Le Deuil antérieur

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Le deuil antérieur. Un narrateur, que l'on suppose se prénommer Marcel - artifice dont l'auteur, parlant lui-même à la première personne, s'explique non sans rouerie -, porte le deuil, à tous les modes et temps de la conjugaison : antérieur, parce que le héros a toujours hanté les chemins où la mort, celle des autres, et la sienne qu'il s'entête à vouloir incarner de manière acceptable, forme le stratagème qui engage à l'écriture et, de ce fait, à la fiction ; présent et douloureusement stupéfait, quand Marcel - l'auteur - est confronté à la mort d'une femme aimée, qui se tue aussitôt après qu'il lui a fait cadeau de la Mort de Cléopâtre, la cantate de Berlioz, ce qui justifie si brutalement aux yeux des lecteurs habituels de romans qu'elle s'appelle ici, simplement, Cléopâtre ; d'où un éblouissement, un miroitement qui déroute soudain le narcissisme de la tentative autobiographique initiale ; et enfin, un deuil, oui, antérieur, mais qui se retourne contre lui-même, jusqu'à provoquer les pages finales, quand elles jettent après coup sur l'ensemble une lueur tout à la fois perfide et souveraine, et qu'il est délicat d'entendre autrement que sous les auspices d'un immoralisme qui se veut - et qui se savait dès l'ouverture du livre - "mortel".


Publié le : vendredi 29 janvier 2016
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EAN13 : 9782021315479
Nombre de pages : 144
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couverture

DU MÊME AUTEUR

AUX MÊMES ÉDITIONS

La seconde main

1979

DANS LA MÊME COLLECTION

John Ashbery

Fragment

(traduit de l’américain par Michel Couturier)

Jean-Luc Benoziglio

La boîte noire

Béno s’en va-t-en guerre

L’écrivain fantôme

Pascal Bruckner et Alain Finkielkraut

Le nouveau désordre amoureux

William S. Burroughs

Le métro blanc

(traduit de l’américain par Mary Beach et Claude Pélieu)

Antoine Compagnon

Le deuil antérieur

Michel Deguy

Jumelage suivi de Made in USA

Lucette Finas

Donne

Alain Finkielkraut

Ralentir : mots-valises

Serge Grunberg

« A la recherche d’un corps »

Glenn B. Infield

Leni Riefenstahl et le IIIe Reich

(traduit de l’américain par Véronique Chauveau)

Hugo Lacroix

Raideur digeste

Giovanni Marangoni

George Jackson Avenue

Philippe Muray

Jubila

Rafaël Pividal

La maison de l’écriture

Ishmaël Reed

Mumbo Jumbo

(traduit de l’américain par Gérard Durand)

François Rivière

Fabriques

Denis Roche

Louve basse

Thomas Sanchez

Rabbit Boss

(traduit de l’américain par Guy Durand)

Gertrude Stein

Ida

(traduit de l’américain par Daniel Mauroc)

Autobiographie de tout le monde

(traduit de l’américain par M.-F. de Paloméra)

Jacques Teboul

Vermeer

Kurt Vonnegut

Le breakfast du champion

(traduit de l’américain par Guy Durand)

R comme Rosewater !

(traduit de l’américain par Robert M. Pépin)

Le cri de l’engoulevent dans Manhattan désert

(traduit de l’américain par Philippe Mikriammos)

Tom Wolfe

Acid Test

(traduit de l’américain par Daniel Mauroc)

Grâce au Basoar.

A.C.

C’est si long, mourir,

je l’ai toujours dit,

si lassant, à la longue.

Samuel Beckett,
Têtes-mortes.

Préface


Ce livre est une idio-graphie, c’est-à-dire une écriture propre, peut-être un style ; et l’idiographie est un roman. Seule l’idiographie est aujourd’hui romanesque.

L’idiographie a pour principe une convention nominale, ni anonyme ni pseudonyme, mais pour ainsi dire éponyme ; elle suppose une disposition formelle qui autorise à l’écriture, dont l’écriture est le produit. Le nom par procuration fut une condition indispensable de ce livre : sans l’artifice initiatique ou la fiction inaugurale qu’un tel déplacement d’identité ordonna, ce livre ne serait pas. Il présente nécessairement la trace de cette circonstance — il est cette trace institutrice.

L’éponyme de ce livre s’appelle Marcel Thomas. Ce nom n’a rien d’une fallace ; c’est, à la lettre, un a-pseudonyme : un nom prophétique, un nom dont la vérité se confond avec l’effet, et dont l’effet est réel : le livre. Ce n’est pas le nom d’un auteur ni celui d’un héros, mais l’unique signature inséparable du livre, le seul nom propre, authentique et original, de la conversion que l’écriture accomplit. L’idiographie est la signature de l’éponyme ; la convention idiographique est une conversion à l’écriture, comme lorsque Jésus dit à Saül en extase : « Désormais tu t’appelleras Paul », et lui donne ainsi la parole qu’il portera.

Il n’est plus temps de dénoncer après coup le contrat, d’autant qu’aucune puissance ne l’a contresigné. Qui a d’ailleurs jamais cru au pacte avec le démon ? Quel baptême a jamais garanti une vocation ? « Seul me comprendra, écrira plus tard le soi-disant Paul, celui qui a déjà vécu cela par lui-même. »

Ceci est donc le livre de Marcel Thomas.

*

Je m’appelle Thomas, à cause de l’apôtre incrédule, à cause du Docteur angélique, à cause du More dont la tête fut tranchée mais qui avait déjà fait des enfants, à cause de l’obscur et de l’imposteur, à cause du père et de la mère qui firent le voyage et conçurent où il fallait pour que le nom fût légitime. Je me prénomme Marcel, comme l’autre. Je suis gentil ; aucune ruse n’est cependant permise. Personne n’échappera à son nom car il en porte la cicatrice. Une vieille nourrice reconnaîtra.

 

 

 

 

Le nom est fatal. Autant le savoir.

I

C’est parce qu’il y a en moi l’imminence de la mort. Est-ce que j’en ai peur ? Non, parfois même je la désire. Mais je dois me hâter, faire ceci ou cela, bâcler. La mort accompagne chacun de mes gestes. Chacun de mes gestes est pénétré de l’idée qu’il risque de se suspendre avant terme. C’est qu’il n’y a jamais de terme désirable, toujours l’urgence. C’est toujours comme si c’était la dernière fois. Je veux dire que chaque geste est grave, chaque pensée, chaque parole ; parce qu’il se pourrait que je n’aie plus l’occasion de les réaliser. Je me regarde faire, je ne cesse d’être le spectateur de ma propre agonie.

 

 

 

 

Je rêve que je suis dans un pays étranger, à Venise. J’achète un journal. Quand je suis en voyage, il me faut absolument lire un journal de chez moi chaque matin. Lire, c’est trop dire : parcourir les annonces nécrologiques. Sur la dernière page, en caractères très gras, mon nom me saute aux yeux, et tous mes prénoms. Je crie. Non, je ne veux pas être mort ; ce n’est pas possible. Je déchiffre les lignes qui entourent mon nom. Ce ne sont pas les miens qui annoncent, mes parents, mes frères et sœurs ; ce sont des noms qui ne me disent rien. Léonie Aubois d’Ashby. Cette fois, ce n’est pas encore moi qui suis mort. Un homonyme. Mais je redoute la mort des miens. Toujours, je pars sans laisser d’adresse. Si quelqu’un venait à mourir, je ne le saurais pas. Or je ne cesse de savoir que quelqu’un va mourir et la mort ainsi ne me quitte pas.

 

 

 

 

Soudain, de Venise ou d’ailleurs, il me faut appeler quelqu’un au téléphone — parce que j’ai le pressentiment qu’il est mort. J’ai du mal à obtenir la ligne, je crois que ce sont des signes. Enfin j’entends une voix, très loin, très faible ; et je n’ai plus rien à dire. Ça va ? Oui, ça va. Je voulais simplement la voix : non, je ne suis pas mort. Je me tais, il est inutile que je glisse les pièces de monnaie dans la fente. Je ne saurais pas quoi dire : j’ai eu besoin de m’assurer que tu n’étais pas mort encore.

 

 

 

 

Parfois, j’imagine que je souffre d’un mal incurable. Je sors de chez le médecin : il m’a dit qu’il n’y avait plus d’espoir, il a fixé un terme. Dans six, neuf, douze mois, je serai mort. Je me demande que faire d’ici là. Je me dis qu’il y a des tas de choses à faire, dont un jour j’ai eu envie et que j’ai ajournées : faire l’amour, le tour du monde, la grasse matinée, des enfants, écrire un roman, bâtir quelque chose de mes mains. Mais l’énergie me manque à présent. Je suis effondré dans un fauteuil et je me prends la tête dans les mains. Il n’y a plus rien dont j’aie vraiment envie, je ne retrouve plus ce dont j’ai eu envie. Alors je décide de me laisser mourir, de me donner la mort.

 

 

 

 

De fait, je n’ai jamais vu la mort de près. Elle était déjà trop là pour que je me risque encore à la rapprocher. J’ai refusé de conduire les voitures automobiles, de pratiquer les sports, de prendre l’avion, de sauter en parachute. J’ai décliné tant de plaisirs et cela n’a rien changé. Au contraire, la mort est d’autant plus là que je ne peux pas la voir en peinture. Elle m’a tout à fait investi ces temps derniers. Je ne peux plus faire un pas sans elle.

 

 

 

 

J’ai vu hier mon amie L. Elle m’a raconté qu’un de ses élèves avait eu un accident de motocyclette et qu’il était à l’hôpital, dans le coma. Elle venait d’aller le voir. L’infirmière avait dit que tout ce qu’on pouvait espérer pour lui, c’était qu’il ne s’en sortît pas, mais qu’on faisait tout pour le sauver. L. m’a raconté cela. Elle n’avait pas l’air bouleversée. Les parents de L. sont morts en camp de concentration, pendant le nazisme. L. était encore enfant. Mais moi, mes parents ne sont pas morts. Je suis à eux. Je ne fais pas de motocyclette. Je ne peux pas mourir avant eux. L’histoire de L. m’a rendu malade.

 

 

 

 

Si seulement j’avais vu la mort de près, si je m’étais vu mourir et que j’en eusse réchappé, que j’eusse reçu l’extrême-onction. Ce ne serait pas la même chose. Je serais en sursis, je serais déjà mort, et pourtant pas tout à fait. Je ne serais plus stupéfié par l’idée de ma mort. Mais je ne me suis pas donné la chance.

 

 

 

 

La vision panoramique des mourants m’a toujours fait terriblement envie.

 

 

 

 

Je caresse un corps aimé, je le désire à n’en plus finir. Ce n’est pas vrai : j’anticipe la mort du désir, je sais — comment l’oublier ne serait-ce qu’une seconde ? — je sais que le désir s’éteindra, que la jouissance est un gage sur la mort. Je jouis furtivement : n’allez surtout pas croire que je désire, que je jouis. Je ne veux pas défier la mort.

 

 

 

 

C’est que dans le temps j’ai cru que la mort n’était pas pour toujours ; et je ne me suis jamais consolé d’avoir perdu la foi. A sa place, il reste un vide ; me manque désormais ce qui rendait la mort non même pensable, mais imaginable. Ma foi d’enfant de chœur ne disait pas la mort, elle ne la parlait pas ; sans doute n’avait-elle aucune prise sur l’angoisse. Mais elle se représentait un au-delà de la mort : la croix et le sang du Christ. C’est pas Dieu possible. Je n’en crois rien : je crois que je n’ai jamais cru. Pourtant ce n’était pas comme maintenant. La mort était moins abstraite peut-être, moins désirable aussi sans doute.

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