La Nouvelle Revue Française N° 613

De
Éditorial :
La Revue, Le rendez-vous numérique
Chronique :
Michel Crépu, Ronde de nuit
Ouvertures :
Mario Vargas Llosa, Boccace sur scène
Marie Darrieussecq, Rousseau et le petit chat
Jean-Luc Hennig, Dassoucy corps burlesque
Contemporains :
Jakuta Alikavazovic, Nos visages
Célia Houdart, Paul Klee et Monsieur La Mort
Frédéric Verger, Le dernier rêve de sœur Claire
Entretien :
Raphaëlle Bacqué - Michel Crépu, Richard Descoings, alias Richie (entretien)
Arts :
Anish Kapoor - Judith Oriol, Anish Kapoor, roi de Versailles (entretien)
Alexandre Lenot, Neil Young, l'enfant roi
Documents :
André Malraux - Nicolas Mouton, André Malraux répond aux jeunes. Entretien inédit présenté par Nicolas Mouton
Rémi Mathieu, Figures de la femme dans la poésie chinoise ancienne
Notes de lecture :
Renaud Pasquier, Olivier Cadiot, Providence (Éditions P.O.L.)
Réginald Gaillard, Anna Akhmatova, Secrets de fabrication. Derniers cycles (Éd. Harpo &)
Judith Oriol, Ambai, De haute lutte (Éd. Zulma)
Publié le : vendredi 5 juin 2015
Lecture(s) : 9
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782072619731
Nombre de pages : 176
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LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE
SOUS LA DIRECTION DE MICHEL CRÉPU
GALLIMARD
o n 613 – juin 2015
ÉDITORIAL
Le rendez-vous numérique
En même temps que paraissait en librairie, le 2 avril dernier, le premier numéro de la nouvelle série de laNRF, s’ouvrait le blog, par Michel Crépu, à l’adressewww.lanrf.fr. Il préludait au site de la revue, désormais en ligne. Ce lien numérique offre naturellement la possibilité de s’abonner au blog via la newsletter, ainsi qu’à laNRFà son elle-même, édition papier aussi bien que numérique. C’est aussi l’occasion d’offrir aux lecteurs l’accès à la collection numérisée de la revue depuis 1909, ainsi qu’un choix d’articles, entretiens, portraits, exclusivement réservés au site. Ce numéro de juin 2015 fait une large place à la question du corps : qu’il s’agisse de Boccace relu par Mario Vargas Llosa, du corps burlesque sous la plume de Jean-Luc Hennig, portraitiste savoureux du méconnu Dassoucy, ou bien encore de l’examen des conditions du visage contemporain par Jakuta Alikavazovic. Sans compter la présence de Jean-Jacques, d’un petit chat et d’un professeur de philosophie que Marie Darrieussecq, si elle ne les a pas inventés, rend particulièrementvivants. Même chose chez Célia Houdart qui retrouve un Paul Klee fabriquant des marionnettes pour son ls tandis que Frédéric Verger, l’auteur d’Arden,se fait cette fois le metteur en scène d’un bien curieux carnaval. À lire dans ce même numéro, un entretien avec Raphaëlle Bacqué sur les traces du sulfureux Richard Descoings,alias Richie, l’ancien directeur de Sciences-Po qui a fait entrer les ZEP rue Saint-Guillaume, une conversation avec le grand artiste indien Anish Kapoor, invité à présenter son œuvre cet été dans les jardins de Versailles. Le clou du numéro, document inédit : Malraux, un an avant Mai 68, publie les Antimémoires,et répond aux questions des lycéens. Castro, Kennedy, la révolution… Intemporelle, laNRF?
MICHEL CRÉPU
Ronde de nuit (Chronique)
Un grand tableau surplombe en ce moment la scène littéraire française. Jean-Noël Orengo l’a peint, il s’appelleLa Fleur du capital(chez Grasset). Son sujet principal est l’épicentre planétaire du sexe, Pattaya, Thaïlande, à droite en sortant de Bangkok, vous ne pouvez pas vous tromper. Pour ceux qui sont déjà venus, inutile d’emporter le guide Houellebecq du petit nihiliste sexuel. Changement de braquet : c’est comme si l’on repassait du morne Hopper au joyeux Rubens, du masque de cire célibataire à la fourmilière fessue du grand coït universel. Pattaya n’est pas en Thaïlande, c’est le monde même, où l’Europe tient lieu d’hospice. Qu’un écrivain français jailli de nulle part produise une sensation de cet ordre n’est pas un petit événement. Depuis quand, au fait ? Sans doute depuisLes bienveillantesdu mystérieux Jonathan Littell, disparu depuis dans la jungle. Littell est un repère dans le continuum banal. Une sorte de jurisprudence narrative à lui tout seul. Le portrait du nazi psychopathe, lu par 500 000 Français, aura fait franchir d’un bond la frontière de l’après- Shoah. On entrait avec Littell dans le monde plastique d’unzeitgeistéradiqué de toute métaphysique, de tout souvenir d’un quelconque humanisme littéraire. Ce rejeton post-moderne deLa montagne magique finissait ses journées dans les bars SM d’une Europe cocaïnomane. À l’entrée, Morand ; à la sortie, Bataille et Blanchot. Entre les deux, l’abîme noir de la conscience européenne. Le monde peint par Jean-Noël Orengo fait suite à cette Apocalypse qui fume encore. Mais l’épicentre a changé d’aire. Exit l’Europe. Ou plutôt : ce qu’il en reste, dans cette Babylone souriante et terriante, douce impavide dans sa patience aux corps qui lui réclament sans cesse le boire et le manger. On pourrait déduire de celiving theatrede la misère sexuelle, hâtivement baptisé tel, une découpe sociologique du moment où nous sommes. La petite bourgeoisie en manque de relance, venant faire le plein avant le rideau nal. Ce serait une erreur. D’abord parce qu’il est difcile de faire de la sociologie quand on pense à Rubens ; ensuite parce que l’essentiel est ailleurs, dans cet immense remuement des corps, le baroque du monde des vivants où Jean-Noël Orengo brasse sa matière. Quoique soumis à la dissolution incessante, tout corps y porte un nom. Voilà qui est extraordinaire en un tel lieu. Le nom, en tout cas, y paraît plus fort que son instrumentalisation. La preuve en est que ce livre obscène au dernier degré nevoyeurise pourtant jamais son motif. Et puis il y a cette présence de la mer, tout près, qui lave le linge sale en permanence. Est-ce que par hasard un peu de beauté rédemptrice ne se glisserait point par là, un peu de beauté tout court, ne demandons pas la lune – mais chut. La messe semblait pourtant dite à cet égard. La marchandisation illimitée du commerce sexuel considérée comme accomplie. Sans rien redire à cela, Orengo fait
pourtant voir autre chose. Tout se déplace dans une autre lumière. Et la lumière, c’est l’affaire de la peinture. En fait, il faut lire Orengo avec dans l’autre main le commentaire par Paul Claudel de laRonde de nuitdansL’œil écoute,livre admirable, si mal connu. Le retable baroque que gure iciLa Fleur du capitalpourrait y bénécier de la même auditionscopique. M. Orengo vient d’écrire saRonde de nuitune pavane au comme e temps du XXI siècle. C’est la même ronde, bien sûr, comme si cette assemblée d’hommes en armes n’en nissait pas de traverser le Temps. Où vont-ils ? Quelle est la mission ? Qui a crié « en avant » ? La voix s’est perdue dans le fracas. Assurément, il se passe quelque chose, un signal a été donné. Comprenne qui pourra, on s’en fout, on y va. Les deux ofciers de tête du tableau de Rembrandt ont l’air de savoir où. Tant mieux. Claudel a ce mot prodigieux, pour caractériser la scène : « un arrangement en train de se désagréger ». Composition, désagrégation, composition, désagrégation : telle est la loi éternelle. Tandis qu’à Pattaya les prostituées accomplissent les prières rituelles, le jour se lève sur la cité de l’indicible sexe : il n’est plus de roman, d’allégorie, de comptine qui tienne devant cette rosace mobile où tout a lieu en permanence. Tout geste y est un événement millénaire, tout murmure, une antique complainte. Il y a là, dans cette traversée du Temps, comme l’accomplissement sauvage d’un jugement dernier,au jour le jour. Jadis, au temps où la marche révolutionnaire de l’Esprit entraînait d’un même mouvement l’universel et le particulier, ces menues questions de comptine et de jugement dernier ne se posaient pas. On savait ce qu’on voulait. Exécutée d’une balle dans la nuque, la marquise de cinq heures laissait la place à un « nouveau roman ». Vu d’aujourd’hui, cela paraît extravagant. Ces histoires d’ancien et de nouveau paraissent e appartenir à un vocabulaire hérité du XIX siècle, époque stimulante où le fait d’appartenir à l’un ou l’autre versant entraînait des conséquences – de réputation littéraire, de situation sociale, d’appartenance esthétique. Billevesées que tout cela : rien ne ressemble plus à un roman de chez P.O.L qu’une nouvelle de Marcel Arland, d’ailleurs si peu lu, ce pauvre Arland, que cela laisse de la marge. La chose la plus impossible au monde consiste à tenter une cartographie du roman contemporain : l’expérience subjective, individuelle, y règne en maîtresse toute-puissante. Il n’y a rien à objecter à cela sinon à constater les effets d’une diffraction illimitée. Et pourquoi le déplorer ? Situation insaisissable mais propice, en revanche, à l’anathème, à l’exorcisme, au procès. Il est plus aisé de décréter la « mort du roman » ou d’incriminer son assassin que d’en déchiffrer la nouvelle partition. Plus confortable de conclure à une apocalypse de la décadence que de scruter le matin banal qui se lève, dans sa richesse cachée, son inconnu. Il n’y a pas de chef d’orchestre idéologique à la musique qui est en train de s’inventer. Ni chef d’orchestre ni croque-mort ofciel. Ni Progrès, ni Retour. On a beau en appeler aux facilités du « Où-va ? », où-va le roman, la famille, l’Islam, l’enfant, etc. : il reste à la n une poussière de langage qui ne cristallise pas, un émiettement qui se refuse au « thème ». Face à cela, leroman-roman, dans ses pompes, dans ses vapeurs honoriques, ne paraît pas en mesure d’affronter ce phénomène historiquement inédit d’une pure dissémination. Il ressemble à un acteur alourdi d’une vieille houppelande, quand il lui faudrait pour se déplacer sur la scène un équipement léger, tout-terrain, tenant aussi bien du carnet de notes que de l’opus magnum. Par un curieux effet de déplacement de la bibliothèque, c’est laconfessionqui semble en mesure d’embrasser ce que le roman échoue à saisir,
prisonnier de ses codes : ainsi Emmanuel Carrère a-t-il tenu en haleine le pays tout entier à l’évocation d’un « itinéraire spirituel » qui eût semblé saugrenu il y a vingt ans. Il y a vingt ans, c’était Barthes qui tenait le crachoir. Tiphaine Samoyault vient d’écrire sa biographie (aux Éditions du Seuil). À l’endroit exact d’une défaite du roman et de la désagrégation annoncée des « sciences humaines », l’auteur desMythologiestendait la main à l’écrivain duDiscours amoureuxet deLa chambre claire : il n’était plus question alors de « démonter » les mythes de la « bourgeoisie », mais d’écrire la vérité vulnérable dumoi.Ce qui avait paru promis à l’effacement comme à la n desMots et les chosesle visage de sable est recouvert par l’océan, voici que Barthes faisait entendre à nouveau sa voix. Et justement, c’était une voix, rien qu’une voix. Rien d’autre, surtout. On relit aujourd’hui lesFragments d’un discours amoureux.Ils sont au « genre » de la confession ce que sont les pièces pour luth seul, si pensives, à la grande musique funèbre e du XVII siècle. Un art du chagrin qui ne pèse pas et dontLa chambre claireeût pu être la préface après coup. L’auteur deL’empire des signesy frayait la voie à la possibilité d’un récit ne se refusant rien des plaisirs exquis de l’analyse,un peu à la manière d’un Fromentin qui aurait lu Blanchot (Barthes a d’ailleurs préfacéDominique). La lampe du soir, le livre, l’étude. La chambre claireest un adieu discret au fragment. Un adieu, non une rupture. L’adieu fait signe, dans l’éloignement ; la rupture brise au contraire. Le fragment, c’était la subversion de la Totalité. Faute d’y accéder, on se retournait contre elle, on en recueillait les débris, comme du verre brisé. Mais la subversion change toujours de camp, sinon elle n’en est pas une.La chambre claire« raconte » une histoire. Il y a là comme un pied de nez aux guérilleros de la déconstruction qui se croyaient aux avant-postes. Malice. Qui peut dire ce que réservait ce nouveau Barthes, en quelque sorte « romancier » de lui-même ? « Faire du travail d’analyse une ction élaborée », disait-il. Une forme de rêverie spéculative à la place du lourdingue « nouveau roman » portant son « nouveau » à la boutonnière comme une Légion d’honneur. Cet épisode formaliste désormais clos aura laissé la place à un art fragile du récit, aussi différent qu’il est possible de lastory américaine. C’est le grand enjeu depuis trente ans pour ce que nous appelons, d’un terme affectueux, la « littérature française » : renouer avec le récit comme en s’en moquant. Personne n’a oublié ce soupir de Barthes, encore lui, s’avisant tout à coup qu’il lui était « indifférent d’être moderne ». Cette levée de « surmoi » donnait son feu vert à des « distractions », comme de relire le soir lesMémoires d’outre-tombesans crainte d’être vu.On pourrait d’ailleurs s’interroger sur la nature d’une telle notion de « distraction », voire, terme obscène, de « divertissement ». Tout à fait licite dans le champ musical (Bach, Scarlatti, Vivaldi, tant d’autres), mais inavouable du côté de la littérature. Aucun écrivain digne de ce nom ne s’enhardirait à confesser publiquement son simple désir de distraire le lecteur sinon au prix de contorsions distanciées. Un surmoi tout-puissant continue de veiller sur ces matières.Il fautque ça signifie, que ça transporte une vision du monde : Barthes, à sa manière « pastel », aura tourné le dos à une telle obligation. Curieusement, la vision de Pattaya du tableau de Jean-Noël Orengo, si éloignée qu’elle se trouve du pastel délicat, n’est pas si loin d’une telle indifférence. De là, peut-être, cette lumière apaisante qui lui est propre, du milieu même de laronde. À suivre.
Dernier titre paru :Un jour(Gallimard, 2015).
OUVERTURES
MARIO VARGAS LLOSA
Boccace sur scène
Traduit de l’espagnol (Pérou) par Albert Bensoussan
I
Quand j’ai lu leDécaméron dans ma jeunesse, dès cette première lecture, j’ai trouvé essentiellement théâtrale la situation initiale du livre, avant que ne commencent les contes : surpris dans une ville contaminée par la peste et dont ils ne peuvent fuir, un groupe de jeunes gens, tout en restant connés dans une villa à se conter des histoires, s’arrangent pour s’échapper par l’imagination. Affrontant une réalité intolérable, sept jeunes lles et trois garçons se réfugient dans un imaginaire salvateur en se transportant dans l’univers des contes, fait de rêves et de mots, qui les immunise contre la pestilence. Cette situation n’est-elle pas le symbole même et la raison d’être de la littérature ? Les êtres humains, depuis la nuit des temps, n’inventent-ils pas des histoires an de contrer, même inconsciemment, une réalité incapable de combler leurs désirs ? Le cadre duDécaméron ne peut mieux exprimer la nature du théâtre, qui est de représenter sur scène un substitut de la vie réelle, tout en re+étant ses carences et en y ajoutant cette aspiration, cette urgence à nous en faire pleinement jouir. C’est pourquoi l’idée d’une œuvre de théâtre inspirée par leDécamérondepuis longtemps habité, m’a allant et venant au rythme des années, jusqu’à ma décision de la mener à bien. Grâce à Giovanni Boccace, j’ai vécu là un des moments les plus exaltants de mon existence : le lisant et le relisant pour mon plus grand plaisir, reconstituant par la lecture et la visite les lieux où il vécut et écrivit. Florence, à l’automne du Moyen Âge, laissait déjà percer les premières lueurs de la Renaissance. Dante, Boccace et Pétrarque, les trois astres littéraires de cette époque de transition, sont la source nourricière de ce qu’a produit de mieux la culture occidentale : donnant naissance aux formes et aux modèles, aux idées et aux valeurs esthétiques qui ont perduré jusqu’à aujourd’hui dans leur rayonnement universel.
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