La Violence du calme

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"La foule marche, impassible, visages neutres, voix inaudibles, pas mesurés. Tous ces gens vont mourir. La rue est calme. Ils sont tous condamnés. Ils ne se hâtent pas, ils ne hurlent pas. Ils n'implorent pas : la contrainte est telle qu'ils le savent inutile. Ils passent.


Mais où passe la terreur ? Où se loge l'oubli ? Où se crient les cris, où se pleurent les pleurs ? Où se déchaînent les crises, se déclenchent les scènes ? ...


Le calme des individus, des sociétés, s'obtient par l'exercice de forces coercitives d'une violence telle qu'elle n'est plus nécessaire et passe inaperçue. Pour contraindre les passions à s'exprimer seulement dans les chambres, l'intimité ou dans les catastrophes ; pour juguler les cris de souffrance (ou d'amour), les plaintes de la misère, le gémissement des vieux, la colère des pauvres ; pour endormir ceux dont on assassine, leur vie durant, la vie ; pour que les désirs des pouvoirs étouffent le pouvoir du désir ; pour dissimuler que "l'enfer est vide, tous les démons sont ici" - quelle longue, terriblement longue tradition de lois clandestines ! Et dont ne tient compte aucune révolution..."


V. F.


Une critique radicale - en particulier de l'Histoire - et qui se refuse au chantage du faux optimisme, souvent criminel. Ouvert aux enquêtes sociales comme aux vrais manifestes - ceux de Hamlet, Lear, Sade, Proust, Don Juan, dont on trouvera ici des lectures inédites (et sur Freud quelques révélations) - un constat, imprévu, dit d'une voix scandalisée, brûlante et rigoureuse.


Publié le : mardi 25 février 2014
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EAN13 : 9782021169256
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Du même auteur

aux éditions du Seuil

Vestiges

roman, coll. « Tel Quel », 1978

Van Gogh ou l’enterrement dans les blés

prix Femina-Vacaresco

biographie, coll. « Fiction & Cie », 1983

coll. « Points Essais », n° 252

chez d’autres éditeurs

Ainsi des exilés

roman, Gallimard, 1970

Folio, n° 1672

 

Le Grand Festin

roman, Denoël, 1971

 

Virginia Woolf

essai, Les Lettres Nouvelles, 1973

Le Corps entier de Marigda

roman, Denoël, 1975

 

Les Allées cavalières

roman, Acropole, 1982

 

Le Jeu des poignards

roman, Gallimard, 1985

 

L’Œil de la nuit

roman, Grasset, 1987

 

Mains

Séguier, 1988

Ce soir après la guerre

 

récit, Fayard, 1992

Livre de poche, n° 9586

 

L’Horreur économique

prix Médicis de l’essai

Fayard 1996

Que signifient aujourd’hui les constatations que j’ai faites hier ? La même chose qu’hier. Elles sont vraies sauf que le sang coule goutte à goutte dans les rigoles creusées entre les grandes pierres de la loi.

FRANZ KAFKA.

1

L’enfer est vide


La foule marche, impassible, visages neutres, voix inaudibles, pas mesurés. Tous ces gens vont mourir. La rue est calme. Ils sont tous condamnés. Ils ne se hâtent pas, ils ne hurlent pas. Ils n’implorent pas : la contrainte est telle qu’ils le savent inutile. Ils passent.

Mais où passe la terreur ? Où se loge l’oubli ? Où se crient les cris, où se pleurent les pleurs ? Où se déchaînent les crises, se déclenchent les scènes ? A l’intérieur. Dedans. Comme dans notre corps, les viscères, le sang. Ne pas surgir.

Dehors, cette cohorte muette, impavide, quelle contrainte multiséculaire la maintient comme immobile dans la même cadence, un même chuchotement ? Dans le secret. La masse. Non pas ensemble d’altérités, mais défilé indifférent englouti par l’Histoire. Tous et toutes, hommes et femmes, censurant ce qui, de leurs histoires, pourrait être la manifestation. Dehors, comme dans un vaste camp, chacun n’est plus qu’un élément, sans particularité, d’une quantité nécessaire à ce qu’il y ait humanité. Ces trajets interchangeables, limités par force, peu importent leurs directions : elles s’annulent, sacrifiées au sens dirigé de l’Histoire qui gère la mort et, à travers elle, manipule la vie. Ses opérations sur le passé, ses archives suspectes, ne sont qu’un moyen d’imposer ce dont elle prétend rendre compte, et d’occulter la mort, tout en lui cédant l’empire sur la vie. Cette foule paisible aux parcours uniformes, conforme à d’autres foules tout aussi amorphes en tous lieux de la planète, cette foule des temps calmes, et normale, cette foule qui va mourir et qui le sait, cette foule qui se déthéâtralise comme si tout spectacle (dont elle est, après tout, le germe, le ferment, et qu’en fait elle incarne) devait, retenu, se projeter sur des scènes, des écrans, sur des toiles, sur les pages des livres, dans les liturgies, espaces qui font trouée sur ce qu’elle dissimule. Cette foule masquée par ses propres visages, et dont la seule activité publique, au niveau collectif, est d’acheter, se disperse, répartie en des lieux privés, pour devenir secrètement, dans certaines limites et selon certains codes – on dirait presque portraits –, des individus. Vie privée… de quoi ?

Cette foule qui, pourtant, clame en silence ce qu’elle doit taire (tout) – où se hurlent ses hurlements ? Si les forces coercitives sont telles que rien ne s’exprime, n’exsude, si le sentiment de la mort est si réprimé qu’il confisque la vie, c’est qu’une certaine Histoire prend en charge la mort et l’occulte, mais précisément en la distribuant, et partout manifeste comme la lettre volée de Poe (mise en évidence et, pour cela, négligée), de telle sorte qu’elle fonde l’économie de la vie, devenue immense palimpseste.

Ce terme occulté, mais incoercible, « mort », devient l’arme privilégiée du pouvoir qui en manœuvre l’obsession, et surtout négocie le refoulement de cette obsession. Contradiction redoutable qui supprime aussitôt (et même par avance) tout terme de vie, qui ne permet aucune présence, mais autorise la promesse d’instables, de fragiles sursis – nous ne vivons rien d’autre, nous n’obtenons que ces pourboires, jamais gratuits. Nous payons de nos existences, de nos services, cette vie toujours « promise », mais dont la dette nous revient. « Tu dois une mort à la nature », rappelait Mme Jakob Freud à son fils. Donc une vie ! Mais laquelle ? En quel état ? Ses travaux, cependant, permirent à Sigmund Freud de rendre à la nature une vie tant soit peu plus lucide, ouverte à des ordres jusqu’alors muets, d’où filtrent un peu des expressions fondamentales celées et qui, levant quelque part quelques sanctions, perturbent quelques contrats. Oui, rendre une mort à la nature, mais, peut-être, auparavant, rendre un peu de nature à la vie ?

Et la nature d’un discours. Parler, entendre, au lieu d’être parlés, de n’être que les termes d’un récit prévu d’avance, qui exclut tous les autres. Le monde, la vie sont pour nous comme une langue étrangère et toute langue demeure étrangère aux langages qu’il nous faudrait entendre et pratiquer. La langue est là pour taire, pour nous rendre sourds sauf à ce qu’elle filtre. A quoi sommes-nous sourds ? Pourquoi notre aphasie ? Nous qui ressassons toujours la vieille rengaine orchestrée par les princes de toutes les époques, au rythme des hiérarchies, pour les siècles des siècles. Nous qui prêtons à Dieu, aux dieux, les paroles des hommes et n’aimons guère les hommes qui parlent comme des dieux. Nous qui prenons pour le discours de la nature son enregistrement par la science dans nos lois. Nous qui reflétons nos images provenues des miroirs et qui refusons toute autre dimension. Nous qui aimons tant les refuges, fussent-ils des tombes ou des camps. Nous qui entrons à la file dans les rangs d’une Histoire où masques, rôles s’échangent, mais demeurent les mêmes. Nous qui déclarons calmes des temps, des lieux où tant de violences s’exercent, si intenses, en un seul faisceau, que tout est maîtrisé, qu’un terrorisme absolu, apparemment indépassable, supprime et la demande et le refus, et que, dans cet équilibre implacable, s’exprime seul l’inexpressif.

Le calme des individus, des sociétés, s’obtient par l’exercice de forces coercitives d’une violence telle qu’elle n’est plus nécessaire et passe inaperçue. Pour contraindre les passions à s’exprimer seulement dans les chambres, l’intimité, ou dans les catastrophes ; pour juguler les cris de souffrance (ou d’amour), les plaintes de la misère, les gémissements des vieux, la colère des pauvres ; pour endormir ceux qu’on assassine, leur vie durant, tout en maintenant ce qu’il leur faut de vie pour qu’elle profite à d’autres ; pour dissimuler que « l’enfer est vide, tous les démons sont ici1 » – quelle longue, terriblement longue tradition de lois clandestines ! et dont aucune révolution ne tient compte. L’agitation, les luttes politiques, comme le « calme » politique sont contrôlés par des structures inamovibles, des comportements jamais questionnés. La vraie loi n’est pas légiférée. Elle se travestit en phénomènes. Elle se dissémine en sous-unités si banales, si insidieuses, si finement intégrées à des instances minuscules, en apparence négligeables, qu’elle est partout « incorporée » dans les corps qu’elle tue. Dans le temps qu’elle dénature.

L’instant, qui existe en sa disparition même reconduite sans fin, est nié, oublié, gommé par la loi invisible et au profit de lois fabriquées, permanentes, qui figent toute existence. La réduisant à un modèle : celui de la mort, dont une vie semble n’être que la préface – à moins qu’elle ne figure l’appendice des nombreuses autres vies disparues. Aucune place pour aucune différence, aucun début, aucun geste inédit ; il nous faut nous plier aux habitudes acquises par un monde très vieux. Nous ne pouvons que répéter, imiter, obéir, biologiquement programmés, et piégés dans une organisation planétaire où le nombre joue en faveur des anciens vivants : des morts qui font majorité. La durée de leur histoire l’emporte sur la brièveté des vies en cours, écrasées par un passé, un avenir qui les excluent, mais les régissent. Violence accablante où le terme « vie » ne parvient jamais à existence, controuvé par l’intervention du terme « mort », lequel ne signifie pas cessation de la vie, mais éternité de ce qui n’est pas elle. La mort gagne sur la vie. Elle refoule le cadavre qui est sa seule manifestation, évitant ainsi le corps en flagrant délit. Sa présence abrupte. Refus du corps comme un reste. Refus de l’excès, de l’excédent. Refus surtout de la différence, celle du corps mort et du corps vivant. Censure de la violence du corps calmé, de sa présence perceptible cette fois sans alibi, dans son scandale dénoncé hors ses grâces ou ses maladresses, poids absolu, en apparence définitif, rigide, phallique et qui précède au contraire sa décomposition, démente en regard d’une certaine « tenue » qui semble être la proposition même d’un corps. Délires de ce corps en folie, au travail, travaillé, cédant à tous les appels, les appétits, se débordant, se répandant dans l’espace, dépassant ses volumes, inventant l’impudeur, en osmose avec d’autres matières et la géographie, signant ses propres mutations, offert, obscène, à la dévoration. Danse de tous ses viscères, ses liquides, ses poids et ses peaux. Délestage, en quelque sorte, de la contrainte qui amalgamait ses éléments ; des lois qui ordonnaient cet organisme correctement enveloppé, d’où rien ne fuyait, sinon selon des règles précises, presque chronométrées.

Si le cadavre est tabou (si ces lignes paraissent obscènes, si quelque lecteur les qualifie de fantasmes nécrophiles), c’est qu’il est la preuve, jugée sinistre, de la vie. Il en est un signe, celui du corps. L’assumer, l’admettre, admettre qu’il est la mort et qu’elle n’est rien d’autre que ce corps, et qu’elle n’est pas ce corps, que ce corps, ce cadavre tient lieu d’elle, la remplit, la remplace, c’est reconnaître la présence du présent – et rétrospectivement, légalement – l’existence de la vie. C’est abroger un système où la naissance n’est que le projet d’une vie, la vie une transition vers la mort, la mort le remplacement de la vie, au point que cette substitution absorbe la vie même. Donner à la mort le sens prolongé de la vie, transformer le cadavre en « mort » ou en « morte », c’est inventer une forme d’existence conforme aux fantasmes des pouvoirs : un nom, un statut désincarnés, passifs. Reste à rabattre cette utopie sur la réalité : corps morts et corps vivants taxés d’équivalence, et voilà des zombis : des citoyens parfaits.

Mais, à un autre stade, celui de la momie, le processus bloqué, le passage du vivant à l’organique freiné : le symptôme du mausolée, n’est pas la reconnaissance du corps mort, mais, au contraire, sa négation sans cesse conservée, c’est la célébration du cadavre travesti en « mort », de la mort à l’image de la vie ; c’est le camouflage d’une différence – c’est la tentative de rendre impérissable la mort, non la vie.

Quant au retour du refoulé pris en charge par le corps crucifié du Christ, s’y observe déjà l’opération « lettre volée ». Cadavre vertical, nu, déployé en croix, exhibé sur toute sa surface et dans son abandon, mais encore chargé de volonté, de sens séculaire, de désir – corps humain barré par l’idée de Dieu, par cette croix qui le supporte et dont la puissance symbolique l’emporte sur la silhouette humaine, cadavre spectaculaire, qui jalonne et sature nos géographies, au point que son évidence, sa multiplicité annulent la conscience qu’on en peut avoir. Sa distribution intensive propage une image d’autant plus obsessionnelle qu’elle est vidée de son contenu, censurée, mais violemment enregistrée dans l’inconscient.

Aux carrefours des routes, aux creux des sanctuaires, sur la poitrine des femmes, à la tête des lits, dans les musées, les cimetières, dans le signe du signe, le corps fiché sur le symbole, le corps inanimé, résultat du supplice, le corps décédé à tous les horizons, annonçant l’âge d’une civilisation, innervant son système, cadavre encore frais, mais réfuté comme reste, sera bientôt sublimé dans la mort et la disparition, l’instant de la censure, l’écran de l’écran.

Alors, dans le calme des catéchismes et des messes, pourra se déployer la sauvagerie première jusque-là réprimée. Alors s’avouera la jouissance, sur le corps absent, sur l’effigie du corps dérobé. Alors se déchaîneront le refus de la castration, refus de la mort, refus de toute coupure. Suppression de la suppression. On boira le sang, on dévorera le corps, on suivra le sillage des clous qui déchirent les chairs, on oubliera le cri : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? », du fils sans père et, finalement, sans garantie.

Parmi les marbres, les dentelles et les vapeurs d’encens, on répétera cette pauvre histoire, mais qui touche et console toutes nos perversités. L’or et les architectures sublimes remplaceront le pus, le placenta, la puanteur, le sang. Le sacré fixera l’inceste suspendu, le continent féminin, le goût des agonies, la virginité de l’homme, l’éternel maternel, les fuyantes paternités. Et pourront se célébrer, au lieu de l’antique mystère, l’absence et la psychose dans un monde où le marbre toujours, et l’absence d’odeurs, les traces évacuées, sanctionnent dans les halls des postes, dans les salles de bains, les corps des autres, évités. Corps exclus qui supporteront alors d’aller faire les morts dans les usines, les bureaux, les écoles et les lits, contraints aux cadences mornes, féroces et calmes, d’une production, d’une reproduction violemment castratrices.

« L’horreur économique » évoquée par Rimbaud sous-tend chaque parcelle du temps, de l’espace, inaugure les systèmes, accapare la langue, camoufle les langages, se donne pour phénomène naturel antérieur à tous les temps. Se fond avec la religion, s’infiltre dans l’environnement, codifie la morale. Crée des catégories. Elle tient sa puissance de sa capacité à reléguer l’angoisse et à la déplacer, ou plutôt à la placer où meilleur lui semble, et à la négocier.

Oublier les corps au profit des objets, et les objets au profit des symboles, fait écran à l’angoisse. La mort vise les corps mais bien moins les objets, moins encore les symboles ! Symboliser la réification rassure et gratifie. Accumuler les gris-gris sécurise, mais aussi distrait du manque, apaise la castration. Priver de ces accumulations, les distribuer, les promettre, telle est la ruse des pouvoirs. Mais surtout faire croire au désir, afin de déplacer l’exigence essentielle, redoutable aux systèmes, celle de la présence en sa terrible simplicité, qui est la chose au monde la moins partagée et la plus subversive. Présence qui exclut l’intimidation du passé, la béance de l’avenir et permet le constat.

Un regard posé, une question posée, hors la mythologie et dans l’exactitude, voilà que s’enrayent tous les codes. Qu’un habitant de la planète s’en tienne à l’habiter, à considérer sa présence, le lieu de sa présence, sans plus, et toute la minauderie des systèmes s’écroule. Leur violence apparaît. Mais quelle volonté brutale il faudra pour imposer le calme d’une présence dans un système qu’elle épouvante, et qui survit d’oubli.

La mémoire, la seule mémoire, qui est celle du présent, quelques-uns s’en souviennent, la produisent. Ces créateurs, ces observateurs, qu’ils soient musiciens, écrivains, peintres, chercheurs, ou qu’ils se contentent de vivre, savent de quel prix l’exactitude se paie. Ils apprennent vite quelle violence, et combien destructrice, représente leur constat anodin, et, si discrètes leurs prestations, si ténues leurs traces, si réduit leur public, ils découvrent pourtant quelle violence, et puissante, se mobilise contre eux. Non pas qu’ils aient contré les lois, ni qu’ils les aient enfreintes. Au contraire. Ils les ont ignorées. Rien de plus périlleux. A rester dans les codes, on ne risque rien. On peut être pour, on peut être contre, c’est admettre l’alternative, le système. On ne peut être « autre », « ailleurs », sans se refuser à l’organisation paranoïaque officielle qui se donne pour la « réalité ». Il n’est pire délit que de se refuser au désir dirigé. Le crime d’Adam et d’Eve ? Ne pas s’être rués sur l’arbre désigné. Avoir préféré, sans doute, demeurer sur l’herbe, allongés, indifférents aux suggestions de Dieu, à regarder les insectes, les nuages passer. Au point qu’il fallut un intercesseur, comme plus tard Gabriel, pour que se produise un événement sur lequel brancher une dramaturgie, sur lequel moduler du pouvoir. Donc, avant l’ange, le serpent. Et cette affaire dénonce, au grand dépit du pouvoir, que le désir suggéré n’est pas évident, que, sans y avoir été incités de l’extérieur, Eve, Adam auraient négligé la connaissance officielle, le commerce officiel de la sexualité. Sans doute, même, n’y ont-ils jamais cru. Or, les échanges paradisiaques ne sauraient suffire au regard de la loi à laquelle ils échappent.

La loi n’interdit rien, sinon de l’ignorer. De ne pas réagir aux menaces de l’avenir, à l’ordre émané du passé. La transgression des lois fait partie de leur code. C’est par la désobéissance qu’elles sont sanctionnées, par le châtiment qu’elles se manifestent. Eve, Adam n’avaient aucun droit, pas la moindre possibilité de refuser la pomme interdite – et proposée.

Sortir du Paradis, c’est entrer dans la loi. A partir de là, impossible de naître. C’est arrivé déjà. Plus moyen d’en sortir. Impossible d’accéder autrement que dedans, de plus en plus profond dans l’épaisseur des matières et des lois. Issus d’un ventre, entrer dans du compact, parmi d’autres parois. Partout les succursales des entrailles maternelles. Rien d’autre. Jamais de différence. Comment naître vraiment, parvenir, mais à quoi ? On ne peut échapper, pas de fuite en arrière ; la naissance : un événement forclos. Pas de fuite en avant, pas de sortie possible ; la mort n’en est pas une. Ça reste. Nous ne poursuivons pas, doucement enfoncés dans l’inextricable ; il faut faire avec ça.

Marcher dans la foule impassible, visage neutre, voix inaudible, pas mesurés. En se sachant inattendu. Tout existait déjà. Ce ne fut pas prévu pour moi, pour vous, mais pour la foule. Marcher avec les autres, pas si autres que ça. Sans déranger le décor fabriqué par des morts pour ce qui vit, tant que ça vit. Marcher, agglomérés, à tenter d’amortir le mouvement gaffeur des choses vivantes qui troublent l’inertie relative, mais placide, du sol. Un sol inapte à nous, une terre indifférente, qui ne nous désire pas, et nous la désirons. Un milieu qui ne nous désire pas, mais nous le désirons. Une vie que nous mangeons. Car c’est fondamental. Dans chacun de ses règnes, la vie mange la vie, que nous voulons sacrée, que nous disons sacrée. (L’hostie ? Une réconciliation avec le fait naturel de manger du vivant. Après un long détour, avaler du corps, mais sublimé, et sacraliser l’auto-dévoration planétaire.)

Que d’oubli forcené, permanent, il nous faut pratiquer pour tenir nos discours, pour prétendre y croire. Dans ce monde impérieux, où la dictature investit le surmoi de chacun, point n’est besoin, le plus souvent, de faire régner une dictature de fait. Nous arrivons déjà matés, dressés à mourir avant même d’être nés. Quelle résignation ! quelle docilité !

Et les relais ne tardent pas. Dressés à mourir, oui. Mais pas encore à vivre. Cependant tout est prêt. Tout est organisé. L’enfant qui naît, pesé, jaugé, déjà. D’avance on sait (les quelques écarts à ces prédictions sont eux aussi prévus) à quoi, et qui, il servira. Prévision facile, ces jours, dans certaines régions, où le court terme suffit. Pour l’enfant du Mali, l’enfant du Bangladesh, pas de long terme, pas de terme moyen. Il sera mort avant. Il sera mort de faim. Quantité négligeable. Après tout, pourquoi pas ! Sacrée, la vie ? Ah ! qu’on trouve, ce soir, chez Maxim’s, à la carte, du nouveau-né d’Afrique aux herbes ou des bébés d’Asie rôtis sur canapé, scandale impensable ! qu’ils meurent, d’accord, mais affamés (par nous), qu’ils ne meurent pas mangés. Même pas. L’agneau de lait, le bœuf furent nourris avant d’être tués.

Oui, c’est ainsi que nous vivons, qu’ils meurent, bébés aux visages de vieillards, aux visages d’Auschwitz, plus savants que quiconque sur les siècles des siècles ; comme s’ils avaient entendu déjà tous les discours, tout éprouvé de ces lieux hors desquels on les boute, tout saisi du manque et de la mort, sans avoir eu recours à l’épisode vie.

Comme s’ils savaient que loin de leurs régions tragiques, la carence et la faim sévissent aussi, parmi la foire aux marchandises, l’excès de nourriture. Et qu’un homme, une femme affamés, s’ils ont à portée de la main ce qui les nourrirait, et s’ils tendent la main, saisissent et mangent ces aliments sans « payer », cela s’appelle un vol. Qui vole qui, en vérité ? Le scandale, ici, n’est pas la faim, mais de la faire cesser ; n’est pas cette distribution, cette rafle aberrantes qui font que rien ne reste à consommer qui ne doive s’acheter, rien qu’un habitant de cette planète puisse prendre librement. Que tout est approprié, réparti selon les lois d’un antique racket (alors que personne n’avait autorité d’en donner l’ordre, ni de donner aucun ordre) et qu’il faut pour survivre mériter – ou hériter. Mériter signifiant servir les héritiers.

Étranges, étranges contrées. Étranges rues où personne ne s’octroie les biens arrogants exhibés, les produits racoleurs et ces babioles inutiles, chiffrées plus cher que des années de ces vies inquiètes de durer. A l’abri derrière des vitrines, les objets y demeurent, narguent l’animation. Insidieux, minutieusement ourdi, l’appareil répressif veille à ce que l’on respecte ses dramaturgies. Et personne ne viendra, dans aucun restaurant, se servir tranquillement de cette pléthore de mets, choisir sur ces cartes boulimiques leurs métaphores alimentaires sans respecter leurs prix stupéfiants en regard de ce que coûtent certaines vies : peu d’argent, et, chaque fois, toute une vie – dilapidée.

La faim n’a aucun droit, le caprice, le hasard, tous. Pourquoi pas ? Hasard, caprice masquent la machination. Et la foule marche, des clients parmi les marchandises qu’ils servent ; la foule anonyme parmi les noms célèbres (car les choses ont des noms propres, des patronymes, depuis plus de cent ans). Masse des indigents refoulés hors des circuits de luxe, mais dressés à consommer des produits pauvres – ceux qui rapportent le plus de capitaux. Refoulés. Hors l’information. Effacés de leur propre vision du monde. Plus lointains encore que les mourants d’Afrique, plus ignorés, plus disparus qu’eux dans la proche grisaille. Plus tus. Masse des travailleurs démunis, mais engraissés comme des oies – gavés d’huiles, de poudres de lessive, de nouilles aux noms plus honorés que leurs propres noms. Noms d’hommes et de femmes anonymes, dont la vie se réduit à produire des produits, et qui achètent leur vie, leur propre vie soldée au profit du produit qui produit du profit. Pour qui ?

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