire rendre gorge aux disques durs des ordinateurs personnels et connaître ainsi la genèse d’un roman mot par mot, caractère par caractère, espaces compris naturellement. À tous ceuxlà, nous sou haitons bien du plaisir. André Breton prétendait vivre dans ses livres comme dans une maison de verre ; ce fantasme de transparence habite aujourd’hui certains zélateurs d’in ternet – ce qui est prendre le visible pour la vérité, l’auto biographie pour le gage de l’authenticité (tout en gardant la haute main sur son image, via la fameuse « modéra tion »). JeanPhilippe Toussaint, citant Barthes, s’est fixé une règle plus modeste, et plus honnête : « Il faut donner l’intime et pas le privé. »
Le présent dossier propose des pratiques littéraires dignes de ce nom un état des lieux nécessairement incomplet, mais révélateur d’une certaine richesse. Les animateurs de Fabula ont raison de souligner la gratuité de leur entreprise
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et, ajouteronsnous, sa générosité : on se plaît à la rappeler ici, plutôt que de déplorer, comme tant d’imprécateurs malintentionnés, qu’internet soit l’égout qui charrie mille propos avinés racistes, bornés, ineptes… qui ne datent pas de l’invention d’internet. Alexandre Lacroix est sensible au vertige induit par les espaces de la documentation élec tronique, et nous offre une sorte d’allégorie de l’écrivain en anachorète tenté. Laurent Demanze observe l’évolution qui fait de l’écrivain, d’une certaine manière, le premier venu ; mais évoque une « convergence » entre le devenir numérique de la littérature et certaines fictions encyclo pédiques d’aujourd’hui ; ce qu’illustre à sa façon le rapport vivant de JeanPhilippe Toussaint avec les possibilités du web, et dont il donne ici, dans un entretien avec Laurent Demoulin, une image nuancée. L’écriture ne s’en trouve ni dénaturée, ni sublimée ; plutôt prolongée, y compris vers des dimensions pluridisciplinaires. De tels projets sont peutêtre irrémédiablement collectifs, comme l’affirme Guénaël Boutouillet et comme le laisse penser le projet du « Général Instin », qui agrège toutes sortes d’écrivains (et/ou de personnes écrivant) à sonwork in progress. Il est possible, en tout cas, qu’une certaine figure postroman tique de l’écrivain soit devenue singulièrement anachro nique. Ce qui n’empêche pas certains écrivains de tenter de la maintenir en vie ; les candidats au poste de dernier grantécrivain ne manquent pas. Rien ne dit cependant que le collectif soit l’avenir radieux de l’écrivain numérique ; les foules d’internet sont comme celles de nos villes : elles n’empêchent pas la solitude, et peutêtre l’appellent. L’au teur atil jamais été autre chose que multiple, peuplé – comme un réseau, si l’on veut ? Pourquoi pas ! Et je tiens, pour ma part, pour seul précurseur d’internet le cerveau humain ; encore fautil lui reconnaître cette essentielle supé riorité : il fait partie d’un corps. Le singulier a la vie dure.
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