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Laurentia

De
191 pages

Le soleil couchant ne dorait plus de ses derniers rayons les dômes, palais et tours de Méako, capitale du Japon, résidence du daïri ou chef de la religion, et du koubo sama, souverain temporel de ce vieil empire. La lune se levait, claire et brillante, dans le bleu foncé du ciel d’Orient, attirant les regards de la foule innombrable de ses adorateurs. Dans ce pays étrange, partout où la vraie foi n’a pas pénétré, l’idolâtrie est en honneur. L’instinct religieux du peuple, instinct profond, qui semble inné, se révèle de mille manières, sous presque toutes les formes erronées du culte que les tendances corrompues du cœur de l’homme et les excès de son imagination délirante ont successivement inventées.

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Atelier de Mathias, artiste japonais. (P. 15.)

Georgiana Fullerton

Laurentia

Épisode de l'histoire du Japon au XVIe siècle

DÉDIÉ

 

A

 

MON AMIE CLAIRE EVERARTS

PRÉFACE

L’auteur de ce livre ne s’est pas proposé d’écrire une histoire proprement dite. Il a voulu simplement donner un aperçu de l’état de l’Église au Japon dans la seconde moitié du XVIe siècle, et faire connaître le caractère spécial des convertis japonais, en rapprochant et en groupant dans un même récit des personnages et des faits réels, sans pourtant s’astreindre à observer l’ordre chronologique. On ne trouvera pas dans ces pages un seul trait d’héroïsme, pas un acte de dévouement, pas une pensée généreuse, attribués soit à un prêtre, soit à un catéchumène, soit à une femme ou à un enfant, qui ne soient authentiques et consignés dans les annales de l’histoire1.

L’Église du Japon, fondée par saint François Xavier, s’est écroulée subitement, après un siècle, en pleine prospérité, sous l’effort d’une persécution qui l’a submergée dans un déluge de sang. Il ne resta pas un prêtre pour la relever de ses ruines, et presque pas de chrétiens pour en perpétuer la mémoire. Le caractère de la race japonaise explique en partie la rapidité merveilleuse des progrès de cette Église et sa chute plus rapide encore et si lamentable.

Les Japonais ont une force de volonté, un esprit d’indépendance, un ferme attachement à leurs institutions, qui les distinguent entre tous les peuples orientaux. Autant fut vive la résistance des incrédules à l’établissement de la religion chrétienne, autant fut énergique le zèle des convertis pour la propager. Une fois baptisés, c’étaient des héros. Ils renonçaient joyeusement à leurs biens, ils bravaient avec audace la colère des souverains idolâtres, et, même dans un âge très tendre, ils allaient au martyre avec enthousiasme. Dans toutes les circonstances où le devoir prescrivait de grands sacrifices, comme ceux de la fortune et de la vie, le tempérament national venait en aide à la foi ; mais si la foi était en opposition avec leurs habitudes, leurs sentiments et leurs idées, — et cette opposition s’accusait principalement à propos des vertus d’obéissance, d’humilité et de pauvreté, qui leur étaient antipathiques, — c’était toujours la foi qui l’emportait.

Les Pères jésuites furent souvent obligés de tempérer l’ardeur des convertis pour le martyre. Ils leur représentaient que si, pour eux comme pour saint Paul, la mort était un gain, ils n’avaient cependant pas le droit de mettre en péril leur existence et celle de l’Église, en attaquant imprudemment les préjugés de leurs compatriotes. Pendant longtemps, à travers mille dangers, l’Église japonaise avait pu vivre et se développer sans de trop violentes secousses ; elle avait sans doute été persécutée, chassée d’une province dans une autre ; elle avait eu ses martyrs et ses proscrits ; mais du moins elle était debout, elle marchait, elle parlait, elle agissait, et la lumière grandissait autour d’elle.

A l’époque où se place notre récit, beaucoup de circonstances concoururent à précipiter les événements qui devaient amener le massacre des fidèles et l’anéantissement presque total du christianisme au Japon. Le zèle impétueux des convertis, les susceptibilités jalouses des gouverneurs, les vanteries d’un officier de marine espagnol rapportées à l’empereur, le sentiment national surexcité à l’idée d’une domination étrangère, toutes, ces causes déterminèrent une réaction furieuse et la dévastation complète de l’un des plus beaux champs qui aient été cultivés par les ouvriers évangéliques et arrosés par le sang des martyrs.

Pouvait-on supposer que dans un pays qui depuis lors, c’est-à-dire depuis deux siècles, a refusé d’ouvrir ses portes aux Européens, aux prêtres, aux voyageurs, aux négociants, on retrouverait les traces d’une religion jadis si florissante, mais si cruellement mutilée jusque dans ses racines ? Pouvait-on même espérer que l’infranchissable barrière dressée contre la civilisation chrétienne s’abaisserait quelque jour pour laisser passer la croix du Sauveur ?

Quand cet ouvrage fut composé, en 1861, les faits avaient déjà répondu. Les missionnaires catholiques, à la faveur des traités de commerce de 1858, étaient entrés au Japon, et venaient de bénir solennellement une première église à Yokohama. Une seconde s’élevait à Nagasaki, en 1865, sous le vocable de saint Pierre-Baptiste et de ses compagnons. Dès le premier jour les descendants des martyrs s’y pressaient en foule, car ils avaient fidèlement et pieusement conservé l’héritage des ancêtres. La foi s’était même propagée sans prêtres, sans autres livres qu’un recueil de prières, sans autres sacrements que le baptême, par les moyens les plus humbles et en apparence les moins efficaces ; on se passait de main en main, on se transmettait de père en fils des statues, des chapelets, des images de Notre-Seigneur, de la sainte Vierge et des saints, et on entretenait de la sorte la croyance aux principaux mystères de notre sainte religion2.

Ce fait prouve avec une incontestable évidence que « le sang des martyrs est une semence » qui tôt ou tard porte ses fruits ; il prouve en outre, contre les protestants, que les symboles qui parlent aux yeux, comme les images et les statues, sont de précieux auxiliaires pour la conservation et la propagation de la foi.

Ajoutons que, pour avoir résisté à tant d’assauts et survécu à de si cruelles épreuves, il faut que l’Église du Japon ait été fondée sur un roc bien solide et même inébranlable.

I

LA DEMEURE DE L’ARTISTE

Le soleil couchant ne dorait plus de ses derniers rayons les dômes, palais et tours de Méako, capitale du Japon, résidence du daïri ou chef de la religion, et du koubo sama, souverain temporel de ce vieil empire. La lune se levait, claire et brillante, dans le bleu foncé du ciel d’Orient, attirant les regards de la foule innombrable de ses adorateurs. Dans ce pays étrange, partout où la vraie foi n’a pas pénétré, l’idolâtrie est en honneur. L’instinct religieux du peuple, instinct profond, qui semble inné, se révèle de mille manières, sous presque toutes les formes erronées du culte que les tendances corrompues du cœur de l’homme et les excès de son imagination délirante ont successivement inventées.

Au nord de la ville, entouré d’un triple rang de murailles, se trouvait le palais du daïri, majesté imposante et faible, grande idole vivante de la superstition kamisienne. Le daïri était le représentant d’une longue lignée de monarques, jadis gouverneurs suprêmes de l’empire, législateurs et maîtres absolus de ses destinées ; maintenant réduits à une condition tout oisive et purement honorifique, et remplacés par les koubos samas, race de guerriers, d’hommes d’État astucieux et pleins d’audace, qui avaient accaparé l’une après l’autre toutes les fonctions, ne laissant au daïri qu’un vain semblant d’autorité : l’hommage de la multitude et la pompe extérieure qui accompagne sa souveraineté, moitié religieuse, moitié nominale.

Dans les rues voisines du palais règne un morne silence. Nul pied profane ne doit fouler sans une invitation spéciale le sol sacré enclos par les murailles ; mais en dehors de cette enceinte, sévèrement gardée, l’activité est incessante : des nuées de poussière soulevée par le mouvement d’une cité populeuse obscurcissent l’air, l’oreille est assourdie par les vociférations de six cent mille habitants, tous adonnés au commerce, à l’industrie ou au plaisir. Des montagnes environnantes descendent trois grands fleuves. Ces fleuves alimentent des lacs, des fontaines abondantes et d’innombrables ruisseaux qui, à leur tour, fertilisent la vaste plaine au centre de laquelle est assise, comme une reine couronnée d’un amphithéâtre de collines et d’un diadème de temples, la ville de Méako. Cinq cents monuments splendides brillent comme des joyaux à travers la sombre verdure des bosquets de pins et de cyprès qui l’enveloppent de toutes parts.

Malgré l’heure avancée, dans un des faubourgs les plus reculés, une jeune fille se livrait avec ardeur au travail. Elle habitait une maison ornée à l’intérieur et à l’extérieur, selon l’usage du pays, de peintures, d’inscriptions et d’emblèmes de toutes sortes. Chaque fenêtre avait son petit parterre de fleurs, comme on en voit du reste à toutes les fenêtres des maisons japonaises ; mais on remarquait celle-ci entre toutes, à cause de l’arrangement parfait des arbustes nains et des fleurs variées qui remplissaient les gracieux vases de porcelaine, autour desquels s’entrelaçaient des asters et des feuilles vertes. Les paravents qui séparaient les chambres étaient couverts de banderoles et d’images représentant des oiseaux et des fleurs. Des sentences morales et religieuses tirées de l’Écriture sainte et des maximes de Confucius étaient inscrites au-dessus des portes ou peintes sur les murs. Enfin une foule d’objets d’un travail exquis, la plupart inachevés, gisaient à terre et semblaient indiquer la demeure d’un artiste hors ligne. Il y avait des éventails d’un tissu si léger, d’une découpure si fine et d’un coloris si remarquable, qu’ils auraient pu rivaliser avec les chefs-d’œuvre de la nature, soit avec les fougères et les mimosas pour l’imitation des feuilles, soit avec les géraniums et les pensées pour le mélange délicat des teintes. Çà et là, et comme attendant de la main du maître le dernier coup de ciseau, on voyait des animaux et des oiseaux sculptés, dont les formes et les attitudes étaient si vivantes, que leurs prototypes des bois et de la plaine s’y fussent eux-mêmes trompés.

La jeune fille avait pour tâche de préparer et de fixer aux éventails peints par son frère les glands de soie ou de fil d’or qui convenaient à chacun ; elle s’en acquittait avec l’adresse d’une fée. Du reste, toute sa personne était bien en rapport avec ce qui l’entourait et son occupation gracieuse. Si ses robes n’étaient pas riches, si ses jupes flottantes étaient moins nombreuses que celles des grandes dames de Méako, elles étaient du moins parfaitement ajustées et lui allaient à merveille ; le tissu crème de sa jupe était brodé avec tant d’art, la coupe et le dessin de son corsage s’harmonisaient si bien avec la ceinture rouge qui entourait sa taille et le peigne de corail qui retenait ses cheveux noirs, qu’un peintre de l’école vénitienne, la surprenant dans l’atelier de son frère entourée d’écheveaux de soie, toute à son œuvre artistique, en eût fait le sujet du tableau le plus charmant.

Elle regardait d’un air soucieux et découragé le peu qui lui restait de fil d’or et d’argent, quand son frère Mathias entra.

« Tu travailles encore à ces éventails ! dit le jeune homme, dont la mine chétive dénotait une santé très fragile, ou pour le moins une organisation délicate. En vérité, tu y passes plus de temps et tu dépenses plus de peine que cela ne vaut !

  •  — C’est la faute de mon vieil ami le colporteur. Il m’avait promis de m’apporter cette semaine une provision de fil d’or de Nagasaki, et il n’a pas tenu parole. Pourvu qu’il ne lui soit point arrivé malheur ! J’aurais bien de la peine à me passer de lui, j’ai besoin de le voir ; depuis mon enfance ses visites sont une vraie fêle pour moi.
  •  — Il circule des bruits inquiétants, reprit Mathias. On dit que le koubo sama aurait prononcé des paroles très sévères contre les chrétiens. Les dames d’Omura ont refusé d’écouter ses émissaires1 et ce sont les Pères que l’on blâme. Il parait que sa colère monte contre eux et gronde comme les nuées d’orage qui s’amoncellent au-dessus des hauteurs de Saxuma. Dans ces conditions, crois-tu, Laurentia, qu’il soit prudent d’aller faire ta visite au palais ? Qui-sait si l’on ne te questionnera pas sur ta foi ? En tout cas, il vaut mieux que tu ne portes pas les éventails que voici. »

Et du doigt il désignait toute une collection de ces objets d’art ornés de devises chrétiennes ou de peintures religieuses, et tous d’une finesse d’exécution admirable.

Laurentia haussa les épaules.

« Comme si l’impératrice ne savait pas que je suis chrétienne ! dit-elle. Comme si ce n’était pas justement pour cela — du moins, je le soupçonne, — qu’elle désire voir ces éventails ! La personne qui m’a remis son message m’a confié qu’elle avait entendu parler de l’éventail que tu as peint pour le roi Barthélemy, — et qui, par parenthèse, ne le quitte jamais ; — si donc tu en possèdes un autre absolument pareil, c’est celui là que je dois prendre pour le placer sous les yeux de Sa Majesté. Je ne voudrais pour rien au monde perdre cette occasion de pénétrer au palais. Qui peut en prévoir le résultat ? Le vieux Matthieu m’a certifié que l’impératrice avait au fond du cœur le secret désir d’embrasser la foi.

  •  — Mais pourquoi ne pas attendre que la colère du koubo sama soit un peu calmée ? Tu iras plus tard, un autre jour.
  •  — Un autre jour ! quand on m’attend aujourd’hui même !
  •  — Tu pourrais feindre une maladie.
  •  — Feindre une maladie ! Et c’est à une jeune fille japonaise, à ta propre soeur, que tu oses parler de la sorte ! Après tout, qu’ai-je à craindre ? Ce qui peut m’arriver de pire, c’est la mort, n’est-ce pas ?...
  •  — Qu’entends-je, Laurentia ! » dit une voix bien connue.

Le vieux colporteur s’avança près de la jeune fille, mit à terre son lourd fardeau, et, après avoir essuyé la sueur qui ruisselait de son front :

« Ne parlez pas de mourir, ajouta-t-il, quand il reste encore tant à faire dans notre pauvre pays. Nous mourrons tous quand Dieu le voudra, et si le koubo sama nous facilite l’entrée du ciel en nous coupant la tête, il y a bien des chrétiens qui le béniront. Il est plus difficile de vivre, de travailler et de souffrir que d’endurer la mort. »

Le jeune homme conduisit le vieillard près d’une natte, et le pria de s’asseoir et de se reposer.

Matthieu le colporteur était un des convertis de saint François Xavier. La brûlante charité de l’apôtre des Indes qui l’avait baptisé Semblait avoir allumé dans son cœur une fournaise d’amour. Devenu chrétien, il ne changea point d’état et continua son commerce, allant d’une place à l’autre, du palais à la chaumière, des ports fréquentés aux bourgades presque inconnues, faisant le bien, priant sans cesse, prêchant tranquillement l’Évangile aux riches, aux pauvres, aux ignorants et aux savants. Parfois on se moquait de lui, on le repoussait parce qu’il était pauvre et illettré, et que ses compatriotes méprisaient la pauvreté et professaient un vrai culte pour la science ; mais il trouvait néanmoins le chemin du cœur, il éclairait les esprits par les moyens que Dieu lui-même a recommandés, et qui étaient en usage au temps de Notre-Seigneur pour chasser les démons : la prière et le jeûne, l’apostolat de la souffrance volontaire jointe à une vie sans tache. C’est l’histoire de tous les temps et toujours la même. Le pêcheur de Galilée et le fabricant de tentes foulant le sol de la Rome impériale, le fils du marchand d’Assise renonçant à son héritage et poursuivi comme un fou ; l’homme de guerre à l’âme droite et noble, Ignace, montré du doigt comme un mendiant dans les rues de Paris ; François Xavier mourant abandonné sur une terre étrangère : tous enseignent la même doctrine et racontent le même fait, à savoir, que Satan cherche à perdre les âmes par les richesses et les honneurs, qui sont entre ses mains des armes terribles, et que Jésus-Christ les sauve par la vertu de la pauvreté et de l’humiliation.

« Avez-vous enfin trouvé le moyen de voir l’impératrice ? demanda Matthieu, tout en fouillant dans ses marchandises pour y trouver le paquet de Nagasaki qu’attendait Laurentia.

  •  — Ce soir même je vais au palais, répondit-elle avec empressement. Sa Majesté a exprimé le désir de voir les éventails de Mathias, et surtout celui que les Pères ont commandé pour en faire hommage au roi Barthélemy. Mon frère en a fait plusieurs dans le même genre ; le saint nom de Jésus est au centre en lettres bleues, rouges et or ; il est surmonté d’une couronne d’épines, et au-dessous il y a les trois clous avec d’autres emblèmes de la Passion.

En voici un autre ; c’est une copie du tableau qui domine l’autel de notre église : le divin Enfant et sa sainte Mère. Le P.Rodriguez, interprète du koubo sama, nous a dit que le roi d’Omura, en le voyant, avait été si touché et ravi, qu’il avait résolu à l’instant même de se faire chrétien. Oh ! si seulement vous pouviez le voir, mon cher Matthieu ! »

Le vieillard sourit et leva ses yeux éteints vers le ciel. Son esprit, si longtemps adonné à la contemplation, était, pour ainsi dire, un des hôtes de la grotte de Bethléhem et de la maison de Nazareth ; il se représentait le divin Enfant et sa Mère immaculée avec une beauté certainement plus douce et plus idéale que ne l’ont rendue les pinceaux de Raphaël et du Corrège sur leurs tableaux et dans leurs fresques.

« Voici maintenant une peinture très belle du Crucifiement, continua la jeune fille. Pensez-vous que je puisse la soumettre à l’impératrice ? La croix, qui est le couronnement de notre foi, est une pierre d’achoppement pour les infidèles. Que dira l’impératrice en voyant que Notre-Seigneur est mort comme le dernier des malfaiteurs ?

  •  — Toi qui remplis depuis si longtemps le rôle de catéchiste, interrompit son frère, tu devrais pourtant savoir à quel moment on peut développer les vérités de la religion devant ceux qui n’y sont pas initiés. Pour moi, j’estime que devant une catéchumène comme la femme du koubo sama, tu ferais bien d’être discrète.
  •  — Sans doute, la discrétion est une vertu ; mais ce n’est pas ma vertu préférée, j’aime mieux le courage.
  •  — Prenez garde, enfant, dit Matthieu, de faire de ce courage une idole. Les Pères affirment que bien des Japonais qui détruisent les idoles visibles continuent d’adorer celle-ci dans leur cœur.
  •  — Pourtant, répondit Laurentia, on nous apprend dès le berceau à ne pas craindre la mort et à mépriser la lâcheté. Mourir sur un champ de bataille ou en présence des officiers du koubo sama, qui ont l’amabilité de permettre à un condamné de se tuer lui-même, cela ne peut se comparer aux tourments du martyre chrétien. Après tout, nous avons, nous, la ferme espérance de l’immortalité, et nous comptons sur la grâce qui fortifie l’âme, et qui nous fait trouver la joie dans les souffrances endurées pour Jésus-Christ.
  •  — Je m’imagine, dit Mathias, que ce qu’un homme a pu supporter, un autre peut le supporter aussi ; et cependant il faut tenir compte de la diversité des tempéraments. Tel souffre à peine de ce qui occasionne à tel autre une douleur très aiguë. Du reste, si, comme tu le dis, c’est la grâce de Dieu qui soutient les martyrs, qu’importe que l’on soit fort ou faible, sensible ou non ? »

Ces paroles, dites d’une voix tremblante, impressionnèrent péniblement la jeune fille ; elle regarda son frère d’un air inquiet, et s’aperçut qu’une vive rougeur lui était montée au visage pour faire place bientôt à une pâleur mortelle. Il répondit cependant par un sourire à son regard attristé, et alors, un peu rassurée, elle se tourna vers le colporteur et lui dit :

« Avez-vous beaucoup voyagé depuis notre dernière entrevue ? Avez-vous fait quelques conversions ? Est-il vrai, comme on nous l’a dit, qu’un grand seigneur du Ximo, vous ayant entendu parler du seul vrai Dieu aux fidèles, se soit écrié : « Si un pauvre colporteur peut tenir de semblables discours sur sa religion, quelle ne doit pas être l’éloquence des bonzes ! » Enfin ce qu’on ajoute est-il exact ? On prétend que ce seigneur serait parti tout de suite chez les Pères, à Nagasaki, afin de se faire instruire et de recevoir le baptême.

  •  — Oui, tout cela est vrai ; l’Église a reçu ce jour-là dans son sein une âme très noble. Dieu fait sortir la sagesse de la bouche des vieillards et des infirmes aussi bien que de celle des enfants. Souvent les enfants sont des apôtres, et le vieillard qui s’avance vers la tombe peut quelquefois prendre le rôle d’un ange. Je n’ai jamais ouvert ma balle soit dans la rue, soit sur la route, sans prier la sainte Vierge et son serviteur François, qui m’a baptisé, de vouloir bien parler au cœur de ceux qui m’entouraient. Alors je trouvais des accents qui m’étonnaient moi-même ; je disais des choses qui ne venaient certainement pas d’un pauvre pécheur comme moi. Ces petites images que vous voyez ont aussi fait tout doucement leur office d’apôtres. Il y a quelques mois, je traversais un village des montagnes où François Xavier est allé une fois ; il y avait converti plusieurs personnes, qui possèdent encore son abrégé des Écritures ; il leur avait appris le Credo, le Pater et l’Ave Maria ; il en avait baptisé treize, et s’était ensuite retiré, en confiant à un vieillard le soin d’achever leur instruction. Le vieillard mourut ; ces bonnes gens ne perdirent pas la foi, et ils continuent de réciter leurs prières, en attendant avec patience un autre messager divin.
  •  — Est-ce qu’ils ont un prêtre à présent ? s’écrièrent à la fois le frère et la sœur.
  •  — Un frère d’Ozaca est allé les instruire, et l’un des Pères doit s’y rendre bientôt.
  •  — Matthieu, dit Laurentia, j’ai l’idée que, si une persécution s’élève, vous serez certainement mis à mort ; car, vous ne pouvez pas le nier, vous prêchez le christianisme. »

A ces mots, le visage du vieillard prit une expression céleste. Ce n’était pas l’enthousiasme de la jeune fille, mais quelque chose de plus profond, de plus humble et de plus saint.

« Je serais trop heureux, » dit-il d’une voix douce.

Puis il chercha dans sa boîte un chapelet, qu’il offrit à Laurentia.

Je le porterai autour de mon cou, ce soir, en allant au palais, s’écria-t-elle.

  •  — Ne fais pas de folies, Laurentia, dit son frère. Rien qu’en y allant, tu cours des risques. Suis mon conseil : ne prends que les éventails sur lesquels j’ai peint des oiseaux et des fleurs ; plus lard tu pourras montrer les autres à l’impératrice.
  •  — Crois-tu donc que mon but soit de faire étalage de tes peintures et d’en vendre peut-être une douzaine ? Non ; si c’était là toute mon ambition, je ne me donnerais pas tant de peine. »

Mathias, sombre et triste, quitta la chambre ; peu après on entendit le bruit de ses pas sur le sable, dans l’allée du petit jardin. Il s’éloignait., Un profond soupir s’exhala de la poitrine de sa sœur.

« Enfant, reprit le vieillard, avez-vous bien réfléchi que ceux qui veulent gagner des âmes à Jésus-Christ doivent commencer par remporter la victoire sur eux-mêmes ?